Voyager, c’est plonger dans un inconnu parfois rocambolesque, parfois bouleversant de beauté. Quatre de nos chroniqueurs font le récit de voyages aux souvenirs impérissables. En quatrième lieu, Chantal Guy.

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

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« Épuisés par le voyage et le stress, nous commencions à imaginer avec angoisse une veille du jour de l’An sans nourriture et sans vin. [...] Au diable la fontaine de Trevi et le Colisée, on voulait boire et bouffer ! », écrit Chantal Guy.

En 2015, j’avais passé l’automne à Paris comme correspondante pour La Presse. L’automne des terribles attentats du 13 novembre. Mon amoureux m’avait rejointe au terme de ce mandat qui avait été intense. Après quatre mois de séparation, nous étions fous de joie de nous retrouver.

Je devais quitter l’appartement parisien le 31 décembre. Fermeture du bail, remise des clés, inventaire, visites de futurs locataires, j’étais prise dans les détails techniques lorsque j’ai organisé rapidement notre escapade à Rome avant notre retour à Montréal. Je n’avais pas pensé deux minutes que nous allions débarquer la veille du jour de l’An…

PHOTO FOURNIE PAR CHANTAL GUY

Chantal Guy et son amoureux à Rome

J’avais loué un petit appartement dans un quartier résidentiel à Monteverde, surtout pour sa terrasse à flanc de colline qui offrait une vue de loin sur le centre historique. Nous sommes arrivés en taxi avec nos bagages pour nous buter à une porte close, sans personne pour nous accueillir. J’ai abandonné mon chum avec les valises dans ce coin sombre, alors qu’il n’avait jamais mis les pieds à Rome, pour partir en quête du WiFi afin de contacter la dame qui devait me donner les clés. Mais tout était fermé dans ce quartier aux rues désertes. J’ai cherché en vain et longtemps du WiFi, en courant et en sacrant, pendant que l’amoureux était au bord de la crise de panique de ne pas me voir revenir, sans possibilité de me texter, puisqu’il n’a jamais eu d’iPhone. Il était déjà en train de penser que j’avais été kidnappée (c’est un techno-nul anxieux chronique).

Je suis revenue un peu piteuse devant la porte, au grand soulagement du chum en panique. La dame s’est finalement pointée, alors que nous commencions à penser à trouver une chambre d’hôtel, assis sur nos valises. Il se faisait tard, mais nous allions au moins avoir un toit.

Elle nous a fait visiter longuement les lieux et nous avons constaté qu’il n’y avait que du sel et du poivre dans le garde-manger. Épuisés par le voyage et le stress, nous commencions à imaginer avec angoisse une veille du jour de l’An sans nourriture et sans vin, pendant que la dame se lançait dans l’histoire complète de Rome depuis l’Antiquité, et la description des lieux historiques qu’il fallait absolument voir. Nous trépignions, indifférents aux splendeurs de la Ville éternelle, l’estomac dans les talons. Au diable la fontaine de Trevi et le Colisée, on voulait boire et bouffer ! Exaspérée, j’ai fini par interrompre son verbiage pour lui expliquer la situation : où trouver un 31 décembre de la bouffe et du vin dans ce coin, madame ? Par pitié ?

Elle nous a alors amenés en voiture pas très loin dans une zone rappelant les rues les plus laides de Verdun ou d’Hochelaga, où seule une modeste pizzeria tenue par des Kurdes était ouverte (et déserte), et ressemblait à l’équivalent de nos pizzerias à une piasse à Montréal (et ça goûtait pareil, aussi). Être en Italie et manger une pizza générique, c’est triste, mais au moins, nous n’allions pas nous coucher le ventre vide et nous n’étions pas à Venise au temps des amours mortes et des inondations.

Ça ne réglait pas la question du vin, parce que nous voulions nous détendre et faire la fête un peu. Nous avons demandé à l’employé au comptoir s’il y avait moyen de trouver de l’alcool, ce qui semblait impossible. Mais il nous a proposé de nous vendre une ou deux bouteilles qu’il avait dans son arrière-boutique. De la piquette qu’on a payée beaucoup trop cher, mais il n’était pas question de rester à jeun au jour de l’An, et nous nous sentions sauvés par les Kurdes, en ressortant avec nos bouteilles et nos deux pizzas tièdes.

Nous avons remercié la volubile dame qui n’avait pas arrêté de faire l’énumération du guide touristique de Rome en nous ramenant à l’appartement.

Je me suis excusée à l’amoureux devant nos pizzas froides et notre vin cheap ; ce n’est pas comme ça que j’imaginais que nous allions traverser l’année. Moi qui lui avais vanté la gastronomie romaine !

Mais juste au moment où nous allions sombrer dans la déprime, le feu d’artifice a commencé. Un feu d’artifice ? Non, plutôt un bombardement. « Ils sont fous ou quoi ? », criais-je par-dessus le boucan en me précipitant sur la terrasse qui allait nous permettre de ne rien rater de cette euphorie collective. Car, je ne le savais pas, mais les Romains prennent ça très au sérieux. Il n’y avait pas que le feu qui explosait au-dessus du Colisée, tout le monde participait avec ses propres pétards sur à peu près tous les balcons autour de nous. Une tradition qui terrorise les oiseaux de Rome et qui fait capoter les écologistes. Pendant une heure et demie, ça pétait de partout, ça sentait le soufre, il y avait des nuages de fumée qui encombraient le ciel, mais le vin aidant, nous sautillions comme des enfants, hilares, devant ce spectacle ahurissant. Pendant une heure et demie, nous avons hurlé des « yeah ! » et des « c’est malade ! » sur la terrasse, entre deux baisers avinés.

« Bonne année, mon amour !

— En tout cas, ça commence en grand ! »

Ce qui semblait être un jour de l’An à oublier est ainsi devenu inoubliable, et fait partie des anecdotes que nous aimons nous raconter, parce que nous la rions encore, cette veille-là.