Une maison survivante

La plus vieille maison de bois du village,... (PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE)

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La plus vieille maison de bois du village, à Saint-Charles-sur-Richelileu, a aussi été une boulangerie.

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(Saint-Charles-sur-Richelieu) La plus vieille du village de Saint-Charles-sur-Richelieu, une habitation de bois typiquement québécoise, a miraculeusement survécu à plusieurs incendies dévastateurs. Visite.

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Le propriétaire actuel a fait ajouter un lambris de bois dans la lucarne et un placoplâtre sur les murs.

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Dans le salon: un piano Boëndorfer, quelques toiles... (PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE) - image 1.1

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Dans le salon: un piano Boëndorfer, quelques toiles et une berceuse au siège tissé de larges lanières de babiche.

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Pour les Charlerivains, c'est la maison de l'ancienne boulangerie, comme l'atteste un petit écriteau posé par la municipalité. Mais ça pourrait tout aussi bien être celle de la cantine, du tailleur, de l'ancienne centrale téléphonique, de la succursale bancaire ou du salon funéraire! Toutes ces fonctions assumées à domicile, cette demeure de Saint-Charles-sur-Richelieu les a abritées.

Depuis 1988, c'est la résidence du pianiste Henri Brassard. «Je l'ai choisie pour sa localisation, et aussi parce que j'ai toujours aimé les vieilles choses», confie le musicien. Après avoir passé une trentaine d'années en appartement, il voulait une maison à lui, «un endroit où être chez nous».

Retraité de la scène et de l'enseignement depuis 2013, Henri Brassard voulait rester près de Montréal, où il donnait encore des cours à l'UQAM, en 1988. En véritable natif de Charlevoix, il lui fallait de la lumière, un fleuve et des montagnes. «Le Richelieu et le mont Saint-Hilaire, c'est un bon compromis, explique-t-il. Et ici aussi, la lumière attire les peintres.»

«Dans le coin, tout est propret, reprend le Charlerivain. Les gens sont fiers. Et puis, je me cherchais un village qui ne grossirait pas trop vite...»

Enfin, comme de lointains effluves parvenus jusqu'à nous, la riche histoire de Saint-Charles, commémorée à plusieurs endroits, ne manque pas de toucher Henri Brassard.

Fenêtres à l'identique 

Dans le salon, un magnifique piano Bösendorfer occupe la place d'honneur, devant une fenêtre à petits carreaux de verre ancien, qui déforme un peu le paysage. Ces fenêtres, avec leurs 12 carreaux par battant, donc 24 carreaux par fenêtre, sont parfaitement en harmonie avec la maison, bien qu'elles ne soient pas d'origine. Elles ont été récupérées sur un bâtiment de la même époque, par le menuisier qui les a posées ici. Le verre était importé, en 1825. Vers le milieu du XIXe siècle, on fabriqua localement des carreaux plus grands et il n'en fallait plus que six par battant.

«J'engage toujours des ouvriers spécialisés pour entretenir la maison, dit Henri Brassard. Celui-là connaissait son affaire.»

À côté du piano, le plancher de madriers est criblé de petits trous laissés par une pique de violoncelle. «Ça correspond à 15 ans de ma vie! raconte le pianiste. Au temps du Trio Haydn de Montréal, nous répétions chez moi.»

Antiquités 

Toujours dans le salon, comme pour accueillir un auditeur mélomane, une berceuse aux lignes simples et belles, couleur sang-de-boeuf, offre un confortable siège en larges lanières de babiche.

«J'étais néophyte en matière d'antiquités, mais j'ai eu la chance d'être bien entouré», confie Henri Brassard.

À chiner chez l'un et l'autre antiquaire, cet amoureux des objets d'autrefois a déniché un ensemble complet de vaisselle ancienne pour 10 couverts, des armoires, un coffre...

«J'ai mis 10 ans à meubler et décorer la maison, à trouver l'exacte place pour chaque élément», raconte Henri Brassard.

Les murs du salon disent sans ambiguïté qu'on se trouve chez un amateur d'art visuel. Ils sont couverts de reproductions et lithographies, principalement de peintres québécois: Arthur Villeneuve, Stanley Cosgrove, Laurent Coderre, Jean-Pierre Lafrance...

