La musique syrienne en pleine nature laurentienne

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Layal Al-Ghouri, 12 ans, répète dans le centre CAMMAC. La jeune pianiste prépare son entrée prochaine au conservatoire de musique.

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Sylvie St-Jacques

Collaboration spéciale

La Presse

Le centre musical CAMMAC, niché au bord du lac McDonald à Harrington dans les Laurentides, a ouvert cet été ses chalets et studios à des familles de réfugiés syriens qui y séjournent chacune une semaine. La Presse est allée à la rencontre des Nasra-Elias et des Al Ghouri-Tawil, le temps d'une journée riche en récits de migration et en évocations musicales.

«Je trouve qu'il existe une relation entre la nature et la musique, surtout quand je vois des photos d'un piano au bord de la mer... ou dans une forêt. Ce sont des images que je trouve ici.» Celle qui partage ces pensées s'appelle Layal Al-Ghouri. Elle a 12 ans, est arrivée avec sa famille à Montréal en 2013 et prépare son entrée prochaine au conservatoire de musique.

Dans l'un des studios entre les arbres du centre CAMMAC, la mélancolique Layal déploie son talent d'interprète, s'engageant avec fougue dans le second mouvement de la Sonate pathétique de Beethoven. Puis, elle nous offre une pièce classique du répertoire arabe intitulée Nassam Aleina Elhawa.

Layal communique son admiration pour les «belles choses» de Debussy, pour la tristesse de Chopin, la joie de Mozart, la «nervosité» de Beethoven... Ses proches restés en Syrie lui manquent cruellement, tout comme la vue sur la mer. «Jouer du piano me libère de ma tristesse. Ça me fait du bien.»

Un peu plus tôt, le père de Layal, Mohammad Al-Sultan Al-Ghouri, relatait comment lui et les siens ont quitté leur vie à Lattaquié, ville au bord de la Méditerranée qui, avant la guerre civile, était un lieu réputé pour son paysage idyllique. 

Francophiles, intellectuels passionnés de musique, de beaux-arts, de langues, Mohammad et sa femme Amare ont dû abandonner le centre culturel qu'ils y avaient fondé en 2004 pour protéger Layal, sa soeur Nadine et leur petit-frère Amir des fusillades et des enlèvements, qui étaient devenus le quotidien de Lattaquié.

Camp de vacances pour réfugiés

Ouvert pendant sept semaines, de la fin juin à la mi-août, le centre CAMMAC accueille gracieusement (avec un soutien du Conseil des arts du Canada), pour la seconde année, des familles de réfugiés. «À l'été 2015, nous avons reçu une famille de réfugiés du Congo et avons trouvé que c'était une belle expérience. Pour nous, c'est une façon de donner, de contribuer», confie Margaret Little, directrice générale de ce centre musical créé dans les Laurentides en 1953.

Ouvert aux novices comme aux musiciens chevronnés, CAMMAC est un sanctuaire musical unique en son genre, avec sa vue sur le splendide lac MacDonald, ses chalets de bois qui rappellent les colonies de vacances d'antan et la visite de professionnels de haut calibre qui viennent y transmettre leur art. Margaret Little insiste sur la vocation intergénérationnelle du centre, qui offre aussi des programmes pour les enfants et les adolescents, qui y séjournent en compagnie de leurs parents.

«C'est génial pour les enfants, de voir leur maman suivre un cours de guitare, s'exercer tous les jours, progresser. Il arrive aussi de voir un quatuor à cordes se former avec un grand-père, des parents et un petit-fils qui jouent ensemble!»

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La vocation musicale du CAMMAC n'empêche pas les enfants de simplement jouer dehors.

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Liens d'amitié

En plus de la cohabitation des générations, il y a les liens d'amitié qui se forgent, comme le démontrent les petits Amir Al-Ghouri et Zein Nasra-Elias, qui se régalent des framboises qu'ils cueillent ensemble dans un buisson. «Pendant le lunch ce midi, mon plus vieux m'a dit: "Maman! Je ne veux pas que cette semaine finisse, c'est la plus belle de notre vie!"», dit Zeina Elias. 

