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Les Cajuns de la Louisiane renouent de plus en plus avec le français

Merlin Fontenot, un vétéran de la Seconde Guerre... (PHOTO PC)

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Merlin Fontenot, un vétéran de la Seconde Guerre mondiale, joue du violon dans un centre culturel de Vermilionville, en Louisiane.

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Alexander Panetta
La Presse Canadienne
Arnaudville

Au coeur du pays cajun, les plus vieux se souviennent des punitions corporelles que leurs professeurs leur infligeaient afin qu'ils cessent de parler en français.

Un jour, Rita Dautreuil-Marks a eu le malheur de ne pas obéir. La punition n'a pas tardé. Vlan! Un coup de règle sur le bout des doigts! Elle raconte aussi que des enfants étaient parfois enfermés dans une salle sans éclairage et privés de dîner.

Merlin Fontenot, un Cajun âgé de 92 ans, dit que si on enfreignait la règle une première fois, la punition était d'aller copier 100 fois la phrase «I WILL NOT SPEAK FRENCH» (Je ne parlerai plus en français) au tableau. La récidive entraînait un coup de règle sur les jointures.

Les professeurs ne faisaient qu'appliquer la loi. La langue de Molière a été interdite dans les écoles de la Louisiane pendant un demi-siècle en vertu de la Constitution de l'État adoptée en 1921. Les autorités espéraient ainsi mieux intégrer les communautés les plus pauvres à la société américaine en les éveillant à la modernité.

Certains instituteurs étaient plutôt vicieux, se rappelle George Arnaud.

«Ils nous faisaient mettre à genoux s'ils nous surprenaient, raconte l'homme de 66 ans. Des fois, (on devait se mettre à genoux) sur du riz ou du maïs pour que cela nous fasse encore plus mal.»

Les mauvais traitements ont atteint leur objectif. M. Arnaud, qui ne parlait que le français avant ses études, avait presque tout oublié de ses rudiments à l'âge adulte. Ce capitaine de bateau a recommencé à employer la langue en discutant avec des collègues. «(Aujourd'hui), j'aime mieux parler en français», lance-t-il.

Mme Dautreuil-Marks a dû essuyer un échec scolaire. Pour éviter que ses enfants ne soient eux aussi punis comme elle le fut, elle a refusé de leur enseigner sa langue maternelle.

Déclin

Le déclin du français en Louisiane a atteint des proportions dramatiques. En une décennie, le nombre de francophones a chuté de 194 000 à 115 000 sur ce territoire qui a accueilli un certain nombre d'Acadiens déportés par les Britanniques, en plus de Créoles et d'Européens.

Quatre générations ont suffi pour compléter l'assimilation: des baby-boomers se rappellent de leurs grands-parents qui ne parlaient que le français et de leurs parents qui le parlaient la plupart du temps. Eux, ils utilisent principalement l'anglais tandis que leurs enfants ne parlent que la langue de Shakespeare.

Autre signe de cette lente disparition: une paroisse fondée en 1824 fut baptisée «Évangéline», du nom de l'héroïne d'un poème de Henry Wadsworth Longfellow racontant la déportation des Acadiens en 1755. Aujourd'hui, moins d'un résidant sur cinq parle encore le français.

Mais, aussi bizarre que cela puisse paraître, les gens font preuve d'optimisme quand on leur parle de la survie de la langue dans ce coin des États-Unis.

Non seulement la Louisiane a-t-elle révisé sa Constitution, il y a 40 ans, elle a aussi créé une agence gouvernementale, le Conseil pour le développement du français en Louisiane (Codofil), dont le mandat est de promouvoir l'usage du français. David Cheramie l'a dirigé pendant 13 ans et il croit à un nouvel essor de la langue de Molière.

Bien sûr, le français n'aura jamais le statut d'antan, mais sa présence est perceptible.

Ce qui aide est le changement d'attitude des résidants à l'endroit du français. Jadis la langue des prolétaires, il est aujourd'hui un joyau patrimonial et sophistiqué.

Bref, le français est à la mode.

«C'était la langue des ignorants, mentionne M. Cheramie. Aujourd'hui, (les enfants) sont fiers de la parler. Ils n'en ont pas honte comme il y a 50 ans.»

Pour bien appuyer ce qu'il raconte, l'ancien patron du Codofil emploie même le mot français. «C'était une »honte«. Parler à ses enfants en français, c'est comme si on les maltraitait. Aujourd'hui, c'est à l'opposé. Les attitudes envers le français ont complètement changé.»

La résurgence de la culture française est présente dans les villes du bayou louisianais.

