Synchronisme, endurance, rapidité, réflexes, force. Les qualités athlétiques requises pour connaître du succès à la boxe sont nombreuses. À deux semaines et des poussières de son combat de championnat mondial contre la Mexicaine Cynthia Lozano, La Presse a assisté à une journée d’entraînement de Marie-Eve Dicaire. Récit.

Publié le 14 déc. 2021
Textes : Frédérick Duchesneau
Textes : Frédérick Duchesneau La Presse
Photos : David Boily
Photos : David Boily La Presse

6 h 50

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

6 h 50

Encore une trentaine de minutes avant le lever du soleil. Mais Marie-Eve Dicaire, dans la quasi-obscurité, fait déjà son apparition au centre d’entraînement Myologik de Boisbriand. Elle est accompagnée de son préparateur physique Marc-André Wilson, propriétaire des lieux, qui lui a concocté un parcours ardu en ce premier jour de décembre.

« C’est un circuit assez exigeant le mercredi, surtout à l’approche du combat, indique l’entraîneur. Son adversaire met beaucoup de pression. On s’attend à ce que ce soit intense. On sait que techniquement, Marie-Eve est meilleure qu’elle, mais il va falloir qu’elle le soit pendant 10 rounds. Ce ne sera pas une soirée vins et fromages ! »

Dicaire se décrit comme une « cliente VIP » du centre, Wilson et elle étant conjoints. Mais il n’y a pas de couple au gym, lance fermement la boxeuse d’entrée de jeu.

7 h 05

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L’ex-championne IBF des poids super-mi-moyens (154 lb) – ceinture qu’elle compte reconquérir au Centre Bell, vendredi – est couchée sur le dos, se livrant à des étirements des fessiers et des obliques, lorsqu’Óscar Rivas franchit à son tour la porte de côté de l’établissement, qui mène directement au gymnase.

Entre deux exercices, Dicaire et le champion WBC des super-lourds-légers, d’origine colombienne, échangent quelques mots en espagnol. Malgré le protecteur buccal qu’elle porte même lors de ses entraînements physiques, notamment pour détendre son cou, explique Marc-André Wilson.

Puis, elle se dirige vers une bandelette tendue à un peu moins d’un mètre du sol, sur laquelle elle exécute une série de montées sur la pointe des pieds avant de descendre en squat. Sur une jambe.

« C’est ça qui est vraiment cool. Marc-André va chercher des choses que la plupart des entraîneurs ne font pas. Ce n’est pas un entraînement classique à la boxe, mais c’est tellement complémentaire », lance-t-elle lorsqu’on évoque cet exercice en entrevue au terme de l’heure d’entraînement.

Parce que pour le moment, pas question de lui parler, nous a-t-elle avisé dès le départ.

« De toute façon, je serai trop essoufflée », lâche-t-elle en rigolant.

7 h 15

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Ce n’est pas encore le cas, le souffle est toujours au rendez-vous. Mais l’intensité augmente graduellement. La boxeuse réalise plusieurs répétitions sur un appareil qui peut à la fois solliciter les ischiojambiers, les abducteurs et les adducteurs, selon son utilisation.

Un appareil intrigant, empruntant le principe du yoyo, avec un câble qui s’enroule autour d’un disque en rotation. Un système iso-inertiel, pour être exact, « qui te redonne ce que tu lui donnes », expose Marc-André Wilson, et qui repose sur le synchronisme et la vitesse.

« Il faut générer de la force rapidement et avec le bon timing. Un culturiste aurait l’air niaiseux là-dessus, lance Wilson. Il n’y a pas d’intérêt pour nous à faire du deadlift avec 800 lb. Et ça a l’air de rien, mais c’est intense. »

Nous avons tenté le coup sur un autre appareil utilisant le même fonctionnement pour effectuer quelques squats. Avec un succès, pour être indulgent, que l’on qualifierait de mitigé…

7 h 22

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« Il commence à faire chaud », lance Marie-Eve Dicaire en prenant une gorgée d’eau, faisant écho à notre observation à ce sujet.

