Les lutteurs québécois Sami Zayn et Kevin Owens sont toujours aussi populaires. Dimanche, les deux vieux rivaux s’affronteront dans un combat à WrestleMania, le plus gros évènement, année après année, de la WWE. Même s’ils en ont vu d’autres, ce combat sera tout sauf banal, quand on connaît le parcours qu’ils ont suivi pour se rendre là.

Guillaume Lefrançois Guillaume Lefrançois
La Presse

Qu’ont en commun le Skratch de Laval, le centre communautaire de Masson-Angers et le stade Raymond James de Tampa Bay ?

Réponse : ce sont des endroits où les Québécois Kevin Owens et Sami Zayn ont lutté ensemble.

On triche un peu. Ils n’ont pas encore lutté au stade Raymond James, mais le feront dimanche, dans le cadre de WrestleMania 37.

Pour les non-initiés, WrestleMania est l’évènement-phare de la WWE chaque année, l’équivalent du Super Bowl dans le monde de la lutte. Il est encore plus attendu cette année puisqu’il s’agira du premier évènement ouvert au public depuis le début de la pandémie. On prévoit en effet accueillir 25 000 spectateurs au domicile des Buccaneers.

Selon nos recherches sur le site de référence Cagematch, les vieux complices que sont Owens et Zayn ont déjà lutté 360 fois ensemble, en équipe ou l’un contre l’autre. Vous l’avez deviné trois paragraphes plus haut : avant les arénas et les stades, il y a eu des décors moins grandioses. Dimanche, le stade sera rempli au tiers de sa capacité, mais nos deux athlètes ont déjà vu pire.

Le premier

Kevin Owens s’en va chercher ses enfants à l’école, à Orlando, quand il rappelle La Presse. Le Marievillois se souvient de bien des détails de ce 15 novembre 2003, date du premier combat un contre un entre Kevin Steen (son vrai nom, sous lequel il luttait autrefois) et El Generico (le nom de scène de Zayn à l’époque).

Le combat a lieu dans un bar de billard de Laval, pour le compte de l’IWS, une fédération qui connaît un succès d’estime — plus que populaire — auprès des amateurs de lutte.

À l’époque, Owens apprend son métier à l’école de Jacques Rougeau, mais il livre des combats pour plusieurs organisations, et non pas seulement dans les spectacles produits par Rougeau. Mais voilà, Rougeau s’apprête à serrer la vis et demande à ses lutteurs l’exclusivité, sous prétexte qu’il négocie pour leur décrocher un essai à la WWE.

PHOTO BERNARD BRAULT, LA PRESSE

Kevin Owens

Owens est déchiré : se plier à la demande de Rougeau pour accéder aux grandes ligues, ou miser sur lui-même ? Grande décision à 19 ans…

« Dans ma tête, c’était mon dernier combat avant de retourner au purgatoire avec Jacques, raconte Owens. Donc on a vraiment tout donné. Après le combat, juste avant que je traverse le rideau pour retourner en arrière, mon père m’a pris le bras et m’a dit : « Vous étiez aussi bons que n’importe qui à la WWE. » J’étais tellement déchiré émotionnellement entre continuer à lutter ou retourner m’entraîner au marché aux puces. Le lendemain, j’ai demandé à Jacques du temps pour réfléchir et il m’a raccroché au nez en trois secondes. Donc, c’est ce combat-là qui m’a convaincu de suivre mon propre chemin. »

Sami Zayn roule d’Orlando vers Tampa quand on le joint. Lui aussi se souvient de ce combat. « À l’époque, on se demandait si ça allait être notre dernier combat ensemble, parce que l’avenir était incertain. Avec le recul, c’est assez hilarant de penser qu’on allait en refaire 500 autres ! »

Les petites foules

Cet épisode a lieu en 2003 ; Zayn signera son premier contrat à la WWE en 2013. Owens, un an plus tard.

Entre-temps, il y a une série d’évènements plus modestes, par exemple au Centre Horizon, dans Limoilou. Ils luttaient alors pour l’EWR, mais cette organisation avait un « club-école », l’EOW, dont les spectacles étaient organisés en après-midi.

