Les jardins enchantés de Marie Chouinard

« Si une autre était née à la place... (Photo Marco Campanozzi, La Presse)

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« Si une autre était née à la place de Marie Chouinard, la danse québécoise n'aurait pas été la même », écrit notre chroniqueuse.

Photo Marco Campanozzi, La Presse

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La chorégraphe Marie Chouinard a tout, tout pour être heureuse: une réputation enviable sur la scène internationale, une compagnie de danse qui n'a accumulé aucun déficit depuis des années et qui rayonne et tourne partout dans le monde, des prix et des trophées plein son placard, son nom dans les dictionnaires, un espace de création tout blanc sur trois étages devant le mont Royal, le poste de directrice de la Biennale de la danse de Venise qui lui permet de passer trois mois à Venise par année jusqu'en 2020, des invitations à Monaco, Milan, Vienne, Berlin ou les Pays-Bas pour créer de nouvelles chorégraphies, le même amoureux depuis 20 ans, un fils acteur de 20 ans en pleine ascension et quoi encore?

Marie Chouinard a tout pour être heureuse et, contrairement à des artistes aussi intenses, sulfureux et électriques qu'elle, Marie Chouinard est heureuse. Remercie la vie chaque jour. La remercie non seulement pour sa bonne fortune et sa bonne santé, mais elle remercie la vie pour une chose aussi simple que d'être... née.

C'est vrai que si une autre était née à la place de Marie Chouinard, la danse québécoise n'aurait pas été la même. Non pas qu'elle soit la seule chorégraphe que le Québec a vu naître et rayonner, mais disons qu'en ce moment et depuis plus de 10 ans, elle en est sa plus puissante et lumineuse ambassadrice.

À quelques jours des premières montréalaises au Théâtre Maisonneuve de deux nouvelles oeuvres - Soft virtuosity, still humid on the edge, créée en Allemagne, et Jérôme Bosch: le jardin des délices, chorégraphiée dans le cadre du 500e anniversaire de la mort du peintre néerlandais -, Marie Chouinard m'attendait dans son bureau en face du mont Royal.

Pieds nus, en tunique et leggings noirs, ses longs cheveux blonds comme un voile qui l'enveloppe et la protège, la chorégraphe m'a précédée dans la vaste pièce, toute blanche, sommairement meublée, cernée de rideaux blanc cassé et affichant aux murs un tout petit tableau, un seul: un collage dans les mêmes tons que la pièce et portant la signature de son amoureux, l'artiste visuel Denis Pellerin. Il était midi. À l'étage en dessous, la dizaine de danseurs permanents qui constituent sa compagnie commençaient à se réchauffer dans une chaleur accablante.

Pendant ce temps-là, leur chef, guide, chamane, chorégraphe et directrice générale n'économisait pas les superlatifs pour décrire sa compagnie comme une grande compagnie de danse internationale, et ses chorégraphies comme des chefs-d'oeuvre.

Sortant d'une autre bouche que celle de Marie Chouinard, ces superlatifs auraient été non seulement prétentieux et vantards, mais insupportables. Mais Marie Chouinard a une façon de se lancer des compliments tellement sincère et joyeuse qu'on ne peut qu'être d'accord avec elle. 

Sans compter que la réalité des chiffres est là pour lui donner raison. Une compagnie ne peut pas tourner à ce point dans le monde entier comme la sienne si elle ne fait pas partie des ligues majeures. La compagnie Marie Chouinard est effectivement une grande compagnie internationale qui tient des auditions partout et attire la crème des danseurs internationaux. Quant aux chefs-d'oeuvre chorégraphiques qui portent sa signature, ce sont effectivement des oeuvres fortes, radicales et puissantes. «On peut ne pas les aimer, c'est inévitable, nuance-t-elle, mais on ne peut nier que ce sont des oeuvres qui offrent au public une expérience à la fois artistique, sensorielle, psychique, organique et esthétique.»

Le verre à moitié plein

Je lui rappelle que la première fois que je l'ai vue dans une salle de l'UQAM dans une performance où elle devait faire pipi dans un pot, je n'aurais pas parié sur sa pérennité d'artiste. Je lui dis qu'elle en a fait, du chemin, depuis. Mais elle me corrige immédiatement. À ses yeux, elle a toujours été animée par le même feu, par la même détermination et par la même volonté d'arriver à ses fins.

«Depuis le début, je tire sur une petite ligne qui n'a jamais arrêté de monter et de se déployer. Lentement, peut-être. Mais sûrement.»

En d'autres mots, ne pas arriver au sommet n'était pas une option pour Marie Chouinard. La chorégraphe appartient à cette catégorie de gens qui ne laissent jamais les idées noires et les pensées négatives les parasiter. Immanquablement, elle voit les choses d'un oeil positif. C'est plus fort qu'elle.

«C'est un choix, affirme-t-elle. Ce n'est pas que je manque de lucidité. Je vois bien l'état du monde, les horreurs des humains, mais je choisis consciemment d'aller vers la puissance et la luminosité des choses. Je me souviens du jour où j'ai pris conscience de cela. J'étais petite et je revenais d'une balade dans le bois avec une amie. Nous avions vécu exactement la même chose mais en le racontant, elle décrivait l'expérience en termes négatifs alors que moi, j'en étais sortie enchantée.»

«Je pense avoir compris à ce moment-là que c'est notre esprit qui dicte notre perception des choses et qu'il n'en tient qu'à nous, finalement.»

Dire que les oeuvres de Chouinard reflètent cette manière de pensée ne serait pas tout à fait juste. Ses chorégraphies sont intenses, puissantes, tonitruantes, déjantées, animales. Bref, elles n'ont rien de reposant ou d'apaisant. On ne choisit pas du Marie Chouinard pour voir la vie en rose et relaxer.

Son Jardin des délices, inspiré par le tableau de Jérôme Bosch, a beau débuter de manière presque bucolique, le chaos et l'éclatement ne sont jamais très loin. Idem pour Soft virtuosity, still humid on the edge, où les danseurs, empêtrés dans leurs vêtements, se muent parfois en pantins désarticulés sur l'électroacoustique inquiétante de Louis Dufort, le compositeur fétiche de la chorégraphe.

«Elle fait grimper le danseur au rideau pour atteindre des zones charnelles et émotionnelles où le vivant triomphe avant tout», écrivait à son sujet le critique de danse du journal Le Monde.

L'image est belle et décrit bien ses danseurs presque nus - «Lâchez-moi avec la nudité», dit-elle - qui se tordent, se plient, se désarticulent et se ré-articulent, lançant la machine de leur corps comme un train furieux dans la nuit.

Marie Chouinard aimerait vivre éternellement, quitte à vieillir éternellement. Ce ne sera malheureusement pas possible. Reste qu'à 62 ans, avec l'énergie, l'enthousiasme et l'optimisme qui l'habitent, l'avenir lui appartient autant que le passé.

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Le cri du monde et Soft virtuosity, still humid on the edge, 26, 27 septembre - Jérôme Bosch: le jardin des délices, 28 septembre au Théâtre Maisonneuve




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