L’hélicoptère approche. Le son des pales du rotor qui fouettent le ciel résonne jusqu’à l’intérieur de la cabane de bois où attendent le petit groupe et son guide. S’ils étaient perdus, ce bruit serait celui de la délivrance. Cette fois, c’est l’inverse : ils s’apprêtent à se faire larguer en pleine forêt pour apprendre à y survivre. Récit d’un séjour de survie.

Audrey Ruel-Manseau Audrey Ruel-Manseau
La Presse

Edouard Plante-Fréchette Edouard Plante-Fréchette
La Presse

11 h. Un samedi d’août, à la base du centre d’activités nature Kanatha-Aki, à Val-des-Lacs. Tout le monde est fin prêt. Sac sur le dos, capuchon sur la tête, briefing terminé : la mission commence enfin, malgré la pluie. Les patins de l’hélicoptère quittent le sol et l’engin s’envole.

« On ne peut pas aller se poser sur la montagne prévue. » La voix du pilote Anthony Marcy résonne dans les casques d’écoute. « Il y a trop de nuages. J’ai largué le premier groupe plus loin. On fait avec la nature ! »

Après quelques minutes de vol au-dessus d’un milieu forestier quasi inhabité des Laurentides, trois petits points colorés apparaissent à l’extrémité d’un vaste marais ; les premiers membres à avoir été largués avec le guide. Nous faisons partie du deuxième groupe. Trois autres participants ferment le bal dans un dernier voyage, puis la libellule s’envole et disparaît derrière l’épais couvert de nuages. Le bruit s’évanouit et le silence marque le coup de départ de 24 heures d’apprentissage de survie en forêt.

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Le guide de survie Alexandre Coser en compagnie des participants Alexandre Monthurel, Mouslem Bouchamekh et Vincent Vives.

La première leçon s’impose d’elle-même : regarder où on met les pieds en débarquant d’un hélicoptère en zone marécageuse. Trois des sept membres du groupe commencent l’aventure avec les chaussures détrempées, dont Mouslem Bouchamekh, qui a calé dans les joncs jusqu’au genou. Plus encore, l’ex-soldat algérien, là pour « sortir de [sa] zone de confort », s’entête à ne pas porter de manteau imperméable.

« C’est le premier qu’il faudra surveiller si la pluie continue. Il y a deux semaines, on a un groupe presque entier qui n’a pas traversé la nuit à cause de l’hypothermie et qui a dû se réfugier dans un camp », nous glisse Alexandre Coser, l’instructeur-guide qui dirige le stage de survie Héli-Extrême de Kanatha-Aki. Parce qu’il s’agit bien d’une activité immersive d’initiation et non d’une émission de télévision à la Survivor ou Expédition extrême.

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Une des première choses que les participants doivent apprendre est l’orientation avec le soleil et une montre.

« Vous êtes là pour apprendre, pas pour vous maganer », a répété Alexandre plusieurs fois pendant la rencontre préliminaire. 

C’est sur lui que repose la responsabilité de ramener tout le groupe à bon port. Le trajet n’est pas convenu d’avance. Le guide a pour tâche de retrouver le chemin vers le quartier général, tout en enseignant comment y parvenir.

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La clintonie boréale, aussi appelée bleuet de l’ours, est apparemment un bon chasse-moustique lorsque l’on frotte ses feuilles sur la peau.

Sept têtes sont tournées vers lui. « On s’en va par où ? » D’abord, il faut s’orienter. Perdu dans l’hémisphère Nord, le plus logique pour trouver la civilisation est d’aller plein sud. Mais le ciel est gris et il faut voir le soleil pour trouver les points cardinaux sans boussole. « Dès que quelqu’un trouve où est le soleil, vous me le dites », demande Alexandre. En attendant, il explique que si on ne peut pas trouver le sud, on monte sur une montagne pour avoir une vue d’ensemble. Si on croise une rivière, on la longe. 

Qui dit lac dit civilisation. Si vous croisez une rivière, suivez-la.

