Le Montréal des sans-papiers

Nous les croisons sans les voir dans les rues de Montréal. Ils font le tri de... (Photo Martin Tremblay, La Presse)

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Isabelle Hachey

Nous les croisons sans les voir dans les rues de Montréal. Ils font le tri de nos rebuts, récurent les toilettes de nos cliniques médicales, passent l'aspirateur, la nuit, dans les couloirs de nos bureaux. Ils sont des dizaines de milliers, mais ils sont invisibles. Sans eux, l'économie de la ville subirait un dur coup, puisque ces travailleurs de l'ombre occupent les emplois dont personne ne veut. Sans le moindre filet de sécurité. Bienvenue dans le monde occulte des sans-papiers de Montréal.

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Les travailleurs invisibles

Alors qu'un flot de demandeurs d'asile, apeurés par le national-populisme de Donald Trump, déferle à la frontière canado-américaine, alors que Denis Coderre déclare Montréal «ville sanctuaire», nous avons voulu mettre en lumière le quotidien des sans-papiers. Nous avons découvert que Montréal est encore loin d'être la terre d'asile proclamée par le maire. À bien des égards, elle est moins hospitalière que des métropoles américaines comme Los Angeles et New York, qui ont depuis longtemps adopté des politiques concrètes pour soutenir les sans-papiers sur leur territoire.

Montréal suivra bientôt les traces de ces villes américaines en offrant divers services et, surtout, en limitant au maximum la collaboration de ses policiers avec les agents d'immigration, a assuré le maire Coderre.

Mais ce n'est encore qu'un projet. Pour le moment, 70% des sans-papiers de la métropole n'arrivent peu ou pas à satisfaire leurs besoins personnels ou ceux de leur famille, révèlent les données préliminaires d'une étude menée par l'Institut de recherche en santé publique de Montréal. Près de la moitié d'entre eux manque carrément de nourriture. Et 40% craignent d'être déportés s'ils tentent d'obtenir des services publics.

Cette crainte pesante, omniprésente, les pousse à tolérer les abus de ceux qui profitent de leur vulnérabilité, en sachant parfaitement qu'ils n'ont pas le loisir de se plaindre.

«Pour mon boss, mon propriétaire, ma collègue, je n'existe que pour être exploitée. Je suis un fantôme.»

Julia (nom fictif)

Depuis que la demande d'asile de Julia a été rejetée, il y a sept ans, cette quinquagénaire, autrefois syndicaliste au Mexique, vit dans la clandestinité à Montréal.

Sept ans qu'elle longe les murs. Sept ans qu'elle supporte l'insupportable. Sept ans qu'elle se méfie de tout le monde. «Ce que j'ai compris après toutes ces années, c'est que la plupart des gens, quand ils apprennent que tu n'as pas de papiers, ils te mettent un pied sur la gorge.»

Des travailleurs jetables

Si des dizaines, voire des centaines de milliers, de sans-papiers travaillent au noir au Canada, c'est qu'autant d'employeurs ne demandent qu'à les embaucher - parce que cette main-d'oeuvre bon marché leur permet de rester compétitifs, constate François Crépeau, rapporteur spécial des Nations unies sur les droits de l'homme des migrants.

«Les sans-papiers sont vulnérables, donc exploitables, jetables. C'est la réalité. Je ne dis pas que c'est un complot, mais le système comprend très bien cela, dit Jaggi Singh, de l'organisme Solidarité sans frontières. Aux États-Unis, la droite comme la gauche comprennent qu'une grande partie de l'économie américaine repose sur le travail des 11 à 12 millions de sans-papiers.»

François Crépeau acquiesce: «Quand on entend un ministre de l'Immigration dire: "Je vais fermer la frontière une fois pour toutes", il y a plein de gens qui lui chuchotent à l'oreille: "Oui, mais pas trop, parce qu'on en a besoin, quand même..." Or, ce n'est jamais reconnu. Vous n'entendrez jamais un ministre dire: "Nous avons besoin de migrants pour occuper des emplois clandestins parce que nous ne sommes pas prêts à payer le vrai prix."»

C'est que personne n'a intérêt à dénoncer ces marchés de l'emploi clandestin, dit M. Crépeau. Ni les politiciens, ni les employeurs, ni les consommateurs, ni les sans-papiers eux-mêmes, forcés d'accepter sans broncher leurs conditions de travail précaires.

«On les paie moins que le salaire minimum, on les fait travailler sept jours par semaine, on les envoie dans des endroits dangereux... parce qu'on ne peut pas le faire avec des Canadiens.»

