(Aguascalientes) La mort de la boxeuse mexicaine Jeanette Zacarias Zapata à Montréal résulte-t-elle, comme le prétend son entraîneur, d’un « accident » propre à un sport à haut risque ? Ou marque-t-elle plutôt l’aboutissement presque logique d’une série de rebondissements qui l’ont placée dans une position de vulnérabilité extrême ?

Marc Thibodeau
Marc Thibodeau La Presse

Irving Sosa, ex-commissaire de boxe de la ville d’Aguascalientes, pense que des « erreurs » majeures dans le choix des adversaires et la gestion des combats de l’athlète ont mené à une conclusion tragique qui aurait pu être évitée.

Il espère, sans trop y croire, qu’elle alimentera une sérieuse réflexion sur l’industrie de la boxe et entraînera des réformes assurant que les boxeurs sont traités comme des « êtres humains plutôt que des machines ».

Esteban Zacarias, qui avait lui-même connu à l’adolescence une brève carrière professionnelle comme boxeur, a initié sa fille au ring alors qu’elle avait 11 ans.

L’aînée des enfants de la famille, qui vit à Puertecito de la Virgen, quartier populaire au nord d’Aguascalientes, se faisait alors brutaliser par d’autres filles, a expliqué M. Zacarias lors d’une longue entrevue accordée à La Presse en début de semaine.

« La boxe, c’était une façon de la sortir de la rue. C’était aussi une manière de lui apprendre une forme de discipline personnelle », a souligné le père en gardant un œil sur le molosse noir qui protège sa modeste résidence.

De rapides progrès

Jeanette Zacarias Zapata progresse rapidement et commence à enfiler les combats amateurs jusqu’à ce que M. Sosa lui donne en 2018 son accord pour faire le saut au niveau professionnel. Elle n’a alors que 15 ans. « J’ai exigé qu’elle se batte contre une autre débutante à son premier combat. Elle l’a gagné », relate-t-il.

Une défaite, sur décision unanime, et une autre victoire s’ajoutent à sa fiche avant que survienne à la fin de l’année un combat déterminant contre Alma Ibarra, connue comme « La Conquérante ».

« Ibarra s’est montrée très respectueuse avec Jeanette. Elle ne cherchait pas à la mettre K.-O., mais à donner un bon spectacle », relate M. Zacarias, qui était favorable au combat malgré la différence de niveau manifeste entre les deux athlètes.

La jeune boxeuse demande l’arrêt de l’affrontement après le troisième round, sentant qu’elle n’est pas à la hauteur. L’épisode la gêne et mine sa motivation. « Elle a décidé d’arrêter de faire des combats, mais elle continuait de s’entraîner pour garder la forme », relate M. Zacarias.

Un combat inégal ?

Alors que le goût de se battre lui revient, la pandémie de COVID-19 frappe, freinant la reprise de ses activités professionnelles. Ce n’est finalement qu’au printemps 2021 que son entraîneur, Luis Cruz, lui propose un combat contre Cynthia Lozano, une boxeuse avec une fiche parfaite de huit victoires, la plupart par K.-O.

Lorsqu’elle monte dans le ring à la mi-mai, Jeanette Zacarias Zapata n’a pas combattu professionnellement depuis deux années et demie.

L’affrontement se termine mal. La boxeuse est mise K.-O. et tombe au sol, où elle reste de longues minutes. Selon son père, aucun médecin qualifié n’est présent pour lui venir en aide, témoignant de l’organisation bancale, quasi « clandestine », de l’évènement.

M. Zacarias affirme que sa fille a dû être transportée, inconsciente, en camionnette pendant près d’une heure à la recherche d’un hôpital privé capable de la prendre en charge.

Une tomographie réalisée sur place montre alors, dit-il, la présence d’un hématome cérébral. Les médecins plaident pour une intervention chirurgicale, mais le père s’y oppose.

Je leur ai dit d’attendre, qu’il fallait lui donner du temps pour se remettre du K.-O. […] Elle a pu finalement partir après avoir été placée quatre heures en observation.

Esteban Zacarias, père de Jeanette Zacarias Zapata

Selon M. Zacarias, la jeune femme a par la suite tenté en vain de récupérer le cachet prévu de 9000 pesos – près de 600 $ – mais s’est fait dire qu’il avait servi à couvrir une partie des frais médicaux liés à son hospitalisation. Aucun contrat n’avait été signé avant l’affrontement.

« Ce combat était totalement inégal. Il n’aurait jamais dû avoir lieu », déplore Irving Sosa, qui remet en question le jugement de l’entraîneur de Jeanette Zacarias Zapata.

M. Cruz s’est borné à dire à La Presse que le père de la boxeuse était d’accord avec l’affrontement et qu’il ne servait à rien de chercher des coupables pour ce qui est arrivé à sa fille. Il a refusé « par respect pour la famille » de répondre plus avant à nos questions.

Esteban Zacarias plaide que sa fille se sentait capable de remporter la victoire contre Cynthia Lozano et voulait s’endurcir en affrontant une adversaire coriace.

L’actuel commissaire de boxe d’Aguascalientes, Christian Garduño Ortiz, qui avait donné son approbation au combat contre Cynthia Lozano, note en entrevue que la fiche de cette dernière était trompeuse, puisque plusieurs de ses victoires avaient été obtenues contre des boxeuses peu expérimentées avec des fiches négatives.