Alexandre Coser, instructeur-guide

Mais on aura notre sud. Un cercle lumineux apparaît derrière le couvert de nuages. Alexandre ramasse une brindille et pointe sa montre vers le soleil. « On met l’aiguille des heures vis-à-vis le soleil. On prend une brindille et on la place entre le 12 et l’heure qu’il est. La brindille pointe le sud, tout simplement. »

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L’eau est inévitablement un élément central à considérer en situation de survie. Le guide explique différentes techniques pour la filtrer afin de s’assurer un accès à de l’eau potable. Il faut recueillir l’eau dans le sens du courant et la transvider dans notre bouteille à travers un morceau de tissu pour retenir le plus de particules possible. En la faisant bouillir pendant deux minutes, elle sera bonne à boire.

Le guide examine une carte topographique du secteur. Il estime que pour regagner le quartier général, on doit se diriger vers le sud-est. C’est parti.

Avec le cœur

On quitte la tourbière pour entrer dans la forêt, où les sentiers sont inexistants. L’air est frais et l’humidité amplifie les odeurs de la végétation abondante. Le sol est spongieux, imbibé de la pluie des dernières heures. Alexandre s’arrête et nous fait observer ce sur quoi nous avons les pieds. Un tapis feutré d’un vert lumineux, qui ressemble à une immense plantation de palmiers miniatures.

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Mathias Pirame montre de la mousse de sphaigne, une plante qui fera un excellent allume-feu une fois que le groupe aura établi un campement.

C’est de la mousse de sphaigne. Alexandre en ramasse une motte et la tord. Une eau limpide s’en écoule.

« Si vous faites sécher la sphaigne, dit-il, elle peut vous aider à démarrer un feu. Sinon, quand elle est encore humide, vous pouvez vous en servir pour faire cuire du poisson. Je vous montrerai comment. »

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Alexandre Coser cueille un amadouvier sur un arbre afin d’expliquer aux participants qu’il peut devenir un atout majeur en situation de survie. Bien utilisé, ce champignon permet de transporter des braises sur de longues distances.

Alexandre a beau être français, il connaît notre faune et notre flore mieux que bon nombre de Québécois. Il pointe un champignon toxique cousin de l’amanite tue-mouche par-ci, de la clintonie boréale (aussi appelée bleuet de l’ours) par-là – il paraît que si l’on frotte les feuilles sur sa peau, ça éloigne les moustiques. Mathias Pirame – autoproclamé clown du groupe – traîne la patte. Bâton de randonnée ramassé en chemin d’une main, caméra GoPro de l’autre, il filme ses découvertes et ramasse tout ce qu’il trouve en prévision de son feu pour la soirée. Il applique le conseil qu’a donné le propriétaire de Kanatha-Aki avant notre départ : « La nature, je vous conseille de la voir avec votre cœur, a dit Stéphane Denis. Vous allez voir qu’elle est généreuse. Nous, on appelle ça la survie, mais les Premières Nations appelaient ça la vie, tout simplement. »

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Le guide de survie Alexandre Coser explique les propriétés de certains lichens trouvés en nature.

Garder le cap

Voilà quelques heures que l’on marche en plein bois. Dans un secteur dense, les branches nous éraflent les bras et il est parfois difficile d’aller en ligne droite tellement les arbres sont rapprochés. À la croisée d’un ruisseau, on se ravitaille.

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Mouslem Bouchamekh, Vincent Vives et Mathias Pirame traversent une petite rivière lors des premières heures de l’activité.

3 : nombre de jours pendant lesquels l’humain peut survivre sans eau.

La marche reprend et, à un moment, tout le monde s’arrête net. Un bruit lointain nous rappelle la possible présence d’un ours ou d’un autre animal sauvage que l’on ne désire pas trop déranger. Le grognement finit par s’évanouir dans la forêt. 

Éric Lessard, participant originaire de Sept-Îles, aime prendre les devants. Plusieurs fois, Alexandre rappelle aux leaders de s’arrêter, question de vérifier le sud et de s’assurer que l’on suit la bonne trajectoire. « On va trop à l’est », nous glisse-t-il en retrait. Mais il les laisse aller. Pour garder le cap sur notre destination, nous avons décidé de ne pas suivre les quelques sentiers croisés en chemin (ce que nous aurions fait en situation réelle de survie). Au bout d’un moment, Alexandre fait remarquer au groupe qu’on a dévié de la trajectoire ; que la montagne que l’on aurait dû croiser n’est visiblement pas devant nous.

