Une biographie du légendaire lutteur est publiée par deux auteurs québécois

Guillaume Lefrançois Guillaume Lefrançois
La Presse

Il mesurait 7 pi 4 po. À la naissance, il pesait 13 livres. Hulk Hogan a été le premier lutteur à le soulever. À sa mort, il a fallu lui casser un bras pour sortir son corps de sa chambre d’hôtel.

La lutte étant ce qu’elle est, plusieurs des histoires qui contribuaient à créer la fascination pour le Géant Ferré étaient exagérées, quand elles n’étaient pas carrément inventées. Mais parce qu’André Roussimoff était plus grand que nature, certaines de ces histoires étaient également bien réelles.

Patric Laprade et Bertrand Hébert se sont donc donné la mission d’y voir plus clair, de distinguer les mythes et la réalité. Ce travail de moine leur permet de lancer mercredi Le Géant Ferré — La huitième merveille du monde (Hurtubise), une biographie étoffée du défunt lutteur.

« Le Géant Ferré sera toujours un personnage mythique. Même si on a fait un gros effort pour débâtir les mythes, ce n’était pas pour lui enlever quoi que ce soit. C’était pour raconter la vraie vie du Géant », explique Laprade, commentateur de la lutte de la WWE à TVA Sports.

« On voulait en faire le projet le plus complet sur le Géant. Il fallait raconter les mythes et les débâtir. On s’est rendu compte que la vraie carrière qu’il a eue était suffisamment impressionnante, et que ça ne lui enlevait rien si on écrivait qu’il ne mesurait pas réellement 7 pi 4 po. »

PHOTO PIERRE MCCANN, ARCHIVES LA PRESSE

Le Géant Ferré dans le vestiaire du Centre Paul-Sauvé de Montréal, le 17 août 1981

Pour y parvenir, il a donc fallu qu’ils aillent au-delà du Géant Ferré et qu’ils documentent la vie d’André Roussimoff, né à Moliens, un bled situé à une centaine de kilomètres au nord de Paris. En sa qualité de producteur associé pour le documentaire de HBO Andre the Giant, Laprade s’y était d’ailleurs rendu. Il a donc pu assurer le lien avec la famille.

Hébert œuvre quant à lui dans le milieu de la lutte depuis un quart de siècle. C’est lui qui a écrit il y a quelques années la biographie du Montréalais Pat Patterson, un acteur influent de la scène de la WWE pendant des décennies.

Bref, le duo était bien outillé pour s’attaquer à cette tâche colossale qu’est de raconter la vie du Géant et l’aura qui entourait son personnage.

« Ceux qui l’ont vu en personne avaient tous ce sentiment qu’il était tellement différent des autres. Il était irréel, il avait des proportions qui le rendaient différent », rappelle Hébert.

Un joueur de basketball, c’est grand, mais ça n’a pas l’air d’un géant comme on se l’imagine dans un conte de fées. Cette apparence unique d’André explique pourquoi c’est lui qui a joué le rôle du géant dans La princesse Bouton d’or (The Princess Bride).

Bertrand Hébert

L’envers de la médaille, c’est cependant l’acromégalie, cette maladie qui expliquait ses proportions surhumaines et qui a fortement réduit sa qualité de vie au fil des années. Les auteurs affirment, témoignages à l’appui, qu’il a su très tôt dans sa carrière qu’il en souffrait, et qu’il se savait condamné. De là ses excès de nourriture et d’alcool, bien détaillés tout au long du récit.

« Homme solitaire, avec ses qualités et ses défauts, il désirait vivre intensément sa vie parce que tout comme dans un match de lutte, il en connaissait déjà le résultat », lit-on dans le dernier chapitre. Assurément la phrase clé de l’ouvrage.

Montréal, plaque tournante

Des plateaux de tournage d’Hollywood au Japon, du Mexique à l’Australie, le livre nous transporte dans la vie unique du Géant. Connaît-on bien des gens qui peuvent se vanter d’avoir côtoyé Bobby Orr, Saddam Hussein et Denise Filiatrault ?

Dans ce tour du monde, de nombreux passages sont consacrés à ses tournées au Japon ; les non-initiés auront peut-être du mal à s’y retrouver. En revanche, le Québec occupe une partie enviable et les nostalgiques de l’âge d’or de la lutte d’ici trouveront leur compte dans le bouquin.

C’est qu’avant de devenir une attraction de la WWF, le Géant a bâti une partie de sa légende à Montréal. C’est même dans la métropole qu’il a eu sa résidence permanente pendant une bonne partie de sa vie, directement au-dessus du métro Sherbrooke.

PHOTO PIERRE MCCANN, ARCHIVES LA PRESSE

Le Géant Ferré malmène Cowboy Jones à l’Auditorium de Verdun, le 1er juin 1971.

Au fil des chapitres, on revit donc la rivalité entre les As de la Lutte et Lutte Grand Prix. C’est sans oublier Lutte internationale, éphémère entreprise des années 80 dont André était un investisseur. Des passages qui permettent aux auteurs de rappeler que des années avant leur mythique combat à WrestleMania III au Silverdome, le Géant Ferré et Hulk Hogan s’affrontaient coin Pie-IX et Beaubien, au Centre Paul-Sauvé.

« Lutte Grand Prix a beaucoup bénéficié de l’arrivée du Géant, estime Laprade. Je pense que Montréal aurait été une plaque tournante de la lutte même sans lui. Mais si le Géant ne vient pas à Montréal, je ne suis pas sûr qu’il investit ensuite dans Lutte internationale avec Gino Brito et Frank Valois. »

Le livre est abondamment illustré, résultat des impressionnantes archives que possèdent Laprade et Hébert. Chacun des 30 chapitres comporte deux pages de photos, ce qui allège la lecture. À cela s’ajoutent deux cahiers de photos, majoritairement en couleur, de clichés d’une très grande qualité.

Le résultat est un ouvrage complet, et pas complaisant, même si les auteurs ont obtenu la collaboration de la famille. Sa relation distante avec sa fille, sa façon arbitraire d’aimer ou non certains de ses collègues lutteurs, sa longue fin de carrière où il s’accroche même s’il n’est plus capable de lutter convenablement : les côtés moins glorieux de sa vie n’ont pas été évacués du récit, mais ils sont expliqués.

André Roussimoff avait beau personnifier un surhomme, il avait ses qualités et ses défauts, comme tout le monde.

PHOTO FOURNIE PAR LES ÉDITIONS HURTUBISE

Le Géant Ferré – La huitième merveille du monde, Patric Laprade et Bertrand Hébert, Hurtubise, 600 pages