Le moins que l’on puisse dire, c’est que Benoit Dorais et Luc Ferrandez ne devraient pas être invités au même party de Noël cette année. Même le gui abandonnerait le projet de les faire s’embrasser. Le président du comité exécutif de la Ville de Montréal a profité d’une longue rencontre que j’ai eue avec lui mardi pour répondre aux critiques de son ancien collègue devenu chroniqueur au sujet du budget déposé la semaine dernière.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

Luc Ferrandez, qui officie maintenant sur les ondes du 98,5 FM, a affirmé au lendemain de la présentation du budget de l’administration Plante-Dorais que celle-ci dépensait trop en investissements. Dans son bureau temporaire de l’édifice Lucien-Saulnier, Benoit Dorais a brossé un portrait peu flatteur de l’ancien maire du Plateau-Mont-Royal.

« Luc Ferrandez a été président du Comité sur les grands projets. Chaque fois que des projets lui venaient, si ça ne contribuait pas strictement à une réduction des GES, c’était non. Dans certains arrondissements, il y avait une seule patinoire pour 100 000 habitants. On en demandait une deuxième. Luc arrivait et disait : “Non, c’est pas bon, j’en veux pas !” Une piscine ? “Non, c’est pas bon !” Des bibliothèques ? “C’est le fun, des bibliothèques, mais pourquoi on ne redirige pas les gens en ligne ! On va dépenser trop dans ces affaires-là. On devrait réorienter tous les investissements de la Ville en fonction de la réduction des GES.” »

« Il a le droit de penser ainsi, mais nous, on considère que ce n’est pas comme cela qu’on doit gérer la Ville. Les gens nous demandent des services, des centres communautaires et une réfection des infrastructures. Il faut regarder tout cela dans la lorgnette de la transition écologique. Mais on ne peut pas se dire qu’on va faire uniquement des investissements dans le but de réduire les GES. Sinon, on va arrêter de faire beaucoup de projets. »

Luc Ferrandez a également accusé Benoit Dorais de mentir au sujet du frein qu’on aurait mis à plusieurs grands projets afin de limiter les dépenses. « Je ne comprends vraiment pas comment Luc ou d’autres peuvent dire qu’on a fait des coupes dans le budget, dit Benoit Dorais. On est de plus en plus collés sur les réalisations. On réalise beaucoup. On ne peut pas tout mettre dans le programme triennal d’immobilisations (PTI). Ce n’est pas un bar ouvert. »

Ce qu’on a fait au début de l’année, c’est travailler avec les équipes de la Ville pour savoir exactement ce que l’on pouvait livrer.

Benoit Dorais, président du comité exécutif

Benoit Dorais le reconnaît, ce fut une « grosse semaine » pour lui et son équipe. Cela explique sans doute pourquoi j’ai dû patienter plusieurs jours avant d’obtenir une rencontre avec lui. Les dépenses reliées au PTI, l’augmentation des taxes, la crainte de perdre le contrôle du ratio de la dette, tout cela a suscité des critiques virulentes.

« Des gens qui quittent la politique et qui critiquent leur ancienne formation, c’est monnaie courante, dit Benoit Dorais. Richard Bergeron a droit à son opinion [il a qualifié l’administration en place « d’extrêmement dépensière » à l’émission Le 15-18]. Luc Ferrandez aussi. J’en prends et j’en laisse, comme j’ai toujours fait avec Luc. Et j’imagine qu’il faisait pareil avec moi. Quand je lis sa publication d’hier [lundi] sur Facebook… Il se demandait si, pour des raisons environnementales, on ne devrait pas élargir l’aide médicale à mourir afin d’éviter de laisser une empreinte écologique trop polluante. Il a le droit de se poser des questions du genre. Mais bon… »

Un budget à défendre

Nous n’allions quand même pas parler de Luc Ferrandez pendant une heure. Benoit Dorais voulait surtout défendre ce budget. Il l’a fait avec fougue, le volumineux document posé devant lui. « Franchement, je ne comprends pas comment on ne peut pas reconnaître les mérites de ce budget. Les gens se demandaient si on était des gens responsables qui allaient continuer à investir dans des affaires qui ne sont pas sexy. Oui, on va continuer. Il y a un rattrapage historique à faire. »

La question du ratio d’endettement par rapport aux revenus de la Ville en inquiète plus d’un. De 89 % en 2017, il devrait atteindre 109 % en 2020. Ces craintes ne sont pas justifiées, selon Benoit Dorais. « Ce n’est pas une mauvaise chose de dépasser le 100 %, dit-il. Ce n’est pas une loi que l’on transgresse. En 2006, on réalisait 30 % du PTI. Aujourd’hui, on en fait nettement plus. » Précisons que la dette directe de Montréal s’élève désormais à 6,3 milliards.