Pendant qu’Éric tente de grimper à un arbre pour gagner de la hauteur, Mathias offre des noix à tout le monde. C’est finalement Edouard, le photographe, qui localise ladite montagne. C’est reparti pour un dernier segment avant d’établir un campement près d’un cours d’eau. La pluie a rendu le terrain glissant et certaines sections du parcours sont si abruptes qu’il faut s’entraider pour les franchir. Il règne une belle collégialité dans le groupe composé uniquement d’hommes (à l’exception de l’auteure de ces lignes). En chemin, on ramasse de l’écorce de bouleau et des petits bouts de bois bien sec qui nous aideront à allumer les feux.

Le bivouac

L’après-midi tire à sa fin. Nous sommes parvenus sans trop de difficulté à gagner le périmètre de la zone 1, où Alexandre prévoit toujours passer la nuit avec ses groupes, question d’être à moins d’une heure du quartier général en cas d’urgence. Les dernières semaines ont été chaudes et le lac qui figure sur la carte est complètement asséché. Tant pis, le petit ruisseau qui coule toujours suffira à nous fournir de l’eau pour le souper et la nuit. On s’installe.

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En voulant faire sécher ses chaussettes, le guide d’expérience, dans un moment de distraction, les laissent s’enflammer. Elles seront finalement utilisées comme mitaines de fortune pour retirer les gamelles de métal du feu.

Tout le monde se divise les tâches. Trouver des bouts de bois en forme de « Y » pour y appuyer une branche transversale et faire la base des abris ; rassembler de longs troncs d’arbres morts pour la structure ; réunir un nombre important de branches de sapin pour se faire un lit de fortune ; rapprocher des roches pour délimiter les deux feux – l’un pour se réchauffer, l’autre pour cuisiner – « comme ça, si tu renverses ton eau dans le feu, il t’en reste un », évoque Alexandre –, et finalement trouver suffisamment de bois sec pour que les feux brûlent toute la nuit.

Le soleil descend, la température aussi. Les moustiques nous assaillent. Il faut rapidement allumer les feux, pour manger, pour éloigner les insectes voraces, mais aussi pour faire sécher les vêtements et les souliers. Alexandre entreprend de faire sécher ses chaussettes détrempées… mais l’odeur de laine mouillée devient soudainement celle de laine brûlée ! 

« J’avais trois paires dans mon sac, mais il m’a dit d’en apporter juste une. Tant pis pour lui ! » lance Vincent, provoquant les rires de tous.

La sève, produit aux 1000 vertus 

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La sève, produit aux 1000 vertus

– Sert d’allume-feu

– Coupe la faim quand elle est mise sur la langue

– Bon décongestionnant

– Peut remplacer un plombage

– Facilite la cicatrisation d’une plaie

– Mélangée à de la cendre, se transforme en colle pour réparer une semelle ou un canot

Le stage de survie nous fait réaliser qu’il est bien utile de traîner une gamelle de métal – en plus d’un couteau, d’une pierre à feu, d’un sifflet et d’une petite toile pour se traficoter un abri. On peut y faire bouillir de l’eau pour la rendre comestible et, dans le cas présent, réchauffer notre seul repas : un chili lyophilisé qui était particulièrement réconfortant ! Mouslem, lui, avait mis une boîte de thon dans son sac.

« J’ai toujours une canne de thon, ils nous montrent ça dans l’armée. C’est nourrissant, plein de protéines », dit l’ex-soldat, avant de donner le contenant à Alex pour le partager. Mais le petit contenant métallique se renverse.

« Allez, les gars, ramassez ça si vous ne voulez pas de visite, conseille Alexandre. En plus, ça se mange encore, ce n’est que du sapin.

 – Est-ce qu’il y a des ours ? s’enquiert, un brin inquiet, Vincent, assis sur une bûche non loin.

 – Eh bien, les grognements de tantôt, je n’ai aucune idée de ce que c’était, rappelle le guide. »

Allez, les gars. Ramassez votre thon.

