Normand Brathwaite: l'avantage d'être noir

Normand Brathwaite rappelle au chroniqueur Marc Cassivi qu'à... (PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE)

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Normand Brathwaite rappelle au chroniqueur Marc Cassivi qu'à sa sortie du cégep Lionel-Groulx, là où il a étudié en option théâtre, on lui a dit qu'il ne travaillerait jamais.

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Les accusations de blackface dans le spectacle 2014 revue et corrigée ont fait couler beaucoup d'encre. Normand Brathwaite, dont la carrière a été lancée par Denise Filiatrault, estime que la directrice artistique du Rideau Vert a eu raison d'en être vexée. L'animateur de Belle et Bum à Télé-Québec estime non seulement que le Québec n'est pas une société raciste, mais qu'être noir a été un avantage dans sa carrière.

Je ne voulais pas tant te parler de blackface que d'une question sous-jacente: des décennies après que Denise Filiatrault t'a embauché, les choses n'ont pas beaucoup évolué pour les comédiens noirs...

La différence, c'est qu'avant, si tu étais noir, tu jouais un étranger. J'ai commencé avec La cage aux folles et Chez Denise, qui étaient les plus gros hits du moment. Dans les deux cas, je jouais un Haïtien...

C'était des rôles assez stéréotypés.

Pas vraiment. C'était ça, la réalité. Dans Chez Denise, je jouais un Noir qui travaillait en cuisine. Je ne pouvais pas le faire avec mon accent québécois. Ce n'était pas ça, la réalité. Je n'ai jamais pensé que l'accent haïtien était dégradant pour mon personnage, au contraire! Quand je suis sorti de l'École, on m'a dit que je ne travaillerais jamais. Et on avait un peu raison. Je n'avais pas le physique d'Othello, j'étais pâlotte un peu. Je me suis dit que je serais très heureux à faire du théâtre expérimental avec Robert Gravel. Après, les choses ont changé et les comédiens noirs ont commencé à trouver des rôles, surtout dans les shows pour enfants.

J'ai remarqué que les comédiens noirs, et de différentes origines ethniques, étaient plus nombreux dans la programmation jeunesse, mais qu'ils disparaissent des séries destinées aux adultes. À l'époque où tu as commencé, on pouvait compter les comédiens noirs sur les doigts d'une main. Aujourd'hui, ce n'est pas bien différent. Alors que la moitié de la population montréalaise est issue de l'immigration et le tiers des Montréalais sont nés à l'étranger, on ne voit pas ça sur scène et à l'écran. Notre télé ne reflète pas ça.

Pas encore. Par contre, à la défense du Québec, il y a une année où j'animais la Fête nationale à Montréal et Luck Mervil, celle à Québec. Il n'y a pas beaucoup d'endroits au monde où ça se peut. Il y avait plus de Noirs que de Blancs sur scène avec moi et on n'y avait même pas pensé. Au Québec, tu peux vivre une relation mixte sans te faire regarder de travers, contrairement aux États-Unis. Je le sais parce que je le vis. Mais je ne pense pas que c'est volontaire ou conscient qu'on ne propose pas plus de rôles aux Noirs. Quand ils ont fait 19-2 au Canada anglais, ils ont pris un Noir (Adrian Holmes). Ç'aurait pu très bien se passer comme ça ici aussi...

Ça se passe à Montréal, d'ailleurs, dans la version en anglais. Et il y a plus de diversité. C'est évident qu'il y a un schisme culturel anglo-franco dans cette histoire de blackface. Les anglos n'en reviennent pas et les francos trouvent qu'il n'y a rien là. Je suis d'accord qu'il n'y a pas d'intention raciste, mais peut-être qu'on ne se pose pas assez de questions sur la signification du blackface pour certains. On pourrait peut-être se servir de ce prétexte pour réfléchir et ouvrir la porte à plus de diversité. Cette discussion doit avoir lieu.

Le blackface du Rideau Vert n'était pas du vrai blackface. Ce n'était pas le Blanc déguisé en Noir avec du cirage à chaussures. Si on m'imite dans le Bye bye, j'espère que ce sera «peinturé» en noir. On peut pas me faire en blanc!

Il y a plus d'un paradoxe dans la réaction de Denise Filiatrault. Quand elle dit qu'elle ne va quand même pas embaucher un Noir pour imiter le maire de Montréal, je me dis: pourquoi pas? D'un côté, on trouve inconcevable qu'un Noir joue le maire, et de l'autre, elle juge tout à fait normal qu'un Blanc joue P.K. Subban. Pourquoi toi, par exemple, tu ne pourrais pas imiter Denis Coderre? Si la logique tient d'un bord, elle devrait tenir de l'autre.

Je trouve ça intéressant ta question, mais je pense que c'est surtout un problème de deux solitudes. Yvon Deschamps était venu faire Nigger Black à mon émission à l'époque et ça avait fait un scandale épouvantable. Il faut quand même connaître l'oeuvre d'Yvon Deschamps avant de le critiquer! Ce que je reproche à certains médias, c'est de faire abstraction de ce que Denise Filiatrault ou Yvon Deschamps ont fait dans le passé. Après 

La cage aux folles et Chez Denise, je n'ai jamais senti que j'avais été engagé parce que j'étais noir. Je suis devenu une vedette populaire.

Mais est-ce qu'à talent égal, on t'aurait embauché avant un Blanc?

Si je suis franc, je te dirais qu'être noir a été un avantage pour moi. Les gens se sont souvenus de moi plus facilement. Il faut se distinguer d'une manière ou d'une autre. J'étais «le p'tit Noir». Il y avait juste moi! Mais je t'avoue que je ne me suis pas trop posé la question que tu te poses en ce moment. C'est vrai que même aujourd'hui, il n'y en a pas tant que ça. Il y a Didier Lucien, il y a Frédéric Pierre...

Si on peut tous les nommer, c'est symptomatique d'un problème! Ce que les jeunes comédiens noirs me disent, c'est qu'il n'y a pas de place pour eux.

C'est peut-être le bassin qui n'est pas assez grand, je ne le sais pas.

Pourtant, la population change. Pour revenir aux deux solitudes, penses-tu que le Québec est moins politiquement correct que le reste du Canada? Parce qu'au Canada anglais, la définition du blackface, c'est aujourd'hui toute personne qui se maquille en noir, peu importe l'intention et le contexte.

C'est clair. On ne voit pas les choses de la même façon. Je pense que quand un organisme comme la Ligue des Noirs réagit à Nigger Black d'Yvon Deschamps, malheureusement, on passe pour des arriérés. Moi, je suis un privilégié, en grande partie grâce à ma couleur! Ça veut dire quelque chose au Canada anglais, le blackface. Mais ce n'est pas la même chose ici. C'est un déguisement. Il n'y a pas de connotation raciste. Y a-t-il assez de personnalités publiques noires au Québec pour qu'une troupe qui fait de l'imitation embauche un Noir? Surtout s'il faut le déguiser en Blanc pour presque tous les sketches? Pas sûr. Peut-être qu'on a un bout de chemin à faire pour expliquer notre raisonnement aux Canadiens anglais. Mais peut-être qu'ils ont un bout de chemin à faire pour nous comprendre aussi.

Cela dit, je pense qu'il faut aussi s'éveiller au blackface et à sa signification historique. L'ignorance n'est jamais une excuse valable pour faire abstraction d'un phénomène.

La communauté anglophone devrait quand même comprendre qu'on est probablement le peuple le moins raciste au monde. Personne n'a embauché plus d'artistes noirs que Denise Filiatrault dans sa carrière. Elle aime les Noirs. Il faut quand même le dire!

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