Et ça ne fait que commencer. La suite sera plus routinière du point de vue de l’observateur. Mais pour l’athlète, l’intensité culminera bientôt.

Marc-André Wilson lui a préparé un circuit d’environ deux minutes auquel elle s’astreindra huit fois, entrecoupées d’une minute de pause. Reproduction du rythme d’un combat de boxe professionnelle féminine.

Les deux minutes d’effort sont composées de petits sauts rapides en position accroupie – en alternance d’un pied à l’autre – sur un mini-trampoline, puis sur un deuxième à proximité, avant de passer à une série de squats sur l’appareil « à yoyo » décrit précédemment. Et elles se terminent par une « surprise ».

« Comme dans un combat de boxe », rappelle Wilson. Ladite surprise peut, par exemple, prendre la forme d’un court passage sur le vélo stationnaire, avec une résistance élevée.

Il y a un nom pour ce type d’entraînement, nous dira la boxeuse : un « leg killer ».

Ce n’est pas un secret, la solidité et la rapidité du bas du corps sont au cœur du plan de match contre Lozano.

7 h 38

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Le souffle est désormais très court. Plus les répétitions du circuit s’enchaînent, plus le préparateur s’implique, après s’être d’abord contenté d’un regard attentif.

« Timing, timing ! Up, up ! », crie-t-il à côté de Dicaire, sur l’appareil de squats.

Nous sommes à la cinquième des huit séries. « Ça commence à être dur », dit Marc-André Wilson.

7 h 49

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Marie-Eve Dicaire se penche vers l’avant, fatiguée. Le préparateur l’encourage de nouveau. À ce stade, la douleur est omniprésente. Au bout du compte, la séance aura été courte, mais soutenue.

« C’est de ça qu’on a besoin, souligne Wilson. Pour 20 minutes de combat, on n’a pas besoin de deux heures d’entraînement. J’y vais en qualité plutôt qu’en quantité. »

Une personnalité « tout ou rien »

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Marie-Eve Dicaire : « J’aime ça avoir mal, aller au fond de moi-même. C’est un peu pour ça, je pense, que j’aime la boxe. C’est un sport où tu ne peux pas être là à moitié. »

Marie-Eve Dicaire aime s’entraîner. Elle aime souffrir, même.

« Ça me fâche quand ce n’est pas assez. J’aime ça avoir mal, aller au fond de moi-même. C’est un peu pour ça, je pense, que j’aime la boxe. C’est un sport où tu ne peux pas être là à moitié. Tu ne peux pas être dans la complaisance et te dire : “Aujourd’hui, je vais laisser mes teammates faire le gros du travail.” Ça cadre vraiment avec ma personnalité “tout ou rien” », analyse-t-elle.

En ce sens, côté entraînement, l’athlète semble entre de bonnes mains. Marc-André Wilson est toujours à l’affût, dit-elle, à vouloir sortir des sentiers battus.

« Des fois, Marc arrive et il dit : “Eille, j’ai pensé à ça cette nuit”, puis là, il sort un exercice. Je lui réponds : “Tu ne peux pas faire comme tout le monde et dormir la nuit !” », raconte Dicaire.

Si elle adore puiser au fond d’elle-même au gymnase, c’est également ce que l’avait forcée à faire Claressa Shields sur le ring, au Michigan, en mars. L’Américaine, considérée comme la meilleure boxeuse livre pour livre, avait alors infligé à Marie-Eve Dicaire (17-1) sa première défaite en carrière. Un revers dont la Québécoise, résidante de Terrebonne, affirme être sortie grandie.

Et j’ai aussi réalisé que quand un boxeur te fait hésiter et te fait comprendre que tout ce que tu fais ne va pas marcher, ta soirée va être longue. C’est un peu ce que j’ai envie de refaire à mes adversaires.