Les panneaux routiers et les affiches des magasins sont rédigés en français. Et on peut aussi entendre la langue de Molière sur les ondes de certaines radios. Même le zydeco, un genre musical reposant sur un grand emploi de l'accordéon, fait une belle place au français dans ses chansons. D'ailleurs, le nom de ce style musical dérive en partie de la perception des anglophones d'une vieille rengaine «Les haricots sont pas salés».

De nombreux projets linguistiques sont en cours d'élaboration.

Certains d'entre eux sont d'ordre pédagogique. Des programmes d'immersion, semblables à ceux que l'on retrouve au Canada, sont de plus en plus populaires, attirant de nos jours jusqu'à 4000 étudiants. D'autres se rendent sur la terre de leurs ancêtres pour y étudier, à l'Université Sainte-Anne, en Nouvelle-Écosse, par exemple.

L'actuel patron du Codofil, Charles Larroque, a appris le français au Québec. Il est venu au Québec à l'époque des Jeux olympiques de 1976. Il a épousé une Québécoise et est demeuré près d'une décennie dans la Belle Province avant de retourner en Louisiane pour y enseigner.

Même la promotion du français a dû évoluer avec le temps. Auparavant, dans les années 1980, M. Larroque exhortait ses jeunes étudiants à apprendre le français afin de mieux communiquer avec leurs grands-parents. Une génération plus tard, il a modifié son approche. Aujourd'hui, apprendre le français permet d'accroître les occasions d'affaires, autant pour les gens travaillant dans le secteur du tourisme, pour les professionnels de la santé voulant oeuvrer à l'étranger ou ceux du secteur des ressources naturelles s'installant en Afrique.

Selon lui, les gens qui apprennent le français doivent trouver les endroits pour l'utiliser. «C'est comme si on s'habillait chic sans avoir d'endroit où aller, lance-t-il. Ils veulent faire des choses, des choses intéressantes en français. C'est là où nous en sommes.»

D'autres démarches sont purement culturelles.

Dans un vieil entrepôt rénové près d'une autoroute, George Marks et Mavis Frugé sont parvenus à trouver diverses façons pour amener les gens à parler en français: clubs de broderie, expositions et tables rondes rassemblent jeunes et vieux à Arnaudville.

Lui est peintre, la force créatrice derrière Nunu, un centre d'art communautaire. Mme Frugé a passé 21 ans à l'extérieur avec son mari militaire, et dès son retour en Louisiane, elle s'est lancée dans le projet de préserver le français. Ils lanceront bientôt leur plus gros projet en offrant une immersion culturelle cajun. Ils ont transformé un ancien hôpital pour y loger des visiteurs. Dès cette année, ils espèrent pouvoir organiser des rencontres entre leurs étudiants et des pêcheurs de crabe, des épiciers et des fermiers afin de les familiariser avec le vocabulaire local.

Le but: protéger quelques éléments du patois régional.

«Le français, comme on le connaît, c'est probablement fini, concède M. Marks. Le français en Louisiane évolue.»

George est le fils de Rita. Elle ne lui a jamais appris le français mais elle est fière de son fils, fière qu'il l'ait appris quand même, en écoutant des personnes âgées et en visitant la France.

Mme Frugé parle couramment la langue mais son petit-fils lui a montré quelque chose qu'on ne lui avait pas appris à l'école: le serment d'allégeance au drapeau des États-Unis dans sa langue maternelle.

«Je fais serment de fidélité au drapeau des États-Unis», commence-t-elle avant de le réciter au complet en appuyant bien sur les derniers mots «liberté» et «justice pour tous».

«C'est beau, hein? C'est très bien, j'adore ça», ajoute la dame de 77 ans, sourire aux lèvres.

Une intersection à Breaux Bridge, près de Lafayette,... (PHOTO PC) - image 2.0

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Une intersection à Breaux Bridge, près de Lafayette, où les rues conservent leurs noms français. 

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Quatre générations ont suffi pour compléter l'assimilation: des baby-boomers se rappellent de leurs grands-parents qui ne parlaient que le français et de leurs parents qui le parlaient la plupart du temps. Eux, ils utilisent principalement l'anglais tandis que leurs enfants ne parlent que la langue de Shakespeare.

Autre signe de cette lente disparition: une paroisse fondée en 1824 fut baptisée «Évangéline», du nom de l'héroïne d'un poème de Henry Wadsworth Longfellow racontant la déportation des Acadiens en 1755. Aujourd'hui, moins d'un résidant sur cinq parle encore le français.

Mais, aussi bizarre que cela puisse paraître, les gens font preuve d'optimisme quand on leur parle de la survie de la langue dans ce coin des États-Unis.

Non seulement la Louisiane a-t-elle révisé sa Constitution, il y a 40 ans, elle a aussi créé une agence gouvernementale, le Conseil pour le développement du français en Louisiane (Codofil), dont le mandat est de promouvoir l'usage du français. David Cheramie l'a dirigé pendant 13 ans et il croit à un nouvel essor de la langue de Molière.