« Une fois, on l’a fait pour le fun, c’était un dimanche après-midi, il y avait peut-être 30 spectateurs ! se souvient Owens. C’était la première fois qu’on allait dans le ring sans rien planifier, en improvisant tout. C’était ça, c’était la chance d’apprendre, d’essayer des choses. »

Zayn, lui, conserve deux souvenirs de petites foules. D’abord un spectacle à Marieville, dans une salle communautaire, devant « peut-être 100 personnes », estime-t-il.

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Sami Zayn

Un souvenir confirmé par Frédéric Lauzon, qui exploitait alors la MWF. « La météo était affreuse, se souvient Lauzon. C’est la plus petite foule qu’on a eue. Il y avait plus de membres du staff que de spectateurs ! Mais même devant de petites foules, ils se donnaient toujours comme des malades ! »

Ensuite, Zayn mentionne l’école primaire Marc-Aurèle-Fortin, tout près d’où il a grandi à Laval, là où Christiane et Gilles ne sont pas votre voisine et son mari, mais plutôt des noms de rues.

« On faisait un combat d’échelle devant peut-être 50 personnes, raconte Zayn. Dans ce combat, Kevin a fait un 450 [un salto avant] et a atterri sur une échelle… devant à peu près personne ! On a tellement fait de spectacles devant de petites foules.

« La WWE était tellement loin dans nos têtes à ce moment-là… C’était comme dire que tu veux escalader le mont Everest ! »

Voyez un duel entre Kevin Owens et Sami Zayn, en 2008, dans un bar de Montréal

Le vieux couple

À partir du printemps 2008, leurs duels au Québec se font plus rares. Les Foufs et le centre Jean-Claude-Malépart à l’automne 2008, un seul en 2009, aucun en 2010.

Ils sont toujours aussi souvent ensemble dans l’arène, mais le font désormais pour une multitude d’organisations, à Boston, New York, Philadelphie, Chicago…

« Les fans et les promoteurs voyaient qu’il y avait de la chimie entre nous, donc c’était toujours : on vous veut tous les deux. Pas juste l’un ou l’autre, souligne Owens. C’était facile pour les promoteurs de dire ça quand ils nous faisaient venir en auto, parce qu’on roulait ensemble. Mais même quand il fallait prendre l’avion, ils étaient prêts à payer deux billets quand même. »

PHOTO COURTOISIE

Kevin Owens (au premier plan, à gauche) et Sami Zayn (au premier plan, au milieu) en Italie, en 2006

Les voyages en auto sont bien sûr les plus mémorables, pour Zayn. « Les premières années, je n’avais pas mon permis. Donc Kevin conduisait, et quand je m’endormais, il freinait brusquement juste pour me faire peur ! »

« Je n’avais pas grand-chose à faire, je faisais juste crier au meurtre ! », rétorque Owens.

Ce parcours tortueux les mène néanmoins au but ultime : la WWE. Owens a eu le titre de champion universel. Les deux y sont devenus des incontournables. Ils ont même lutté ensemble à WrestleMania, mais une fois en équipe, une autre fois dans un combat à sept lutteurs.

Cette fois, ils auront droit à l’une des plus grandes marques de respect : un combat individuel au plus gros spectacle de l’année.

Kevin Steen, de Marieville, et Rami Sebei, de Laval, en ont fait du chemin, au propre comme au figuré.

C’est dur d’avoir un combat un contre un à WrestleMania ces dernières années. C’est le plus gros show de l’année et la compagnie tente de mettre le plus de monde possible sur la carte, comme récompense. Le fait d’en avoir un, et contre Rami en plus…

Kevin Owens

Et même s’il s’agira de leur 361e combat ensemble, ils tenteront encore d’innover.

« On tient toujours pour acquis que les gens ont vu nos combats d’avant, donc ça nous force à nous réinventer », estime Zayn.

« Un peu avant la pandémie, on avait un combat en Amérique du Sud. En arrivant, on apprend que notre combat est le premier de la carte. On vient de manger et tout d’un coup, il faut lutter dans 15 minutes ! Alors on s’assoit, on parle de ce qu’on veut faire et on s’obstine comme un vieux couple. Daniel Bryan nous voit faire et dit : "Mon Dieu, les gars, ça fait combien de fois que vous vous affrontez, et vous ne savez pas encore ce que vous allez faire ?" C’est là que j’ai compris que c’est pour ça que nos combats sont bons. Parce qu’on ne refait pas toujours la même chose. »