Marie-Eve Dicaire

La boxeuse rentre chez elle pour déjeuner. Et faire la sieste, si elle y arrive.

« Je vais essayer, mais souvent, c’est plus de la méditation, des exercices de respiration pour vraiment calmer mon système nerveux et tomber en mode récupération. »

Avant d’attaquer le segment boxe.

Une boxeuse, un coach et deux nouilles de piscine

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Marie-Eve Dicaire sur le ring de l’Académie de boxe Ramsay, près du parc Jarry à Montréal

10 h 55

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10 h 55

« Ça fait Rocky, non ? », demande Marie-Eve Dicaire en montant les marches qui mènent à l’Académie de boxe Ramsay, dans les environs du parc Jarry.

En effet. Le gymnase qu’a inauguré l’entraîneur Marc Ramsay, peu de temps avant le début de la pandémie, est tapi au fond de l’étage supérieur de l’édifice. Et les couloirs qui y mènent n’ont rien à voir avec ceux d’un hôtel cinq étoiles.

À l’intérieur, toutefois, c’est autre chose. L’endroit est petit, mais tout le contraire du gymnase miteux d’un quartier ouvrier de Philadelphie. Sur le mur qui fait face à la porte, la célèbre affiche de Muhammad Ali venant de passer le K.-O. au premier round à Sonny Liston.

Et les lieux sont immaculés, à deux heures de l’entraînement public d’Artur Beterbiev, qui boxera en finale du gala de vendredi. Ne reste qu’à Vincent Auclair, coach de Simon Kean, à terminer le coup d’aspirateur sur le ring.

« C’est Marc qui passe la balayeuse habituellement. Je ne sais pas si c’est parce que Vincent a fait une gaffe ! », lance Dicaire en riant alors que Ramsay sort de son bureau.

En fait, Auclair et Kean viennent de terminer un entraînement. Marie-Eve Dicaire et l’entraîneur Samuel Décarie-Drolet y monteront à leur tour.

Du progrès grâce à Shields, des réflexions après Zacarias Zapata

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Marie-Eve Dicaire en discussion avec l’entraîneur Samuel Décarie-Drolet

Les autres jours de la semaine, la boxeuse s’entraîne au Sherbatov, à Laval, avec son coach principal, Stéphane Harnois. Les mercredis, ça se passe avec Décarie-Drolet au club de Ramsay, qui n’est pas ouvert au grand public. L’entraînement de boxe de Dicaire, habituellement en début d’après-midi, a été devancé aujourd’hui en raison de l’évènement médiatique avec Beterbiev.

Alors qu’Harnois a une approche plus classique, celle de Décarie-Drolet est moins conventionnelle, affirme Dicaire. La combinaison des deux lui offre donc un bel équilibre.

Lorsque l’on demande au jeune coach ce que l’entourage de la boxeuse a fait de différent cette fois-ci dans sa préparation d’avant-combat, il relève d’abord que sa protégée revient d’une première défaite à vie. Et qu’il fallait, en conséquence, évaluer comment l’athlète vivait cette réalité. Marie-Eve Dicaire travaille avec le psychologue sportif Jean-François Ménard, qui veille sur sa préparation mentale.

« Cependant, ce combat contre Claressa Shields a permis d’amener Marie-Eve à un autre niveau. Avec toute la préparation qu’on a faite pour ça, même si elle a perdu, on est allés chercher une coche de plus », assure Samuel Décarie-Drolet.

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Marie-Eve Dicaire et Samuel Décarie-Drolet

Puis, sans qu’on aborde le sujet, il enchaîne de son propre chef en évoquant la mort de Jeanette Zacarias Zapata, survenue quelques jours après sa défaite contre Marie-Pier Houle, à la fin du mois d’août.

