Gabriella Kinté: les racines du mal

Gabriella Kinté a ouvert l'été dernier à Montréal-Nord... (Photo Edouard Plante-Fréchette, La Presse)

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Gabriella Kinté a ouvert l'été dernier à Montréal-Nord une librairie consacrée aux auteurs racisés.

Photo Edouard Plante-Fréchette, La Presse

Gabriella Kinté a fondé en août dernier  la librairie Racines à Montréal-Nord, afin de mettre en valeur les oeuvres d'auteurs racisés. La jeune militante souhaite une meilleure représentation des minorités visibles dans  les médias. Près du tiers des Montréalais  sont issus d'une minorité visible ou ethnique.

Je voulais vous parler du Mois de l'histoire des Noirs. Plusieurs disent que ça met en lumière la communauté noire, d'autres, que ça sert à se donner bonne conscience. Quel est votre avis là-dessus?

Je crois que toutes ces réponses sont bonnes. En partie, on veut se donner bonne conscience. Mais tant que l'histoire des Noirs sera dissociée et perçue comme ne faisant pas partie intégrante de l'histoire du Québec et du Canada, c'est-à-dire enseignée dans le curriculum, le Mois de l'histoire des Noirs restera important.

Je sais que vous vous intéressez au manque de représentation de la communauté noire et des minorités visibles dans les médias. On en parle depuis quelques années. Est-ce que les choses bougent, selon vous?

Je trouve qu'on en parle beaucoup mais qu'on agit très peu. D'ailleurs, je ne regarde plus la télévision québécoise...

Parce que vous ne vous y reconnaissez pas?

Pas du tout. De ce que j'entends et de ce qu'on me dit, les émissions où il y a le plus de représentation de la communauté noire, comme Unité 9, c'est parce que ça se passe en milieu carcéral.

On est encore beaucoup dans les stéréotypes...

Exactement. De façon générale, il y a très peu de représentation. Je trouve ça plate parce que c'est réfléchi et écrit ainsi. Est-ce que ça veut dire qu'on ne fait pas partie de l'imaginaire québécois? C'est comme la pub du 375e de Montréal. On célèbre la ville, mais on ne voit pratiquement que des Blancs. Moi, si j'imagine Montréal, c'est tellement diversifié!

C'est comme si on voulait renvoyer une image figée du Québec, qui date des années 50 ou 60. Peut-être pour qu'à l'extérieur de Montréal, où il y a moins de minorités visibles, on se reconnaisse aussi?

On s'y prend très mal, parce que d'un côté, on fait une publicité comme celle-là, et de l'autre, on parle juste de Montréal-Nord quand ça ne se passe pas bien. Quelle est l'image que l'on donne de Montréal en région? Je me pose des questions sur les motivations derrière une publicité comme celle du 375e. Est-ce que c'est une espèce d'idéal pour certains? Que nous ne fassions pas partie du portrait? Parce que c'est tellement loin de la réalité montréalaise.

J'ai tout de même l'impression que le fait d'en parler conscientise les gens et que les auteurs de fiction, à la télé, au cinéma ou au théâtre, ne pourront plus faire abstraction de cette réalité...

Il y a peut-être du changement. Mais d'après ce que je comprends, ces changements relèvent plus de «checklists»: on met une personne racisée par obligation.

Encore une fois pour se donner bonne conscience?

Exactement. On n'est pas encore rendus à se déconstruire, dans le sens qu'on ne mettra pas une personne noire comme père Noël, par exemple, ou pour jouer des rôles au théâtre qui sont traditionnellement pour des Blancs. Il y a beaucoup de personnes qui seraient choquées. Alors on remplit les cases d'une «checklist».

J'anime une émission à la télévision avec Rebecca Makonnen et, sans que ce ne soit volontaire, on s'est rendu compte à l'automne que sur notre plateau, sur huit personnes, il y avait autant de Noirs que de Blancs. C'est l'exception qui confirme la règle, mais les choses évoluent un peu. Même si ça ne va pas très vite...

En effet...

C'est dans cette optique de faire évoluer les choses que vous avez fondé une librairie consacrée aux auteurs racisés. Pour les mettre en valeur?

Oui. Et montrer qu'ils existent! Je parlais de mon projet avec un prof qui m'a demandé: «Y a-t-il vraiment assez de livres ou d'auteurs pour une telle librairie?» J'ai trouvé ça triste. Il y a énormément de personnes racisées qui parlent français! Sur le continent africain, en Europe, ici aussi. C'était aussi beaucoup pour la jeunesse, par qui le changement va arriver. Avec des personnages de livres qui leur ressemblent, des héros de couleur, de la diversité, etc.

