Murambi, Rwanda - La dame ouvre la troisième porte. L'odeur est insoutenable. Le spectacle est affolant.«C'est la salle des enfants.»

Mis à jour le 11 sept. 2009
Bruno Blanchet, collaboration spéciale LA PRESSE

À l'intérieur, des dizaines de corps blanchis à la chaux, empilés dans des positions tordues, douloureuses, avec les crânes éclatés au marteau et les os brisés à la machette. Parmi eux, des bébés... Des bébés !

J'ai envie de vomir. La dame se dirige vers une quatrième porte. Je la stoppe.

« Il y en a combien, des salles comme celle-ci ?

- En tout, 24. Il y a 852 personnes au total. On continue ?

- Non, ça va, merci.

- Mais... c'est 50 000 personnes qui ont été massacrées ici, monsieur ! »

La dame insiste pour me montrer un autre groupe de cadavres. J'y distingue un homme avec la tête explosée, une femme coupée en deux, puis d'autres gamins.

J'étouffe.

Au mémorial de Murambi, dans le sud du Rwanda, on n'y est pas allé en douceur ni en subtilité pour illustrer toute l'horreur du génocide... On a rassemblé les dépouilles des victimes et on les a momifiées, telles qu'elles ont été retrouvées, après le carnage ; puis on les a déposées, anonymes, pêle-mêle, sur des supports de bois, dans les locaux mêmes de l'École technique où elles avaient trouvé refuge. Pour l'éternité.

Et on a choisi une guide très explicite.

« Regardez celui-ci... »

La dame pointe en direction d'un petit corps replié, la tête complètement renversée, le visage presque serein. Avec un trou dans le front.

« Il a eu de la chance. Une balle dans la tête. »

Elle s'approche du cadavre. Elle le touche. Du bout du doigt.

Je frissonne.

Pourquoi suis-je ici ?

***

Photo: Bruno Blanchet, collaboration spéciale

Au mémorial de Murambi, 800 cadavres sont exposés dans la position dans laquelle ils ont été trouvés...

Lorsque je débarque dans une nouvelle ville, mon plan est souvent le même : je pars de l'hôtel le matin, sans carte et sans sac à dos, avec une vingtaine de dollars dans les poches, une vague connaissance des lieux et une bouteille d'eau. Et je marche jusqu'à ce que je sois complètement perdu. Je ne crains rien parce que je n'ai rien, et je me réserve le droit à toutes les surprises.«Wow ! Le beau monument croche ! On dirait qu'il penche d'un côté !

- C'est la tour de Pise.

- Ah bon...»

-

Donc, c'est avec cette même légèreté que je me prépare à quitter l'hôtel Okapi, au centre-ville de Kigali, pour mon premier blind date avec le Rwanda. Je me suis quand même fixé des objectifs «touristiques» pour la journée : visiter un mémorial dédié aux victimes du génocide ; trouver le bureau de l'Office du tourisme (ORTPN), afin d'essayer d'obtenir un des rares permis disponibles pour aller voir les gorilles dans le nord du pays ; et photographier l'église de la Sainte-Famille, site du massacre de centaines de Tutsis et d'opposants hutus, le 17 juin 1994... Je sais, c'est horrible : mais il est quasi impossible d'échapper à l'attrait malsain qu'exerce le génocide lorsqu'on visite le Rwanda pour la première fois. Surtout que tous les guides de voyage vous proposent des itinéraires des «lieux associés au génocide», comme on vous conseillerait un parcours des châteaux de la Loire...

La veille, j'étais descendu au fameux Hotel Rwanda, du film hollywoodien du même nom, qui est en fait l'hôtel des Mille Collines, pour y passer ma première nuit. «Rendez-vous avec l'histoire, Bruno, et attention aux fantômes...»

Déception. Au moment où j'écris ces lignes, l'hôtel est en grande phase de rénovation.

Devant, un homme prenait des photos.

«Pff... L'hôtel ne ressemble même pas à celui du film !»

Pardon ?

«This is bullshit, man !»

L'homme en question, Karl, est un touriste américain d'origine allemande. Il se vante d'avoir visité Auschwitz, Hiroshima, le Vietnam, le Cambodge des Khmers rouges... Il fait le tour du monde des horreurs, qu'il se plaît à dire.

«Pourquoi fais-tu ça ?

- Pour essayer de comprendre, mon vieux. Life is a bitch ! Veux-tu en voir un, vrai de vrai, site sinistre, au Rwanda ?

- Sans doute.

- Ne rate pas le mémorial de Murambi ! Ils ont 800 cadavres, exposés dans la position dans laquelle ils ont été trouvés... Tu vas voir, c'est débile, c'est de la science-fiction, man !»

***

Le soleil brille. Les Rwandais sont d'une gentillesse exceptionnelle. Kigali n'a rien à voir avec la plupart des grandes capitales africaines : ici, personne ne vous bouscule, les voitures s'arrêtent aux passages piétonniers pour vous laisser traverser, et les rares vendeurs ou mendiants insistent rarement après un poli « non, merci ». Et c'est d'une propreté exemplaire... Bref, impossible d'imaginer qu'ici même s'est déroulé un des pires chapitres de l'histoire de l'humanité. À Kigali, aujourd'hui, le plus grand danger, vraiment, est de se faire écraser par un 4X4 de l'ONU...

Alors, je suis allé à Murambi.

Et j'ai vu, mon cher Karl. Et ce n'est pas débile. Ni de la science-fiction, man. Ni comme dans aucun film, d'ailleurs.

Et j'essaye toujours de comprendre.