Des amis de Régis Lévesque lui ont rendu hommage mercredi soir dans un resto montréalais

Frédérick Duchesneau Frédérick Duchesneau
La Presse

« Régis, c’est Régis. Il n’y en aura eu qu’un. »

Attablé au Beaubien Deli, que fréquente depuis des décennies le célèbre promoteur de boxe, Ménick décrit la démarche de son ami. Une description bien loin du jargon habituel de ce sport. À l’écouter, on pourrait croire qu’il parle d’orfèvrerie.

« Régis faisait du travail d’artisan. C’était fait à la main, c’était personnalisé », image le barbier et coiffeur des sportifs, selon qui M. Lévesque « a donné sa vie à la boxe ».

Un peu plus tôt, à l’autre bout de la table, celui qui – comme il le disait lui-même – a « promoté » nombre de grands combats sur la scène locale rassemblait ses pensées, réfléchissant longuement à chaque réponse.

À 85 ans, affaibli par un cancer de la langue, Régis Lévesque n’a plus la verve qui faisait sa renommée. Mais dès qu’il est question de la trilogie entre Eddie Melo et Fernand Marcotte – ses combats dont il est le plus fier –, le regard s’allume. Il n’a besoin ni de longue pause ni de notes comme celles qu’il écrivait sur le revers d’un paquet de cigarettes pour ses conférences de presse.

« Je le dis à tout le monde qui vient me parler de boxe, lance l’ex-promoteur, posant parfois l’index sur le calepin pour s’assurer que ses propos soient bien notés. Ils ne vivront jamais assez vieux pour voir un autre Melo à Montréal. »

Les mots semblent soigneusement choisis. À l’opposé des envolées enflammées, qui puisaient allègrement dans le langage ecclésiastique, auxquelles il nous avait habitués. Mais la passion pour son sport, à l’évidence, n’a pas changé.

M. Lévesque sait que le dernier round approche. Et il a paru un brin ému à l’évocation de l’hommage qu’on lui rendait cette semaine.

« Ça me fait de quoi. Ça prouve que j’ai encore des amis. »

UN STEAK À SON NOM

Pas de doute, Régis Lévesque – qui sera intronisé au Temple de la renommée de la boxe internationale, à New York, l’été prochain, à l’initiative de Camille Estephan et de Don Majeski – a encore des amis. Et beaucoup.

Parmi eux, on remarquait entre autres – outre Ménick – Gilles Proulx, Yvon Michel, l’ex-champion canadien des poids lourds Robert Cléroux et Yvon Lambert. Et la soirée était jeune. D’autres ont sans doute débarqué dans l’établissement de la rue Beaubien un peu plus tard.

En fait, M. Lévesque a des amis à tel point que Sam Anastasopoulos, propriétaire du restaurant, a confié avoir refusé beaucoup de gens. Un mal pour un bien considérant que, peut-être trop heureux de se voir, certains des convives ne semblaient guère préoccupés par les consignes sur la distanciation…

À défaut d’être un visage connu du grand public, M. Anastasopoulos est lui aussi un ami de longue date de celui que l’on pourrait avoir tendance à appeler par son prénom, même lorsqu’on ne le connaît pas. Depuis 35 ans, dit-il.

Régis était un fidèle client du restaurant parce que le Centre Paul-Sauvé – aujourd’hui démoli – se trouvait de l’autre côté de la rue. Un jour, le promoteur a offert des billets au restaurateur, cimentant une amitié qui a toujours cours… et qui se frayera bientôt une place au menu. M. Lévesque a déjà possédé un steak house. D’ici peu, un steak portera son nom sur la carte du Beaubien Deli.

UNE IMAGINATION SANS BORNES

Yvon Michel, président de GYM, a déjà eu des différends avec Régis Lévesque – chez Interbox, entre autres –, lui qui a toujours été très critique des promoteurs d’aujourd’hui. Ce n’est pas un secret. Mais ça ne l’empêche pas de vouer un grand respect à ce qu’a accompli son prédécesseur. Et même de lui témoigner de l’affection. « J’ai beaucoup aimé ce gars-là », dit-il.

Ce qui l’a démarqué ? « Il avait tellement d’imagination, c’était incroyable », laisse tomber le promoteur, d’un ton et avec un langage corporel admiratifs. 

J’ai rarement vu quelqu’un qui, comme lui, pouvait avoir une idée farfelue, mais réussissait à embarquer le monde. C’était un bon vendeur.

Yvon Michel

Un bon vendeur qui aura fait le pont, à sa façon, entre une génération et une autre.

« À son arrivée, la boxe tournait sur elle-même. Il ne parlait pas anglais, mais il avait beaucoup de passion et cette imagination incroyable. Entre Eddie Quinn [promoteur de boxe et de lutte montréalais né au Massachusetts] et nous, il a permis à la boxe de perdurer, d’être populaire », raconte M. Michel, qui s’est joint à la soirée en pleine controverse sur la relance des sports de combat.

L’animateur de radio et de télévision Gilles Proulx en est un autre dont le nom a maintes fois été associé à celui de Régis Lévesque. Lui à qui, admet-il, à la base, « répugnait la boxe ».

« Mais j’ai découvert Régis, qui avait beaucoup de couleur et d’images dans ses conférences de presse. Puis, j’ai assisté au combat entre Eddie Melo et Gary Summerhays [en mars 1980], j’ai compris les exigences et la discipline que ça prenait pour pratiquer ce sport et ça m’a fait tomber amoureux », se remémore-t-il.

Une période dont il semble nostalgique. « C’est une époque ineffaçable. La boxe n’est plus la même, ce ne sont plus ces histoires de Harlem, de Philadelphie ou des ruelles de Pointe-Saint-Charles, quand la boxe sortait des gars de la misère humaine. Mais ça ressemble à notre société. La boxe est devenue élitiste. »

BOXE ET ÉCOLE BUISSONNIÈRE

Depuis que le verdict redouté est tombé, Annie Lévesque, qui travaille dans le milieu de la santé, prend soin de son père. Elle dit recevoir « des centaines et des centaines de messages » sur son compte Facebook depuis qu’elle l’héberge.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Lors de cette soirée hommage, Régis Lévesque était accompagné par sa fille Annie, qui prend soin de lui depuis l’annonce de son cancer de la langue.

« Ça me touche au cœur qu’il y ait autant de gens, malgré qu’il n’est plus dans le domaine », a dit mercredi soir celle qui s’est déjà entraînée « en cachette » avec l’ex-boxeur Howard Grant.

Tombée dans la marmite dès son jeune âge – comme son frère Daniel, ex-boxeur, qui a remporté 36 de ses 37 combats professionnels –, elle dit avoir vu « tous les combats » de son père. « Mes profs savaient que le mercredi matin je ne serais pas à l’école parce que le mardi soir, il y avait les combats au Centre Paul-Sauvé ! »

En cours de soirée, on prévoyait de chanter au Beaubien Deli. La sono était prête. Peut-être le personnificateur d’Elvis a-t-il poussé la note. Mais, surtout, on comptait rendre hommage à celui qui, pendant des années, a tenu la boxe québécoise à bout de bras.