Après le souper, alors que le soleil s'étend lentement sur le lac, les deux familles prennent quelques selfies sur la terrasse, puis se réunissent autour d'un piano. Mohammad s'y installe, joue à son tour des hymnes classiques du répertoire arabe, que tous les autres chantent par coeur. Coïncidence ou fruit du destin: ces deux familles qui se sont connues cette semaine ont jadis habité simultanément dans le même immeuble de Lattaquié. Quelques résidants du CAMMAC, en retrait, les observent, leur regard intrigué et touché par ce moment d'unité autour de la poésie de Fairouz. 

«C'est une chanson qui parle d'une invitation à un retour à la nature, à boire l'aube et prendre les lacs et les arbres comme abris», explique Mohammad Al-Sultan Al-Ghouri. 

C'est la vie qui imite l'art, avec comme refuge la forêt laurentienne.

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La famille Nasra-Elias, composée de Zeina, Bassem et de leurs deux fils Zein et Edward, est arrivée au Québec en février 2016.

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La famille Nasra-Elias

Cette semaine-là au camp, Bassam Nasra et Zeina Elias, avec leurs jeunes garçons Edouard et Zein. Ce couple de pharmaciens s'exerçait diligemment pour interpréter en duo à la fin de leur séjour à CAMMAC une pièce de l'artiste libanaise Fairouz, qu'ils avaient chantée lors de leur mariage en 2003, avec Zeina au piano et Bassam à l'accompagnement. «C'est une chanson qui dit "je t'aime en été, je t'aime en hiver, je t'aime en toutes saisons"», exprime Zeina qui, comme plusieurs de ses compatriotes de la classe moyenne syrienne, a appris le piano dès son jeune âge.

Les deux pharmacies que Zeina et Bassam dirigeaient à Alep ont été détruites, et la guerre les a évincés de leur confortable maison. Avant d'arriver sur le boulevard L'Acadie à Montréal en février dernier, ils ont aussi séjourné des mois durant à Lattaquié puis à Beyrouth, où ils ont pu obtenir un statut de réfugié pour le Canada. «Nous avons été surpris par l'accueil chaleureux qui nous a été donné ici, au Canada», dit Zeina.

«Nous ne voulons pas être célèbres pour notre statut de réfugié», insiste-telle, ajoutant son désir de vite reprendre son travail comme pharmacienne. Mais Bassem et Zeina doivent s'armer de patience, pour refaire leur formation universitaire, parce que leurs diplômes ne sont pas reconnus ici. «Nous serions prêts à faire n'importe quoi, même travailler bénévolement comme assistants, mais les règles sont très rigides», dit Bassem. Pendant leur séjour au CAMMAC, poursuit Zeina, elle et les siens peuvent retrouver un peu de normalité, de légèreté, de chaleur humaine. «Ici, c'est la musique qui passe en premier!»

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La famille Al-Ghouri-Tawil, composée d'Amare Tawil, Mohammad Al-Sultan et de leurs trois enfants Layal, Amir et Nadine, est arrivée au Québec en 2013.

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La famille Al-Ghouri-Tawil

Établis à Montréal, dans des conditions nettement plus humbles que celles dont ils jouissaient chez eux en Syrie, les Al Ghouri reprennent lentement possession de leur vie. Amare vient d'obtenir un certificat qui l'autorise à enseigner le piano ici, au Québec. Et Mohammad travaille pour devenir consultant en immigration. Toute la famille maîtrise le français, ce qui facilite la création de nouveaux liens d'amitié avec les Québécois.

«Comme c'est une région habitée par les troubles, je craignais qu'un jour ou l'autre, nous soyons en danger. C'est pourquoi j'ai très tôt enseigné le français à mes filles», exprime Mohammad, qui communique sa gratitude envers son pays d'accueil.

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