Au Québec, lorsqu'il est question de racisme systémique, les gens se braquent. Ils ne veulent pas l'entendre. On se bouche les oreilles, on se ferme les yeux et on se dit que tout va bien. Pourquoi ce déni?

Il y a plusieurs réponses à cette question et une des réponses, c'est l'histoire. On connaît très peu notre histoire, notamment l'histoire des Noirs, malheureusement. On croit que l'esclavage n'a pas existé. C'est très difficile de parler de domination Blanc-Noir et de racisme systémique. Le mot «racisme» ne passe pas bien. Je parle plutôt de barrières. Je suis une jeune femme noire. Tout ça me met des barrières. Il y a des chiffres qui démontrent le racisme systémique au Québec. Mon fils de 3 mois, qui a un nom à consonance «étrangère», aura moins de chances de se faire appeler en entrevue. Même s'il est né au Québec et ses parents aussi! Les gens comprennent mal ce qu'est le racisme systémique.

Il y a moins d'accessibilité au logement ou à l'emploi, par exemple, pour des gens issus de minorités visibles. C'est documenté. Je ne comprends pas pourquoi certains, notamment dans les classes politiques, s'évertuent à le nier. C'est ça, le racisme systémique.

On dépeint toujours les personnes racistes comme des méchants fous furieux. Alors on ne peut pas s'imaginer que notre voisine, qui est gentille et nous offre des biscuits, préférera louer un appartement à un Sébastien qu'à un gars avec un nom arabe. C'est pourtant de la discrimination.

On aime aussi faire abstraction des préjugés inconscients. Je me suis demandé si l'homme abattu par des policiers [Pierre Coriolan], dont on a diffusé la vidéo cette semaine, serait mort s'il n'avait pas été noir...

J'ai travaillé dans une maison d'hébergement pour femmes où il y avait beaucoup de personnes avec des problèmes de santé mentale, et je remarquais que lorsque les femmes noires faisaient des crises, on avait beaucoup plus peur d'elles que des autres. Les gens avaient peur de se faire frapper. Il y avait cette idée que les Noirs sont plus violents. Alors, on appelait plus rapidement la police.

Pour revenir au Mois de l'histoire des Noirs, qui a selon moi une mission d'éducation populaire: est-ce qu'à terme, l'objectif est qu'il n'existe plus? Que l'histoire des Noirs soit à ce point intégrée à l'enseignement général de l'histoire du Québec qu'il ne soit plus nécessaire de la mettre en lumière?

Mon rêve, c'est qu'elle soit enseignée dans les écoles. Ce que je trouve dommage, c'est que, dans certains événements, on prêche déjà les convertis plutôt que de chercher à rejoindre les gens de manière plus large. C'est pour ça que certains ont l'impression qu'on se parle entre nous.

Le Gala Dynastie, qui souligne l'excellence dans la communauté noire, a eu lieu le week-end dernier. Certains trouvent aussi que c'est une façon de se ghettoïser...

Je trouve ça important, le Gala Dynastie, parce que la reconnaissance des pairs est essentielle dans un milieu, comme le Québec, où il y a beaucoup de personnes noires qui sont très peu récompensées. C'est aussi une façon de se rencontrer, de s'encourager, de se féliciter et d'entrer en contact.

Pour moi, la preuve que les choses évoluent, c'est que certains finissent par prendre conscience de leurs privilèges. Il y a à peine cinq ans, je ne prenais pas la pleine mesure des avantages liés au fait d'être un homme blanc hétérosexuel au Québec. Si les gens reconnaissaient leurs privilèges, il y aurait plus de compréhension.

Il y a beaucoup de gens qui n'ont pas avantage à reconnaître leurs privilèges. Pourquoi tu voudrais reconnaître que tu l'as eue plus facile quand tu es rendu où tu voulais être? Il y a aussi la notion au Québec que tout le monde peut y arriver: même si t'es pauvre, t'as juste à travailler fort et tu vas y arriver.

Le mirage des chances égales, c'est de ne pas reconnaître que dans une course de 100 mètres, j'ai 10 mètres d'avance dès la ligne de départ sur une jeune femme noire.

Tout le monde n'est pas d'accord avec ce principe... Il y a des gens qui m'ont traitée de raciste avec mon projet de librairie. Un auteur m'a écrit pour se plaindre que parce qu'il était blanc, il ne pourrait pas vendre ses livres chez Racines. Il y a encore du chemin à faire. Si on mettait en ondes demain à TVA une émission avec une distribution seulement d'acteurs noirs, je ne sais pas comment ce serait reçu.




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