Il y a quatre ans, Alexandre Bilodeau avait pratiquement la couche aux fesses. L'épreuve des bosses des Jeux olympiques de Turin était seulement la septième compétition internationale de sa carrière. Une légère perte d'équilibre à l'atterrissage de son deuxième saut lors de la finale et ses rêves de médaille se sont envolés en fumée: onzième place, merci, bonsoir, on se reverra à Vancouver.

Jean-François Bégin LA PRESSE

L'athlète de Rosemère n'avait que 18 ans à l'époque, mais il était déjà un sauteur hors pair, peut-être le meilleur sur le circuit de la Coupe dumonde. Ses prouesses aériennes lui avaient permis de se faire un nom instantanément et de relever un défi quasi impossible en se qualifiant pour les JO, grâce à quatre tops 5 en six courses, dont deux victoires. Mais son ski, de son propre aveu, n'était pas encore à la hauteur.

«Aux Jeux de Turin, j'étais obligé de sortir mes deux gros sauts, sinon, je n'avais aucune chance de monter sur le podium. J'étais menotté», raconte Bilodeau, qui participera demain, à Lake Placid, à la dernière Coupe du monde d'ici aux JO de Vancouver, pour lesquels il est déjà qualifié.

Depuis, Bilodeau a mis le paquet pour améliorer sa technique. Et ses efforts ont payé. L'année dernière, il a survolé la compétition, remportant cinq épreuves de Coupe du monde consécutives, y compris celle de Cypress Mountain, où aura lieu la course olympique, le 13 février. Il a aussi gagné l'or en duel au championnat du monde.

«Il est rendu le skieur le plus complet, de loin, sur le circuit, dit son entraîneur, Dominick Gauthier. Il s'est d'abord fait connaître pour ses sauts, mais toutes ses victoires de l'an dernier ont été obtenues grâce à sa technique et sa vitesse. Les courses qu'il n'a pas gagnées, c'était en raison d'erreurs dans ses sauts. Il a pris ses faiblesses et il en a fait ses forces.» Sans le savoir, les autorités du sport ont donné un sérieux coup de pouce à Bilodeau. Après les Jeux de Turin, Gauthier et d'autres entraîneurs ont plaidé pour que les sauts à degré de difficulté élevé qui étaient la marque de commerce de Bilodeau soient mieux récompensés. Sans succès.

Avec le recul, c 'est la meilleure chose qui pouvait arriver au bosseur québécois, constate Gauthier. «C'est un cadeau pour Alex. Sur les pistes techniques, ça lui permet de faire des sauts qui sont pour lui hyperfaciles, des sauts qu'il réussit depuis 10 ans, mais qui restent difficiles pour d'autres athlètes. Il peut skier plus vite. C'est pour ça qu'il a gagné l'an passé. Il n'a pas eu besoin de sortir ses gros sauts, de «mettre de l'argent sur la table» toutes les semaines. Il a pu rester dans sa zone de confort et demeurer constant.»

Plus mature

Bilodeau ne cache pas que sa performance à Turin a hanté plusieurs de ses nuits au cours des quatre dernières années. Il avait les yeux pleins d'eau quand il s'était présenté devant les journalistes au bas de la piste de Sauze-d'Oulx, juste après avoir mis une main par terre en complétant un audacieux triple vrille désaxé.

«C'est une expérience qui va me rester toute ma vie, ditil. J'ai beaucoup appris sur la façon de composer avec la situation sur le plan émotionnel. J'étais encore un peu innocent à l'époque.»

Il ne l'est plus. En entrevue, il s'exprime avec l'assurance et la maturité d'un homme beaucoup plus vieux que ses 22 ans. Ses réponses sont directes, détaillées et précises. Le ton est celui d'un athlète bien dans sa peau, en parfaite maîtrise des exigences de son sport. Et surtout, en pleine confiance. «La pression, elle vient surtout de moi-même. Le lendemain de ma course aux Jeux, la seule personne qui va s'arracher les cheveux si ça ne se passe pas comme je l'espère, c'est moi. Tout ce que je veux, c'est être prêt à 100% quand je vais me présenter en haut de la piste, sans regret. Si j'ai fait tout ce que j'avais à faire, je vais bien vivre avec mon résultat.»

Et Bilodeau, quatrième du classement de la Coupe du monde cette saison, fait ce qu'il faut. Sa constance l'an dernier, malgré la pression qui allait croissant au fil des victoires, a fortement impressionné Dominick Gauthier.

« Il est resté le même toute l'année, solide et concentré sur ce qu'il avait à faire. Il était dans le moment présent comme jamais je n'ai vu un athlète l'être. C'est très rare d'être capable de rester dans sa zone comme ça. Pour moi, ça démontre qu'il est prêt à être celui qui devrait gagner, au lieu d'être seulement quelqu'un qui pourrait gagner. Il sait que c'est l'étiquette qu'il va devoir porter.»

Selon Bilodeau, une quinzaine de bosseurs peuvent légitimement aspirer au podium à Vancouver. Son principal rival risque fort d'être le champion olympique en titre, l'Australien d'origine canadienne Dale Begg-Smith, qui domine présentement le classement de la Coupe du monde. «Mais s'il n'y a aucun Canadien sur le podium, conclut-il, ce sera une grosse déception» Et le plus déçu serait sûrement Alexandre Bilodeau.