La fabuleuse épopée d'un piano

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Mario Girard
La Presse

Arrivé à Montréal dans un état lamentable, un piano extrêmement rare est aujourd'hui un joyau de la salle Bourgie. Ce piano du XIXe siècle était voué à sombrer dans l'oubli ou à une destruction certaine. Grâce à la bienveillance de spécialistes et de mécènes, il a une nouvelle vie.

Au milieu des années 2000, un revendeur d'antiquités de France a mis dans un conteneur des meubles et des objets anciens et leur a fait prendre le large vers Montréal. Dans ce bric-à-brac se trouvait un piano de marque Érard datant de 1859. En incluant ce piano lourdement endommagé dans le lot, le revendeur n'avait qu'un seul but: se débarrasser de cet objet lourd et encombrant.

Rendu à Montréal, le piano s'est retrouvé dans l'atelier de Doug Yeates, ex-champion de lutte aujourd'hui spécialisé dans la vente et l'entretien de pianos. L'instrument a traîné quelque temps dans les locaux de Westend Piano jusqu'à ce que Claude Thompson le remarque. Ce dernier est une référence à Montréal en matière d'entretien et d'accordage de pianos. C'est lui qui est actuellement responsable des claviers de la Place des Arts et de Radio-Canada.

«Quand je l'ai vu pour la première fois, ce piano était dans un état épouvantable, raconte Claude Thompson. Le couvercle était fini, le placage était à refaire, mais je me suis dit que ça serait intéressant, après 40 ans de carrière, de le restaurer et de le remonter.»

Pourquoi Claude Thompson a-t-il eu un coup de foudre pour cet instrument? Parce que la maison Érard, fondée en 1870 à Paris, a une très grande réputation et qu'elle a marqué les beaux jours des piano-forte. Celui découvert à Montréal est issu de l'époque romantique et a été fabriqué dans les ateliers de Londres de la maison Érard.

«Ils sont extrêmement rares au Canada, dit Claude Thompson. Et même dans le monde. Les musiciens les recherchent pour leur fabrication exceptionnelle et pour leur sonorité absolument unique.»

Aidé de son beau-fils, Claude Thompson s'est lancé dans cette grande aventure qui a duré deux ans. «Tout a été démonté, nettoyé, refait et remonté, dit Claude Thompson. J'ai trouvé quelqu'un en Europe qui fabrique des cordes de piano selon les techniques de cette époque. Elles sont plus flexibles et l'alliage des matériaux est différent. Pour les graves, j'ai commandé des cordes filetées d'un fabricant de Toronto.»

Le piano a été défait au complet. Chaque pièce, de bois ou de laiton, a été restaurée ou reconstituée. Ce travail de moine a nécessité beaucoup de réflexion et d'attention. Sachant qu'une seule patte du piano est constituée de 10 pièces, voilà qui témoigne de l'incroyable travail qui a occupé Claude Thompson pendant des centaines heures.

Jusqu'à la salle Bourgie

Une fois achevé, le piano a été prêté à une pianiste de Sherbrooke, Carmen Picard. Celle-ci a mis au courant Isolde Lagacé, directrice de la salle Bourgie, de l'existence de ce trésor. «Je n'ai pas hésité une seconde, raconte celle-ci. J'ai tout de suite demandé qu'on transporte le piano dans notre salle de concert car je voulais entendre le son de cet instrument avec l'acoustique de notre salle.» Le résultat a subjugué l'équipe de la salle Bourgie.

«Il fallait absolument devenir propriétaire de cet instrument, dit la très passionnée Isolde Lagacé. J'en ai discuté avec Pierre Bourgie, et la Fondation Arte Musica a accepté de dégager les fonds nécessaires pour l'acquisition de ce joyau.» Isolde Lagacé évite de parler du montant déboursé, mais selon des informations obtenues par La Presse, la valeur sur le marché graviterait autour des 100 000 $.

Peu après l'achat du piano, la pianiste Gili Loftus était de passage à la salle Bourgie pour un récital Chopin. C'est elle qui a eu le privilège d'être la première à jouer sur le précieux instrument. «Tout le monde dans la salle était stupéfait, raconte Isolde Lagacé. On avait l'impression de redécouvrir Chopin.» En effet, la technique de fabrication de ce piano-forte nous aide à mieux comprendre ou à découvrir la manière dont les oeuvres composées à cette époque étaient interprétées.

Le piano a été officiellement inauguré le 10 février dernier lors d'un récital du pianiste Dang Thai Son. Sur le Érard, le lauréat du Premier Prix du Concours international Chopin de Varsovie a interprété des oeuvres de Schubert et Chopin. Ça sera maintenant au tour du pianiste Mathieu Gaudet de s'exécuter sur cet instrument alors qu'il interprétera une sonate de Schubert lors d'un concert le 27 avril prochain.

Le son d'une époque

La particularité du piano Érard (1859) qui se trouve à Montréal est d'offrir aux interprètes l'occasion de renouer avec le «son» et l'interprétation de la période romantique. «Nous sommes très influencés par des interprétations ou des enregistrements faits sur des pianos modernes, explique le pianiste Mathieu Gaudet, rencontré alors qu'il répétait une oeuvre de Schubert sur le piano Érard de la salle Bourgie. Jouer sur un tel instrument nous force à revoir notre interprétation.» L'utilisation d'instruments d'époque est de plus en plus courante dans le domaine du classique. «En fait, on observe deux tendances en ce moment, explique Isolde Lagacé, directrice de la salle Bourgie: celle de créer des copies d'instruments d'époque ou celle d'utiliser de véritables instruments historiques en les restaurant.» Cette tendance avait commencé avec le répertoire baroque. Elle s'étend maintenant jusqu'à la période romantique.

L'occasion d'entendre le piano Érard

Le piano Érard de la salle Bourgie se fera entendre mercredi, pour la dernière fois cette saison, dans le cadre d'un concert de la série Pleins feux sur Schubert. Le pianiste Mathieu Gaudet interprétera la Sonate pour piano en do majeur, D. 840. Le programme comprend également l'Octuor pour cordes et vents en fa majeur, D. 903. Cette oeuvre est écrite pour deux violons, alto, violoncelle, contrebasse, clarinette, cor et basson. Les vents sont trois premières chaises de l'OSM (Todd Cope, John Zirbel et Stéphane Lévesque). Quant aux cordes, il s'agit de musiciens de l'OSM et de McGill.

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