Une suspension de 90 jours

Le résultat de l’affrontement, inégal ou non, préoccupe au plus haut point le médecin de la commission, Juan Carlos Sanchez. Une période de « repos total » d’une durée de 90 jours est imposée à la jeune boxeuse. « Je pense que la famille l’a respecté », dit-il.

La proposition de se battre à Montréal contre Marie-Pier Houle, une boxeuse montante du Groupe Yvon Michel (GYM), arrive, au dire du commissaire de boxe, alors que cette période tire à sa fin. Le DSanchez mène le 16 août une nouvelle évaluation devant déterminer si Jeanette Zacarias Zapata est en santé et peut aller boxer à l’étranger. Il ne relève aucune anormalité et donne son approbation. Il reste alors à peine deux semaines à la jeune femme pour se préparer sans contrainte avant de partir.

Esteban Zacarias affirme que sa fille a recommencé à s’entraîner intensément seulement « deux ou trois jours » avant la fin de la pause, alors qu’il lui faut normalement des mois pour être prête. « Mais elle se sentait forte », dit-il.

M. Garduño Ortiz note que c’est ultimement à l’entraîneur de décider si l’athlète est suffisamment préparé pour livrer bataille une fois les exigences légales de la commission respectées. Il affirme qu’il n’aurait pu refuser son départ sans empiéter sur les droits de la boxeuse.

Un entraîneur improvisé

Autre problème pour Jeanette Zacarias Zapata : ni son père ni l’entraîneur Luis Cruz ne peuvent accompagner la boxeuse pour la conseiller pendant le combat, faute d’avoir un passeport valide. Le père dit avoir demandé à Jovanni Martinez, un autre boxeur qui participe à l’entraînement de la jeune femme, de jouer ce rôle.

Peu avant son départ, il apprend que le boxeur va se battre aussi et ne pourra conseiller Jeanette. C’est finalement, dit le père, un entraîneur du nord du pays devant aussi se rendre à Montréal pour le gala qui jouera ce rôle, quelques jours après l’avoir rencontrée pour la première fois à l’aéroport de Mexico.

La situation est problématique, de l’avis d’Irving Sosa, puisqu’un entraîneur ayant longuement travaillé avec un boxeur est le mieux placé pour voir où en est l’athlète, la guider et décider au besoin de lancer la serviette pour le protéger.

Cet encadrement sommaire n’aide en rien la boxeuse, qui tombe par K.-O. après un assaut violent de Marie-Pier Houle et commence aussitôt à avoir des convulsions.

PHOTO PASCAL RATTHÉ, COLLABORATION SPÉCIALE

Jeanette Zacarias Zapata au tapis après son combat contre Marie-Pier Houle

Ses parents, qui regardent le combat en ligne au Mexique, paniquent. Esteban Zacarias donne alors à Jovanni Martinez l’autorisation de se faire passer pour le conjoint de la boxeuse de manière à pouvoir rester à l’hôpital aux côtés de sa fille. GYM le décrira ainsi dans un communiqué, mais il n’en est rien.

Les médecins de l’hôpital du Sacré-Cœur qui traitent la boxeuse veulent rapidement l’opérer, mais M. Zacarias, par interprètes interposés, s’y oppose, comme il l’a fait en mai, croyant là encore « qu’un peu de temps » lui permettra de se remettre sur pied.

Même s’il n’était pas sur place, le DSanchez estime qu’une opération rapide était incontournable pour augmenter les chances de survie de Jeanette Zacarias Zapata, qui mourra finalement au bout de cinq jours.

M. Zacarias, qui demeure profondément blessé par la mort de sa fille, enterrée samedi à Puertecito de la Virgen, espère que l’enquête du coroner ouverte au Québec aidera à mieux comprendre ce qui s’est passé, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du ring, et permettra à la famille « d’obtenir justice ».

Une famille en difficulté

Le père mexicain rejette l’idée que sa fille ait pu être poussée à se battre par les difficultés économiques de la famille, qui a dû fermer une boucherie pendant la pandémie de COVID-19. « Elle m’a dit qu’elle m’aiderait avec les dettes, de ne pas m’inquiéter », indique-t-il.

M. Zacarias relève du même souffle que la somme de 1500 $ prévue dans le contrat lui semblait injustement basse et qu’il avait tenté de pousser sa fille à obtenir plus de GYM. « Elle aurait voulu avoir plus, mais elle n’a pas pu l’obtenir parce que le contrat était déjà signé », relève-t-il.

Irving Sosa note qu’il y aura toujours au Mexique des boxeurs qui seront partants pour répondre au pied levé à une proposition de combat pour 1000 ou 2000 $ puisque cela représente des sommes considérables dans un pays où le salaire moyen est d’environ 650 $ par mois.

Les inégalités économiques entre pays pauvres et pays riches et les marchands de rêve qui font miroiter un championnat aux boxeurs émergents fournissent « la graisse qui fait tourner le système », dit l’ex-commissaire.

« C’est une forme de main-d’œuvre bon marché. Les Mexicains sont doués dans ce domaine », conclut-il avec ironie.

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