Selon Benoit Dorais, l’aspect qui intéresse le plus les agences de notation financière, c’est le coût de l’endettement. « Le seuil que la Ville s’est fixé est 16 %, explique-t-il. L’année prochaine, sur un PTI de 2 milliards, nous serons à 12,1 %. C’est cela que l’on doit regarder. On ne va pas s’endetter davantage », affirme celui qui promet un ratio d’endettement de 100 % d’ici à sept ans.

Sans doute parce que Projet Montréal est un parti écologiste et plutôt à gauche, la perception que cette administration ne maîtrise pas bien les finances demeure tenace. Benoit Dorais reconnaît que cette idée existe. « Pourtant, on gère bien nos affaires. Nos maires d’arrondissement sont réélus chaque fois avec des budgets équilibrés. »

Bilan de mi-mandat

Il y a quelques semaines, la mairesse Valérie Plante a dressé en compagnie de La Presse son bilan de mi-mandat. J’ai demandé au numéro deux de la Ville de Montréal de faire le sien. 

« D’abord, on prend le temps de réfléchir quand la mairesse vous fait une telle offre, dit-il. On sait que ça va être du gros travail. J’ai décidé d’y aller parce que je savais que je pourrais faire du bon travail. Et parce que nous serions plusieurs à le faire. Les membres du comité exécutif font de l’excellent travail. Cela dit, est-ce qu’il y a des semaines plus difficiles que d’autres ? C’est certain ! On gère 28 000 personnes, un budget de 6 milliards, 19 arrondissements et 16 villes liées. C’est une grosse bébitte. Même si des gens affirment qu’on n’a pas d’habileté avec les chiffres, je dois dire que Montréal s’en tire extrêmement bien. Ça va super bien sur l’île de Montréal. L’économie se porte bien, l’immobilier va bien. Merci à M. Coderre d’être allé chercher une entente avec Québec pour le développement économique. On livre les priorités de la mairesse. »

Dans le déluge des critiques entendues au cours des derniers jours, plusieurs sont venues de l’opposition officielle, dont le chef est Lionel Perez, d’Ensemble Montréal.

Parmi les plus surprenantes, il y a celle qui accuse l’administration Plante-Dorais de faire du « pavage électoral », c’est-à-dire de favoriser, en ce qui a trait à l’entretien des rues, les arrondissements dirigés par Projet Montréal.

« C’est Chantal Rossi qui a sorti ça, dit Benoit Dorais. Je rejette ça du revers de la main. C’est de la foutaise. Tous ceux qui me connaissent savent que je regarde les projets de façon équitable. J’ai rencontré chaque maire des arrondissements. Il n’y a aucun président qui a fait cela avant moi. Je leur ai demandé s’ils avaient des projets, des besoins, etc. L’opposition officielle nous a sorti un programme de quelques millions de dollars sur un budget de 6 milliards et utilise ça comme exemple. Nous, on sait qu’on n’a passé aucune commande. Je n’ai pas pu m’empêcher de rire quand Chantal Rossi a affirmé ça. Je crois même qu’elle n’y croyait pas. Elle a pouffé de rire en le disant. »

Alors que le premier budget de la nouvelle administration avait suscité l’ire des contribuables (on a annoncé une augmentation des taxes alors qu’on avait promis un gel), le second (celui qui a véritablement exposé la marque de Projet Montréal) a été plutôt bien reçu. Ce troisième budget est celui qui montrera si cette administration possède les réelles capacités pour bien gérer une ville comme Montréal.

Benoit Dorais le sait très bien. Les observateurs seront encore plus nombreux dans un an pour en faire le bilan. Et pour le critiquer. En tout cas, le président du comité exécutif doit espérer très fort qu’un autre ancien de son parti ne devienne pas chroniqueur dans un média.