Une femme à Berlin: la guerre des femmes

Évelyne Rompré, Sophie Desmarais, Louise Laprade et Evelyne... (PHOTO YANICK MACDONALD, FOURNIE PAR ESPACE GO)

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Évelyne Rompré, Sophie Desmarais, Louise Laprade et Evelyne de la Chenelière portent la voix des femmes allemandes violées au lendemain de la Seconde Guerre mondiale dans Une femme à Berlin.

PHOTO YANICK MACDONALD, FOURNIE PAR ESPACE GO

La PresseLuc Boulanger 4/5

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« Combien cette nuit ? » À la fin de la guerre, c'est la question que les Allemandes se posaient entre elles, tellement les viols étaient courants à Berlin. On estime que près de 2 millions d'Allemandes furent violées par les soldats vainqueurs, alliés et russes. Pourtant, la paix revenue, on a balayé sous le tapis le drame de ces femmes. Elles se sont murées dans un silence plombé de honte. L'Histoire avait d'autres chats à fouetter avec les atrocités des nazis.

Cela explique pourquoi le journal de Marta Hillers, Une femme à Berlin, a été redécouvert sur le tard, après la mort de son auteure, en 2001. Rédigé entre le 20 avril et le 22 juin 1945, le récit de la journaliste berlinoise Marta Hillers recense la prise de la capitale allemande par l'armée russe. Et le sort des femmes du pays vaincu, alors seules avec les vieillards et les enfants dans un Berlin dévasté.

Une femme à Berlin est remarquablement écrit. On est face à une parole intime, lucide et bouleversante. Parole que Brigitte Haentjens met en scène avec beauté et sobriété. Du grand art !

Dans l'adaptation de Jean Marc Dalpé, le récit est livré par un quatuor d'actrices formidables : Sophie Desmarais (qui, avec ses cheveux courts, a des airs de Jeanne d'Arc), Louise Laprade, Évelyne Rompré et Evelyne de la Chenelière. Elles forment quatre instruments taillés sur mesure pour faire résonner cette délicate partition. Leurs voix donnent au spectacle une musicalité froide et grave, propice à la résilience du témoignage.

LE POIDS DE LA CULPABILITÉ

Écrire pour ne pas devenir folle. C'est sans doute la motivation de l'auteure. Les mots lui permettent de se détacher de son corps, de ses douleurs physiques et morales, mais aussi du poids de la culpabilité de tout un peuple, déversée brutalement sur ses femmes.

Avec ses collaborateurs, Brigitte Haentjens signe une oeuvre d'art parfaitement maîtrisée. L'efficace scénographie d'Anick La Bissonnière représente un imposant mur gris, balafré au centre, faisant écho à la blessure intime autant que collective des Allemandes. Le décor est tamisé par la belle et sombre lumière d'Étienne Boucher.

Mme Haentjens dirige ses interprètes avec doigté et sensibilité. Pas l'ombre d'un soldat russe sur la scène... Et pourtant, dans les scènes d'agression, on sent leur haleine, leurs grosses mains qui pétrissent la chair des femmes, leurs déhanchements saccadés avant la jouissance. 

Encore là, l'intelligence de la mise en scène évite le voyeurisme ou le sordide, au profit de l'évocation et de l'ambiguïté psychologique. « Aucun dégoût, j'ai seulement froid », dira Marta, consciente que dans une ville assiégée, le champ de bataille s'est transposé dans le corps des femmes. Abandonnées par les hommes et la patrie.

Le témoignage de Marta Hillers n'a pas perdu de sa pertinence. Au contraire, l'actualité rattrape la pièce coproduite par Espace Go, Sibyllines et le Théâtre français du CNA d'Ottawa, alors qu'on dénonce la culture du viol au Québec.

Là s'arrête la comparaison. Une femme à Berlin aborde le viol comme arme de guerre. Les femmes sont des victimes collatérales d'un conflit mené par les hommes.

« La défaite allemande est celle de la virilité », a dit Brigitte Haentjens. Encore aujourd'hui, des hommes n'aiment pas voir des femmes briser le silence. Comme si cette prise de parole, pour défendre la propriété de leur corps, les heurtait aux limites de leur propre pouvoir.

Le sexe fort n'est pas toujours celui qu'on pense.

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Une femme à Berlin

De Marta Hillers

Mise en scène de Brigitte Haentjens

À Espace Go jusqu'au 19 novembre ; au Centre national des Arts, à Ottawa, du 30 novembre au 3 décembre

4 étoiles

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