Marcel Bonin: des souvenirs plein la tête

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Il a le même âge que Jean Béliveau. Il a gagné trois fois la Coupe Stanley avec le Canadien. Il est l'un des derniers capables de parler de l'âge d'or du Tricolore. À 83 ans, Marcel Bonin a la tête pleine de souvenirs. La Presse l'a rencontré pour un court voyage dans le temps.

Marcel Bonin marque ici contre les Maple Leafs... (PHOTO ROGER ST-JEAN, ARCHIVES LA PRESSE) - image 1.0

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Marcel Bonin marque ici contre les Maple Leafs de Toronto, en finale de la Coupe Stanley, le 20 avril 1959.

PHOTO ROGER ST-JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

L'immeuble est planté au milieu d'une rue large et tranquille de Joliette. Le soleil plombe à l'extérieur, mais le hall est frais comme un frigo.

La sonnette n'a même pas été actionnée que la porte s'ouvre brusquement. Un homme à la charpente carrée, qui attendait manifestement l'auteur de ces lignes de pied ferme, tend la main et se présente: «Marcel Bonin.»

La résidence pour personnes âgées dégage une certaine opulence; elle n'a rien d'extravagant, mais a des airs «classe moyenne élevée». Dans un couloir immaculé, une dame attend l'ascenseur. Elle aperçoit Bonin venir de loin.

- Je vous attends?

- Non, on va prendre les marches, répond-il.

- Ah, c'est beau la jeunesse! lance la voisine d'une voix taquine.

Bonin sourit à peine, comme si la blague souffrait d'avoir trop souvent été dite. Puis calmement, il commence à gravir les marches une à une, à un rythme qui trahit son âge. Mais chacun de ses pas est assuré, pesant et a l'air de dire: «Celui qui m'empêchera de monter cet escalier n'est pas encore né.»

Une fois dans son appartement, il offre une bière, puis fait couler le verre d'eau plutôt réclamé. Il s'assoit dans un large fauteuil. Au mur, une photo de sa femme morte l'année dernière. Derrière lui, par la fenêtre, on peut voir l'hôpital Saint-Charles-Borromée à un jet de pierre.

«Alors, tu voulais me parler de hockey?», dit-il.

C'est à ce moment que Marcel Bonin, qui a gagné la Coupe Stanley à quatre reprises, dont trois avec le Canadien de Montréal, se met à parler de hockey.

Les ruelles de Montréal

«D'aussi loin que je me rappelle, mon plus vieux souvenir du Canadien remonte à mars 1937», dit-il.

Cette année-là, Marcel a 5 ans. Son père est conducteur de «p'tit char», comme on appelle les tramways. Le soir, il joue au hockey dans l'équipe de la Montreal Railway. Il adore le Canadien.

Marcel aussi, un peu, à sa manière. À cette époque, la seule façon de voir l'équipe jouer est de se rendre au Forum. Il faudra encore 15 ans pour que le premier match soit télédiffusé; 2 ans pour entendre la première partie à la radio.

Soutenir le Canadien demande une bonne dose d'imagination au petit Marcel. L'équipe a quelque chose de mystérieux, de presque irréel, comme toutes ces choses que l'on n'a jamais vues.

Mais en mars 1937, un événement le marque. Un soir, après le travail, son père rentre à l'appartement de la rue De Normanville, dans La Petite-Patrie. Il lance La Presse sur la table et s'exclame: «Howie Morenz est mort!»

C'est son père qui l'introduit au hockey. Il lui apprend à patiner dès l'âge de 4 ans sur une glace dans un champ au coin de De Normanville et Bélanger. «Longtemps, il y a eu une banque où j'ai donné mes premiers coups de patin. Mais à l'époque, c'étaient des champs jusqu'à la rivière des Prairies.»

L'été, Marcel envahit les champs avec ses amis et s'amuse à capturer des abeilles «dans des bocaux». Les gamins arpentent les rues, courent derrière les chevaux des vendeurs de glace et de fruits.

