Mani Soleymanlou: on est toujours l'étranger d'un autre

Depuis que Mani Soleymanlou a posé ses valises... (Photo: archives La Presse)

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Depuis que Mani Soleymanlou a posé ses valises à Montréal, il n'a qu'une seule certitude: sa place est ici.

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Au Théâtre La Chapelle à Montréal, Un, le solo de Mani Soleymanlou, un jeune Irano-Franco-Canado-Québécois a été la surprise et le succès inattendu de l'automne. Avec pour tout décor, 60 chaises vides, le diplômé de l'École nationale a créé un monde et fait naître, avec une extraordinaire acuité, une question: comment se sentir Québécois quand on vient d'ailleurs? Il cherche encore la réponse.

Au milieu du mobilier sixties du Café Atomic où les télés rondes comme des Spoutniks rivalisent de nostalgie avec les vinyles et les chaises moulées dans le plastique, je reconnais immédiatement Mani Soleymanlou. Je le reconnais parce que je l'ai vu occuper seul une scène et me raconter sa vie de Téhéran à Montréal avec beaucoup d'humour et quelques notes graves, il y a à peine une semaine. Autrement, non seulement je ne l'aurais pas reconnu, mais je l'aurais pris pour un pur laine québécois né à Montréal ou à Saguenay chez Jean, lâ lâ, Tremblay. Sa bouille ronde et sympathique, sa dégaine décontractée, son sens de l'humour, tout cela conspire à donner de lui une image pure ceinture fléchée mâtinée de poutine et de Molson Ex. Et pourtant...

Mani Soleymanlou vit au Québec, à Montréal, depuis seulement huit ans. Il est né à Téhéran où il a vécu jusqu'à 2 ans. Son parcours ressemble beaucoup à celui de Wajdi Mouawad. Sa famille a quitté l'Iran des mollahs pour des raisons politiques comme la famille de Wajdi a quitté le Liban. Il y a eu un détour par la France comme pour Wajdi, puis un départ pour le Canada. Mani et Wajdi ont tous les deux étudié à L'École nationale, mais pas en même temps. Une nuance, toutefois, les sépare: avant d'atterrir à Montréal, Mani a passé son adolescence, moment charnière de sa vie, à Toronto. C'est dire qu'il a grandi et a forgé son identité selon le credo du multiculturalisme canadien, un credo qui encourage les immigrants à cultiver leur culture d'origine plutôt que d'adhérer au creuset canadien (si tant est qu'il existe).

À Toronto, tous ses amis étaient iraniens. À la maison, avec ses parents et son frère aîné, il parlait farsi et mangeait iranien. Et si d'aventure, l'envie lui prenait de se brancher sur le Canada, il regardait la télévision... américaine. Ses héros avaient pour nom Seinfeld, David Letterman et toute l'équipe de Saturday Night Live, à l'époque de Will Ferrell et de Jimmy Fallon. Le nationalisme québécois? Connaît pas. L'interculturalisme de Gérard Bouchard, encore moins.

«Quand je suis arrivé à Montréal pour étudier à L'École nationale, raconte-t-il, c'était la première fois que je me retrouvais seul sans ma famille, mais surtout sans repères et sans ethnies autour de moi. J'étais le seul étranger au milieu d'une grosse gang de Québécois qui se posaient des questions sur leur identité alors que moi, je ne m'étais jamais posé ces questions sans doute parce que je ne savais pas ce que ça voulait dire "être de quelque part". J'avais trop changé de place trop souvent, pour être autre chose qu'un étranger partout où je passais.»

Déraciné malgré lui et constamment obligé de s'adapter à de nouvelles réalités, le futur comédien avait toutefois deux constantes dans sa vie: le français qu'il a appris en France en même temps que le farsi et qui l'a suivi à Toronto à l'école Étienne-Brûlé. Deuxième constante: le théâtre qu'il a découvert au secondaire à travers le répertoire du théâtre d'été québécois et qui l'a poussé en 2004 jusqu'aux portes de l'École nationale.