Bien sûr, le français n'aura jamais le statut d'antan, mais sa présence est perceptible.

Ce qui aide est le changement d'attitude des résidants à l'endroit du français. Jadis la langue des prolétaires, il est aujourd'hui un joyau patrimonial et sophistiqué.

Bref, le français est à la mode.

«C'était la langue des ignorants, mentionne M. Cheramie. Aujourd'hui, (les enfants) sont fiers de la parler. Ils n'en ont pas honte comme il y a 50 ans.»

Pour bien appuyer ce qu'il raconte, l'ancien patron du Codofil emploie même le mot français. «C'était une »honte«. Parler à ses enfants en français, c'est comme si on les maltraitait. Aujourd'hui, c'est à l'opposé. Les attitudes envers le français ont complètement changé.»

La résurgence de la culture française est présente dans les villes du bayou louisianais.

Les panneaux routiers et les affiches des magasins sont rédigés en français. Et on peut aussi entendre la langue de Molière sur les ondes de certaines radios. Même le zydeco, un genre musical reposant sur un grand emploi de l'accordéon, fait une belle place au français dans ses chansons. D'ailleurs, le nom de ce style musical dérive en partie de la perception des anglophones d'une vieille rengaine «Les haricots sont pas salés».

De nombreux projets linguistiques sont en cours d'élaboration.

Certains d'entre eux sont d'ordre pédagogique. Des programmes d'immersion, semblables à ceux que l'on retrouve au Canada, sont de plus en plus populaires, attirant de nos jours jusqu'à 4000 étudiants. D'autres se rendent sur la terre de leurs ancêtres pour y étudier, à l'Université Sainte-Anne, en Nouvelle-Écosse, par exemple.

L'actuel patron du Codofil, Charles Larroque, a appris le français au Québec. Il est venu au Québec à l'époque des Jeux olympiques de 1976. Il a épousé une Québécoise et est demeuré près d'une décennie dans la Belle Province avant de retourner en Louisiane pour y enseigner.

Même la promotion du français a dû évoluer avec le temps. Auparavant, dans les années 1980, M. Larroque exhortait ses jeunes étudiants à apprendre le français afin de mieux communiquer avec leurs grands-parents. Une génération plus tard, il a modifié son approche. Aujourd'hui, apprendre le français permet d'accroître les occasions d'affaires, autant pour les gens travaillant dans le secteur du tourisme, pour les professionnels de la santé voulant oeuvrer à l'étranger ou ceux du secteur des ressources naturelles s'installant en Afrique.

Mavis Frugé... (PHOTO PC) - image 3.0

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Mavis Frugé

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Selon lui, les gens qui apprennent le français doivent trouver les endroits pour l'utiliser. «C'est comme si on s'habillait chic sans avoir d'endroit où aller, lance-t-il. Ils veulent faire des choses, des choses intéressantes en français. C'est là où nous en sommes.»

D'autres démarches sont purement culturelles.

Dans un vieil entrepôt rénové près d'une autoroute, George Marks et Mavis Frugé sont parvenus à trouver diverses façons pour amener les gens à parler en français: clubs de broderie, expositions et tables rondes rassemblent jeunes et vieux à Arnaudville.

Lui est peintre, la force créatrice derrière Nunu, un centre d'art communautaire. Mme Frugé, épouse d'un militaire, est une retraitée qui, à son retour en Louisiane après 21 ans d'absence, s'est lancée dans le projet de préserver le français. Ils lanceront bientôt leur plus gros projet en offrant une immersion culturelle cajun. Ils ont transformé un ancien hôpital pour y loger des visiteurs. Dès cette année, ils espèrent pouvoir organiser des rencontres entre leurs étudiants et des pêcheurs de crabe, des épiciers et des fermiers afin de les familiariser avec le vocabulaire local.

Le but: protéger quelques éléments du patois régional.

«Le français, comme on le connaît, c'est probablement fini, concède M. Marks. Le français en Louisiane évolue.»

George est le fils de Rita. Elle ne lui a jamais appris le français mais elle est fière de son fils, fière qu'il l'ait appris quand même, en écoutant des personnes âgées et en visitant la France.

Mme Frugé parle couramment la langue mais son petit-fils lui a montré quelque chose qu'on ne lui avait pas appris à l'école: le serment d'allégeance au drapeau des États-Unis dans sa langue maternelle.

«Je fais serment de fidélité au drapeau des États-Unis», commence-t-elle avant de le réciter au complet en appuyant bien sur les derniers mots «liberté» et «justice pour tous».

«C'est beau, hein? C'est très bien, j'adore ça», ajoute la dame de 77 ans, sourire aux lèvres.

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