Un tramway nommé Désir: violence et passion

Céline Bonnier dans Un tramway nommé désir, monté... (Photo Caroline Roberge, fournie par Espace GO)

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Céline Bonnier dans Un tramway nommé désir, monté par Serge Denoncourt à l'Espace Go.

Photo Caroline Roberge, fournie par Espace GO

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Luc Boulanger
La Presse

On nous avait prévenus. Un tramway nommé Désir, à l'Espace Go, est une production «décomplexée» et sans censure. Serge Denoncourt fait beaucoup plus que dépoussiérer le classique de Tennessee Williams: il lui insuffle des idées sulfureuses. Avec une vision absolument moderne de l'art et du désir. Deux mots qui vont très bien ensemble.

Le metteur en scène dirige son Tramway d'une main de maître, secondé par cinq interprètes talentueux, dont Céline Bonnier, troublante de vérité dans le rôle de Blanche DuBois. 

Cette grande actrice explore et repousse sans cesse les frontières du jeu. Capable de se transformer totalement d'un personnage à l'autre, tel un caméléon, Bonnier est ici plus extraordinaire que jamais! Elle flirte avec la névrose et la folie, avec des gestes secs et nerveux, sans jamais tomber dans le piège du psychodrame.

Dans le rôle de son rival, Stanley Kowalski, Éric Robidoux est plus vrai que nature. Sa prestation gonflée de testostérone (mais teintée de sensibilité) se compare à celle de Marlon Brandon, qui a créé le rôle à Broadway, en 1947, avant de le reprendre au cinéma.

Si la distribution excelle (Jean-Moïse Martin est impayable dans le rôle du soupirant Mitch), il existe un trop grand écart entre le jeu fantaisiste de Bonnier et celui, moderne et «très» québécois, des autres personnages, en particulier la Stella défendue par Magalie Lépine-Blondeau.

Certes, le niveau de langage et l'univers fantaisiste de DuBois sont dans un autre registre, mais Stella reste quand même la petite soeur de Blanche. Elle a été élevée au même endroit dans la même famille. Ici, elles semblent nées sur deux planètes différentes!

Deux hystériques

«Je peux m'identifier totalement à Blanche: nous sommes tous les deux hystériques», confiait Tennessee Williams au magazine Playboy, en 1973. Reine solitaire et désargentée, actrice à l'ego surdimensionné - un croisement entre Gloria Swanson et Bette Davis! -, vieille fille blessée, Blanche est un drôle de numéro, mais aussi l'archétype de la femme sacrifiée par son époque et son milieu.

Aujourd'hui, son penchant pour l'alcool et les jeunes hommes en ferait une femme couguar et frivole. Or, dans les années 40, ses moeurs l'ont forcée à s'exiler chez sa soeur. Or, Stella vit depuis quelques années dans un petit logis du Quartier français de La Nouvelle-Orléans, avec son mari, le rustre et bestial Stanley.

Quand Blanche débarque chez sa soeur, elle rencontre son beau-frère pour la première fois. Le choc entre ces deux êtres aux antipodes sera frontal. Et sans merci. Blanche sombrera dans la folie.

Le fantôme de Tennessee

Traversée d'érotisme et de sexualité (avertissement: ce spectacle contient une scène de violence sexuelle explicite), la mise en scène rend justice à l'oeuvre, mais aussi à la vie, de l'auteur d'Une chatte sur un toit brûlant. Son fantôme est sur scène, d'ailleurs.

Assis côté cour, tapant un texte à la machine, le comédien Dany Boudreault incarne avec brio Williams, lui donnant parfois des airs de Cocteau. Ici et là, son personnage intervient en lisant les didascalies, en citant des réflexions tirées des Mémoires de Williams, pimentées de son rire sardonique. Il interagit parfois avec les personnages de la pièce et finira comme le double masculin de Blanche.

Le parallèle n'est pas gratuit. Si, au lieu d'une soeur folle, Stella avait hébergé un frère homosexuel, il se serait tout autant heurté à la haine de Stanley. Et il aurait probablement ressenti une attirance mêlée de répulsion pour son bourreau. Comme Blanche...

Finalement, la poésie aurait été l'unique refuge de Williams pour échapper à un monde hostile. Si le théâtre ne l'a pas rendu heureux, il lui a sauvé la vie. La proposition de Denoucourt illustre, avec violence et passion, le pouvoir salvateur de l'art.

À l'Espace Go, jusqu'au 14 février.

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