Parce qu'il est d'un naturel ouvert et curieux, Mani n'a pas tardé à se faire des amis québécois qui n'avaient cesse de lui poser des questions sur son Iran natal. La plupart du temps, l'Iranien ne savait quoi leur répondre. «L'Iran, j'en avais qu'un vague souvenir et à part le match de foot de l'Iran contre les États-Unis, ça ne m'intéressait pas plus qu'il faut. On n'en parlait pas à la maison et quand ma mère, qui est peintre, faisait jouer de la musique iranienne, je me souviens que ça me gossait. Ça me gosse encore.»

Les questions de ses amis québécois se sont accumulées comme autant de couches dans sa conscience, mais sans encore prendre forme. Puis, pendant sa troisième année à l'ENT, une fatalité le frappe de plein fouet: un lymphome de la taille d'une orange s'est logé dans son thorax. Il a 25 ans et il se demande s'il va mourir. Mais un mois de radio et six mois de chimio plus tard, il revient à la vie et au théâtre.

Après sa diplomation en 2008, les petits rôles au théâtre sous la direction de Denoncourt, Poissant, Ronfard, Haentjens et Emmanuel Schwartz le tiennent occupé. On le verra aussi à l'occasion à la télé dans Sophie Paquin ou au cinéma, dans Gerry.

Puis en 2009, Éric Jean, du Quat'sous, lui tend une perche. Tous les lundis soirs, le théâtre offre une tribune aux artistes immigrants pour les faire parler de leur parcours. Mani saute sur l'occasion, commence à écrire un texte puis se rend vite compte qu'il ne sait pas quoi dire. Parler de l'Iran? Il se sent si peu iranien qu'il a peur de passer pour un imposteur. Évoquer son déracinement? Encore faudrait-il qu'il ait un jour été enraciné quelque part. Il a le sentiment qu'il est né sans racines. De ses doutes et de ses interrogations, naît une sorte de réflexion sur ses identités multiples. Mais pendant qu'il écrit sa petite histoire, sur YouTube, la révolte iranienne gronde. Et surtout il y a cette terrible vidéo virale de Neda Agha Soltan, une jeune femme de son âge, qui meurt en direct devant les caméras, tirée à bout portant par une milice du gouvernement. Qu'il le veuille ou non, l'Iran le rattrape et lui fait prendre conscience de sa chance, mais aussi de l'urgence de dénoncer ces mollahs fous de Dieu qui ont faire fuir sa famille et qui, aujourd'hui, continuent de répandre le poison de leur répression.

Ainsi naîtra Un, l'histoire d'un exilé qui au contact de la crise identitaire québécoise, redécouvre l'Iranien en lui.

En avril prochain, l'Iranien ira présenter Un deux soirs au studio du Théâtre national de Chaillot à Paris dans le cadre du festival Sur les frontières. Avant, il sera de la distribution de Furieux et désespérés d'Olivier Kemeid au Théâtre d'aujourd'hui.

Et jusqu'à samedi prochain, sa compagnie Orange noyée présente à l'Espace Libre, Lapin blanc, lapin rouge, le texte d'un auteur iranien qui contrairement à Mani, n'a pas le droit de quitter son pays.

Dans Un, le décor constitué de 60 chaises vides n'est pas gratuit. Ces chaises vides ce sont tous les absents de sa vie, tous ceux qu'il a quittés pour un ailleurs toujours à recommencer. Iranien? Canadien? Québécois? Mani se voit comme la somme de tous les lieux qui l'ont traversé. Le flou identitaire qui l'habite ne le dérange pas. Depuis qu'il a posé ses valises à Montréal, qu'il s'est fait des amis, une vie dans le théâtre, une blonde québécoise avec qui il veut avoir des enfants, il n'a qu'une seule certitude : sa place est ici.

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