Quand il parle de ces années aujourd'hui, ses yeux s'illuminent.

Mais son enfance montréalaise prend fin brusquement. En 1939, quand Marcel a 7 ans, son père meurt noyé dans une rivière. Marcel, sa mère et ses deux frères quittent Montréal pour Joliette.

C'est là que Marcel va devenir joueur de hockey, mais sans l'aide de ce père qui lui avait appris à lacer ses patins. Aujourd'hui, 75 ans plus tard, il en parle avec détachement.

«Mais ça ne veut pas dire que j'ai oublié mon père. Il est encore là, dans ma tête, note le vieil homme. Je me souviens de son visage comme si c'était hier.»

Avec Richard et Béliveau

Marcel Bonin ne sait pas très bien comment il est devenu joueur de hockey. Enfin si, il le sait: parce qu'il aimait beaucoup jouer au hockey. Mais il n'a jamais été soumis au régime spartiate d'entraînement, à cette monomanie du hockey qui est le lot de plusieurs jeunes joueurs talentueux aujourd'hui.

Marcel Bonin n'était même pas le plus talentueux. Il le reconnaît lui-même. Mais il était fort comme un boeuf. Enfant, il pouvait plier un «clou de six pouces» avec ses mains. À 16 ans, quand un cirque ambulant est de passage à Joliette, il se bat contre un ours dans l'espoir de le terrasser et de remporter 1000 $. Il échoue, mais l'épisode participe à sa réputation naissante de jeune hockeyeur qui n'a pas froid aux yeux.

En 1950, il se retrouve avec Jean Béliveau chez les As de Québec. Un soir, l'équipe dispute un match hors-concours contre les Red Wings de Detroit. Son entraîneur, Punch Imlach, tient à le prévenir des dangers que représente Ted «le terrible» Lindsay.

«Si tu te bats contre Ted Lindsay, watche-toi parce qu'il ne lâche pas son bâton», avertit Imlach.

Au cours de la rencontre - une défaite de 7-1 des As -, une bagarre éclate entre les deux hockeyeurs. Bonin sert une belle gauche à Lindsay.

«Je l'ai knocké comme il faut. Il est resté sur le dos avec son hockey dans les mains. Je suis passé devant le banc et j'ai crié au coach: ''C'est vrai, Punch, qu'il ne lâche pas son hockey!"»

C'est ainsi que les Red Wings ont acheté Marcel Bonin. C'est arrivé au milieu d'un match des As quelques semaines plus tard. Son entraîneur lui a annoncé la nouvelle entre deux périodes. Il s'est ramassé dans un avion le soir même. Rendu à Detroit, il n'a même pas pu prévenir sa mère: il ne parlait pas un mot d'anglais et n'arrivait pas à épeler son propre nom à la standardiste.

Pendant des mois, il a mangé la même chose que son coéquipier voisin de table au restaurant. «Je pointais à la serveuse. Mais après un bout, je me suis tanné de toujours manger les mêmes affaires et j'ai appris l'anglais.»

En 1955, dans l'uniforme rouge et blanc, il remporte sa première Coupe Stanley. Cet été-là, il épouse Simone. Lors de son voyage de noces en Floride, un barman canadien-français lui tend un journal et lui annonce que les Red Wings l'ont échangé aux Bruins. «Personne ne m'avait prévenu. C'était comme ça dans le temps.»

C'est à partir de 1957 que Marcel Bonin connaît les meilleures années de sa carrière. Le Canadien de Montréal fait son acquisition. Il rejoint alors Jean Béliveau: «Un gars de la gang, qui se tenait avec nous mais ne parlait pas gros. Lui, il lisait. Il s'intéressait à l'histoire et aux biographies.»

Maurice Richard, qui est déjà une légende. «Maurice était mon roommate. Il me parlait en masse. Il était à l'aise avec moi.»