François Crépeau
rapporteur spécial des Nations unies sur les droits de l’homme des migrants

Le paradoxe, c'est que les pays qui s'appuient sur leur travail ne leur accordent aucun droit en retour. Au Québec, les sans-papiers doivent se débrouiller sans assurance maladie, sans compte bancaire, sans permis de conduire, sans même une carte de bibliothèque. Malgré les pressions, la province reste pour l'instant l'un des rares endroits en Occident à refuser à leurs enfants l'accès gratuit à l'éducation.

Menaces et trahisons

En sept ans de clandestinité à Montréal, Julia n'a fait confiance qu'une seule fois. Elle en paie encore le prix.

Sa collègue, à la boulangerie, avait pourtant toujours été gentille avec elle. C'était une Latino-Américaine, comme elle, qui l'avait invitée plus d'une fois à la messe, le dimanche.

Un jour que Julia était très malade, elle est passée la voir après le boulot. Elle lui a offert de la conduire à l'hôpital. Julia a décliné son offre, prétextant qu'elle avait seulement besoin de repos. «Je pensais qu'elle comprendrait ma situation.»

Mais sa collègue a insisté. Il faut dire qu'avec sa haute tension artérielle et ses problèmes cardiaques, Julia était vraiment mal en point. Sa collègue a décroché le téléphone pour appeler une ambulance. «Non, arrête, a supplié Julia. Je vais te dire la vérité. Je n'ai pas de papiers. Je n'ai pas droit aux soins de santé.»

Julia a repris le travail deux semaines plus tard. Elle a aussitôt perçu la froideur de sa collègue. Bientôt, cette dernière lui a demandé d'accomplir ses propres tâches. Quand Julia a protesté, sa collègue l'a menacée de la dénoncer aux services d'immigration...

Sa patronne la paie comptant et au compte-gouttes. «Elle me paie 9 $ l'heure, et toujours six heures par jour, même quand je travaille du matin jusqu'à la fermeture.» Une seule fois, Julia a demandé une augmentation. Sa patronne a refusé net. «Si ça ne te plaît pas, va-t'en. Il y a beaucoup de gens qui ont besoin de travail», l'a-t-elle menacée.

Pour son logement d'une pièce et demie, dans le sous-sol d'un édifice insalubre, Julia paie un loyer de 400 $, bien avant le début du mois, sous peine de retrouver toutes ses affaires sur le palier. Récemment, l'eau de l'immeuble a remonté par les toilettes. «Mon lit, tous mes meubles ont été endommagés. Le propriétaire m'a dit que c'était un accident et que si je n'étais pas contente, je n'avais qu'à me trouver un autre appartement. Mais je n'ai pas de papiers pour signer un bail...»

Autrefois combative, l'ancienne syndicaliste mexicaine ne se reconnaît plus. «Au Canada, j'ai perdu ma dignité. Je suis devenue très soumise. Quand on me crie après, je dois dire: "Excuse-moi, je suis désolée", parce que j'ai peur qu'on me mette à la porte.»

«Les États créent des marchés clandestins de l'emploi en érigeant des barrières à la mobilité.»

François Crépeau

Pour le rapporteur spécial de l'ONU, la solution est claire: «Il faut ouvrir les frontières, donner beaucoup plus de visas de travail et accepter que des migrants prennent des emplois légaux. Il faut obliger les employeurs à verser un salaire juste et avoir une concurrence sur la qualité des produits plutôt que sur le coût de la main-d'oeuvre.»

François Crépeau reconnaît que sa recommandation risque d'être accueillie froidement. «Le discours national-populiste domine en ce moment, admet-il. Depuis une trentaine d'années, les États d'accueil se crispent sur leurs frontières.» L'approche actuelle a pourtant fait la preuve de son échec. Il n'y a jamais eu autant de migrants aux frontières des pays riches. Et il n'y a jamais eu autant de morts, souligne M. Crépeau dans son dernier rapport aux Nations unies, présenté le 8 juin. 

En régularisant le statut des sans-papiers, les pays d'accueil pourraient concentrer leurs efforts de surveillance sur l'infime pourcentage d'individus qui représentent réellement une menace, poursuit-il. Et ils soulageraient tous les autres.

Comme Julia. L'été dernier, elle n'a presque pas eu de travail à la boulangerie. «J'allais à la station de métro De la Concorde pour ramasser les canettes. Une fois, dans une poubelle, j'ai trouvé un sandwich dont quelqu'un n'avait pas voulu. Il était encore dans son emballage. Je l'ai pris, je l'ai mangé.»

Julia essuie ses joues mouillées de larmes. Elle se sent comme les rats qu'elle doit parfois attraper à la boulangerie. Méprisée. Prise au piège. «Ma patronne m'a dit: "Si tu continues comme ça, j'appelle la police!" Je suis restée pétrifiée. Pour ma patronne et pour ma collègue, je n'ai pas plus de valeur qu'un chien, qu'un chat. Pour elles, je suis comme ce rat dans la boulangerie.»




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