Dans le bureau, une affiche de spectacle, réalisée par le peintre Jocelyn Viens, rappelle les beaux jours où Henri Brassard jouait en concert avec Oliver Jones, dans les années 1988-1990.

D'innombrables petites poteries rapportées de voyages habillent une des poutres du plafond, dans la section salle à manger. Une autre poutre, dans le bureau, est couverte de casquettes souvenirs.

Un poêle Jotul occupe l'âtre spacieux de la cheminée du salon, et un autre se trouve à côté du poêle à deux ponts Le Duc, dans la salle à manger. «Je me sers maintenant seulement du second Jotul, dit Henri Brassard, comme poêle d'appoint. N'oublions pas que la maison a des plinthes électriques.»

Deux cheminées 

Deux cheminées véritables, couvertes de tôle, coiffent le sommet de chaque mur pignon. Presque toutes les maisons de ce style, à Saint-Charles, ont une des deux cheminées qui est fausse, nous apprend le livre Saint-Charles-sur-Richelieu 1695-1995. Les appareils de chauffage s'étant améliorés au milieu du XIXe siècle, on n'avait plus besoin que d'une cheminée, mais on en construisait deux par souci de symétrie.

Dans la cour, en guise de remise, on découvre la maison d'un colon de Longueuil, datant de 1790. Elle a été déconstruite, numérotée et reconstruite par le propriétaire précédent.

Épargnée par le feu

Que l'ancienne maison du boulanger soit encore debout tient pratiquement du miracle, dans ce quartier de Saint-Charles-sur-Richelieu qu'on nommait autrefois Village Debartz et qui a eu plus que sa part d'incendies dévastateurs.

Par deux fois, particulièrement, le feu est passé bien près de la raser, comme il l'a fait pour tant d'autres. Aujourd'hui, c'est la plus ancienne maison de bois du village et une des rares habitations construites avant le XXe siècle.

En 1906, le feu détruisit 21 demeures situées de part et d'autre de la rue de l'ancienne boulangerie, plus quelques entrepôts et boutiques dans une rue adjacente. Il réduisit le village d'un bon cinquième, mais épargna cette vieille maison.

Quelques décennies auparavant, en 1837, l'habitation a échappé à la furie vengeresse des Anglais, qui ont incendié des dizaines de bâtiments et des fermes du village.

Un village très prospère

En 1825, date estimée de construction de la maison, le village se développait rondement sous l'administration de Pierre-Dominique Debartz, sixième seigneur de Saint-Charles. Dans les années 1830, le Village Debartz était un centre commercial prospère, le plus important du Bas-Richelieu, et doté d'un journal hebdomadaire influent, L'Écho du pays.

C'est justement son importance qui en a fait un cadre propice à la lutte politique et à l'insurrection des Patriotes. Lieu bourdonnant d'échanges commerciaux, il ne manquait pas d'auberges et de brasseries pour échanger aussi des idées.

Le 23 octobre 1837, derrière la maison du Dr François Chicou-Duvert, s'est tenue l'Assemblée des six-comtés, la plus grande et la dernière réunion du Parti patriote, qui a attiré, selon les sources, entre 5000 et 8000 personnes. Les leaders des Patriotes, Louis-Joseph Papineau en tête, voulaient, par ces assemblées, informer le peuple que Londres repoussait les fameuses 92 résolutions et qu'il fallait continuer de revendiquer un gouvernement colonial moins corrompu et une plus juste attribution des terres.

Lors de l'Assemblée des six-comtés, Papineau recommanda de rester dans la légalité et de résister pacifiquement, notamment en boycottant les produits importés (qui rapportaient des taxes aux Anglais). Mais un autre leader, Wolfred Nelson, lança un appel aux armes et fut acclamé.

Le 25 novembre 1837, un bataillon de 425 soldats anglais arrive à Saint-Charles pour procéder à des arrestations. Retranchés derrière une barricade autour du manoir seigneurial, 250 Patriotes les attendent pour les affronter. Leur défaite sera cuisante. Ils compteront plus d'une trentaine de morts. Les vainqueurs incendient ensuite par dizaines les maisons du village et les fermes.

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