C'est aussi l'époque de Toe Blake, qui ne se sépare jamais de ses chapeaux derrière le banc. L'entraîneur en a une collection et ne change de couvre-chef qu'après une défaite. «Toe Blake, durant la saison, il était dur. Il ne nous regardait pas. Il avait son chapeau, son cigare et son journal. Mais un coup qu'on avait gagné la Coupe, il nous recevait à sa taverne et il était ben correct.»

Bonin deviendra le protecteur de toute cette petite bande. Il n'était pas un goon, précise-t-il; les goons n'existaient pas encore. Mais il était tough. «Je ne me suis jamais fait battre. C'est ça qui m'a aidé. Le Canadien ne m'a pas acheté pour compter des buts. Ça, je le savais.»

Jean Béliveau a déjà dit que Bonin avait été l'un des joueurs les plus forts de l'histoire du Canadien. Mais Béliveau s'est dépêché d'ajouter: livre pour livre, Bonin a été le plus fort. Le dur à cuire mesurait 5'8 et pesait 164 lb.

Une équipe tissée serré

Quel est son meilleur souvenir? Marcel Bonin ne parle pas de ses trois conquêtes de la Coupe Stanley avec le Canadien ni de celle avec les Red Wings. Il ne mentionne pas ses buts ni les géants qu'il a terrassés. Il ne parle pas non plus «de son gros Chevrolet à 2000 $» acheté après sa première saison dans la LNH.

Marcel Bonin parle des cartes. «Moi, je jouais au bridge», explique-t-il. Il se lance alors dans une description des goûts ludiques de tous les membres du Canadien.

Il y avait ceux qui jouaient au huit, comme Maurice Richard. Il y avait ceux, comme lui, qui jouaient au bridge.

«Mon partenaire était Jean-Guy Talbot. On jouait contre Doug Harvey et Tom Johnson. On pariait un dixième de cent le point. Donc sur le trajet Montréal-Chicago, le pire que j'ai perdu c'est deux, trois piastres. On aimait assez ça... De retour de Chicago, ça ne nous aurait pas dérangés de continuer en train jusqu'à Halifax!»

Puis, il y avait ceux qui ne jouaient à rien, comme Jean Béliveau.

De ces années, Bonin garde le souvenir d'une bande soudée. «Mes chums. Mes coéquipiers. Les voyages qu'on faisait. Ce sont mes meilleurs souvenirs. On se tenait ensemble, on prenait un verre. On ne dérapait jamais la veille d'une partie. Mais on s'amusait en masse quand c'était le temps.

«On n'était peut-être pas aussi bons et entraînés que les gars d'aujourd'hui. Mais on avait certainement plus de coeur qu'eux autres.»

Une blessure au dos a mis fin à sa carrière. Après ça, Marcel Bonin a été policier. Il est aujourd'hui à la retraite depuis longtemps. Il a 83 ans. Simone est morte l'année dernière. «Cinquante-neuf ans de mariage et c'est fini. La vie, c'est ça, mon homme.»

Mais Marcel Bonin, lui, est toujours debout. Il a mal à une jambe. Il a mal au dos. Mais la tête est encore là. Il pourrait parler de hockey pendant des heures. «La vie a été bonne. Le hockey a été bon pour moi. Si c'était à refaire, je referais la même chose.»

Au moment de prendre congé, il raccompagne le journaliste à sa voiture. Il redescend les marches. Puis, Marcel Bonin tend une poigne de bûcheron et, de l'autre main, envoie une tape dans le dos.

C'est à se demander si la mort aura jamais prise sur un tel homme. Si, lorsqu'elle va se présenter, il ne va pas lui passer le K.-O. et la laisser là, étendue par terre, sa faux entre les mains. Il se retournerait vers le banc et ferait un clin d'oeil à son coach.

La voiture démarre, s'éloigne et, dans le rétroviseur, on peut voir Marcel Bonin qui marche vers l'entrée de la résidence, lentement, boitant, mais droit comme un chêne.

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