« On s’est assis avec Marie-Eve pour voir si elle voulait continuer parce que c’est une fille qui est remplie d’outils, souligne l’entraîneur à propos de la boxeuse de 35 ans. Elle n’a pas besoin de la boxe pour vivre. Donc, est-ce que ça lui tentait de continuer à travers tout ça ? On le sait, chaque fois qu’on embarque dans le ring, notre vie est en danger. Mais là, c’était une preuve marquante. »

Ça l’a fait réfléchir ?

« Oui, bien on s’est assis et on lui a demandé : “Est-ce que tu as envie de continuer ? Qu’est-ce que tu veux faire ?” Juste poser des questions. C’est un questionnement normal pour revenir pour les bonnes raisons. Quelqu’un qui ne se serait pas posé de questions après un évènement comme ça, il aurait fallu que nous, on s’en pose. »

Mais la détermination de Dicaire n’a pas fléchi.

Sa prochaine adversaire, Cynthia Lozano (9-0), avait passé le K.-O. à Zacarias Zapata trois mois avant Houle. La Mexicaine a enregistré sept de ses neuf gains par mise hors de combat. Mais il faut noter qu’aucune de ses sept premières opposantes n’avait remporté la moindre victoire.

La fiche combinée de ses neuf adversaires : 5-18.

Celle de Marie-Eve Dicaire : 17-1.

Dicaire est la première aspirante à la ceinture IBF des poids super-mi-moyens (154 lb), alors que Lozano est classée cinquième.

11 h 10

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11 h 10

Le repos a été exceptionnellement court pour la pugiliste après un entraînement matinal costaud.

En contrepartie, la séance de boxe du jour sera de courte durée : 13 rounds de deux minutes dans le ring, les trois premiers en échauffement, les dix suivants en travail plus « spécifique » avec Décarie-Drolet.

Déplacements, transitions offensive-défensive, variation de la vitesse, demandes diverses quant au travail des jambes. Puis, avant le dernier round d’échauffement, l’entraîneur monte sur le ring pour illustrer ce qu’il souhaite voir du crochet avant.

« Marie-Eve réagit bien au positivisme », explique-t-il en redescendant.

Moins aux commentaires négatifs comme « ne fais pas ça », à propos desquels elle réfléchit trop, poursuit le coach.

« Donc, des fois, ça m’amène à lui conter des petits mensonges… »

11 h 20

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Pour le début des rounds de travail plus axés sur les caractéristiques de l’opposante, Samuel Décarie-Drolet va chercher deux nouilles de styromousse pour les piscines, qu’il a enrubannées. L’objectif : simuler la pression incessante à laquelle on s’attend de la part de Cynthia Lozano.

« Il veut voir si j’ai travaillé mes jambes ce matin ! », lâche Dicaire pendant une pause d’une minute.

Les rounds défilent dans une atmosphère à la fois sérieuse et détendue. Décarie-Drolet signale à la boxeuse ses bons coups. Puis, au terme d’un round, il réitère un élément auquel il tient.

« Si tu fais ça, tu vas la surprendre », dit-il.

Des conseils que compte bien appliquer la principale intéressée.

« Ce qu’on fait là, vous allez tout voir ça le 17 décembre », affirme Marie-Eve Dicaire.

12 h

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12 h

Ce sera tout pour aujourd’hui. Pas de sac, pas de sparring avec des partenaires d’entraînement.

« Le travail mental est souvent plus brûlant que le travail physique », fait valoir Samuel Décarie-Drolet à propos de l’assimilation des demandes formulées au boxeur, après nous avoir montré des vidéos d’exercices originaux qu’il a fait faire simultanément à Marie-Eve Dicaire et Óscar Rivas.

Pendant ce temps, la boxeuse s’étire avant de se préparer à quitter les lieux.

En après-midi viendra une entrevue radiophonique avec Énergie.

Puis, à 19 h 30, sa collaboration à la balado La poche bleue de Guillaume Latendresse et Maxim Lapierre.

Elle sera au lit vers 20 h 30. Le réveil sonnera de nouveau à 5 h 15 demain.