À la belle étoile

La nuit installée, les troupes réchauffées, le feu alimenté, c’est le temps d’aller dormir dans nos abris de fortune. Pour l’exercice, tout le monde a un sac de couchage. Et la nuit est douce. Comme des sardines, on se couche près les uns des autres, à proximité du feu. Le matelas de branches de sapin est étonnamment confortable en plus de couper l’humidité du sol. La nuit sous les milliers d’étoiles est courte pour certains, froide pour d’autres, récupératrice pour les mieux équipés. À l’aube, l’humidité s’installe, traverse les tissus, la peau, et presque les os. Au chant des oiseaux se mêlent les ronflements d’un des gars bien endormis, contrairement à Éric, qui n’a fait que des siestes d’une heure par-ci par-là à cause du froid. Avec Vincent, il a alimenté le feu.

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La nuit est tombée sur le campement.

« Grâce à moi, vous êtes encore vivants ! », lance à la blague Vincent, quand tout le monde est enfin réveillé.

Dans le vide

Les plus prévoyants s’étaient gardé quelques vivres pour déjeuner. Une bonne idée pour ne pas affronter la prochaine épreuve l’estomac vide. Nous allons apprendre à construire une échelle pour descendre une paroi escarpée, puis descendre ladite paroi en désescalade à l’aide d’une seule corde. Un exercice utile en cas de survie, si le seul chemin possible est flanqué d’une falaise. 

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Une fois l’épreuve de la corde unique complétée par tout le monde, c’est le moment de s’amuser un peu. Alexandre Monthurel descend la paroi en rappel, mais attaché à un harnais.

Après avoir constaté l’importance de la qualité et d’une lame pleine dans le choix d’un couteau de survie (trois des sept ont rendu l’âme en coupant le bois pour l’échelle), et une formation technique sur les nœuds essentiels à maîtriser, c’est le temps de se jeter dans le vide. Ou presque. Tout le monde joue au brave, mais la majorité a l’estomac qui serre.

« Ils ont tous essayé. Alex, il ne l’a pas dit, mais j’ai senti qu’il avait peur du vide. En commençant, les deux genoux lui ont flanché. Mais il est descendu jusqu’en bas et il l’a refait avec le harnais pour s’amuser. Pour moi, c’est fort, ce qu’il a fait ! C’est mon petit accomplissement du week-end », nous confiera Alexandre au retour.

Pêche à mains nues

Après l’épreuve, les ventres commencent à gargouiller. Ainsi, on se réjouit quand on apprend qu’on s’arrêtera pour pêcher de la truite. Pour la cuisson, on ramasse le plus de sphaigne possible à la croisée d’une tourbière.

Une fois à la rivière, un bassin où des roches ont été préalablement placées pour empêcher les poissons d’aller plus loin contient six truites qui ignorent que leurs minutes sont comptées. Amusé, Alexandre dit simplement : « Allez-y ! » Pour capturer une truite à mains nues, il suffit d’être patient et de la laisser venir chercher l’ombre sous nos mains avant de les refermer sur elle. Le plus grand défi, c’est qu’elle ne glisse pas comme un savon quand on la sort de l’eau. La pêche est bonne. Couteaux en main, on vide les poissons sur place pour éviter de traîner les odeurs et on repart avec notre butin.

Le stage tire à sa fin. On regagne le chemin aménagé qui mène au bâtiment principal, à quelque 9 km de l’endroit où l’hélicoptère nous a largués. Dernier arrêt : un rond de feu et une table à pique-nique où savourer nos prises. Affamés, on les regarde fumer dans la sphaigne. Même les plus bavards sont quasi silencieux, drainés par une fin de semaine éprouvante. L’un des gars questionne Alexandre sur son passé. Onze ans dans l’armée, cinq mois en pleine brousse, la guerre en Côte-d’Ivoire… N’empêche, sa passion, ce n’est pas les avions, la peinture ou le ski de fond. C’est la survie. Voilà 10 ans qu’il l’enseigne.

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Le guide de survie Alexandre Coser connaît la faune et la flore sur le bout de ses doigts.

« Si j’aime ça, c’est parce que je me dis que je peux transmettre aux gens mes connaissances. Et j’aime pouvoir me dire que si un jour ils sont mal pris, ils sauront quoi faire, et ils vont survivre. »