Sur le terrain, Bacary Sagna est un roc. Un pilier. Son jeu physique inspire la confiance. Le genre de joueur qu’on préfère avoir à ses côtés plutôt que face à soi.

Alexandre Pratt
Alexandre Pratt La Presse

Mais une fois les projecteurs éteints, le défenseur de l’Impact est un homme différent. Doux. Posé. Un brin nerveux. « Je suis timide », s’excuse-t-il d’emblée. Il traîne un petit bout de ficelle blanche. Il l’enroule autour de son index gauche. Le déroule. Puis il recommence. Machinalement. Pendant les 30 minutes de l’entrevue.

Sagna est un homme timide, donc. Mais il a des choses à dire. Une histoire à raconter. Celle d’un athlète qui a côtoyé les plus grands joueurs. Les meilleurs entraîneurs. Qui a joué en Ligue des champions, à l’Euro, à la Coupe du monde. Qui a porté les maillots les plus prestigieux. Ceux d’Arsenal, de Manchester City, de l’équipe de France.

À 36 ans, il a choisi de poursuivre sa carrière remarquable à Montréal. Une ville qui le comble de bonheur. « Pour moi, c’est parfait ici », confie-t-il avec le sourire d’un enfant laissé seul dans une confiserie.

Entrevue en six temps. 

À propos d’Arsenal

Sagna est né en 1983 à Sens, petite ville située entre Paris et Auxerre. Il a grandi dans les stades de la région avant de rejoindre le club professionnel d’Auxerre. À 24 ans, un recruteur d’Arsenal l’a remarqué. Le célèbre club anglais lui a fait une offre.

« Je ne pouvais pas refuser. Arsenal, c’était le club des Frenchies ! Je les regardais à la télévision. C’était clair, je voulais jouer là. Je n’ai pas eu besoin d’apprendre l’anglais subitement, car on était une dizaine de francophones.

« J’étais très proche de William Gallas et de Kolo Touré. Je discutais énormément avec eux. Ils souriaient tout le temps. À table, ça rigolait. On était détendus. Jamais sous pression. Toujours confiants. Ça m’a choqué. La première fois que je suis venu dans le vestiaire, juste avant un match, la musique était à fond. Ça jouait à “une touche de balle”. Celui qui laissait tomber le ballon, tout le monde allait lui taper l’oreille. Je me suis dit : où suis-je ?

« En équipe de France, c’était différent. Toute la semaine, c’était comme ça. Mais pas avant le match. Il n’y a qu’à Arsenal où j’ai vécu ça. On avait une équipe jeune. C’était incroyable. On était tous potes. On jouait à la PlayStation. On avait un groupe sur BlackBerry. On mangeait ensemble. On faisait des repas de Noël ensemble. On allait aux spectacles ensemble. »

À propos de l’équipe de France

Toujours en 2007, Sagna a intégré l’équipe de France. Un groupe tissé serré qui a gagné la Coupe du monde en 1998 et qui a perdu celle de 2006 en finale. A-t-il souffert du sentiment de l’imposteur ?

« Quand je suis arrivé en équipe de France, il y avait de grands joueurs de renom qui avaient gagné. Ils étaient là depuis longtemps. Ils avaient un statut, une personnalité. Mais ils m’ont accepté. Tant qu’on les respectait, ils acceptaient tout le monde. Je me suis senti à ma place. 

 « Ça m’est arrivé de douter. Ce n’est pas mauvais en soi. [En équipe de France,] chaque fois qu’il y avait un problème, c’était [ma faute]. Pendant 10 ans, ils m’ont critiqué. À tort ou à raison. Quand je n’étais pas bon, je n’étais pas bon. Mais quand j’étais bon, ils ne le disaient jamais. »

À propos d’Arsène Wenger et de Pep Guardiola

En Angleterre, Sagna a eu le privilège d’être dirigé par deux entraîneurs légendaires aux styles différents. Arsène Wenger (Arsenal) était un tacticien proche de ses joueurs. Pep Guardiola (Manchester City), un génie exigeant aux méthodes non orthodoxes.

« Arsène Wenger était top. C’est une personne très simple. Très respectueux avec les joueurs. Toujours positif. Il me fait penser à Rémi Garde, en fait. Toujours calme. Toujours le mot juste. Ils sont des copies conformes. 

« Pep Guardiola, c’est un fanatique de foot. Il parle tout le temps de foot. C’est un perfectionniste. S’il y a quelque chose qu’il n’aime pas dans un match, gagne ou perd, il va le corriger. Il l’a fait avec moi. J’ai souvenir d’un bon match à Swansea, où j’avais fait une passe décisive. Après, il était fâché en raison de mon positionnement sur le terrain. Ça demande beaucoup de concentration à l’entraînement. Il faut être à l’écoute. Sinon, ça ne lui plaît pas. Et tu viens t’asseoir avec lui. »

À propos de la MLS

En 2018, après un court séjour en Italie, Sagna a décidé de faire le saut en MLS. Un choix qu’il ne regrette pas. 

« Pour nous, joueurs européens, quand on arrive autour de la trentaine, on regarde ce qui se passe en MLS. Je vous assure, les trois quarts des joueurs préfèrent venir terminer leur carrière ici plutôt qu’en Asie. Parce que quand les Américains font quelque chose, ils le font avec classe. Chaque match est un show. Chaque fois que j’entends les hymnes, que je vois le public chanter, pour moi, c’est spécial. En Europe, on n’a ça que lors des finales. »

À propos de Rémi Garde

Sagna et l’entraîneur-chef de l’Impact, Rémi Garde, ont deux points en commun. Les deux sont français et ont joué pour Arsenal.

« Quand tu joues pour les Gunners, tu prends leur identité. Ça se ressent. [Rémi] est toujours positif. Ça nous fait du bien.

Surtout après une défaite de 7-1, comme c’est arrivé à Kansas City. Il a su trouver les mots justes. Et on a rebondi. C’est important d’avoir un coach qui a ses idées, mais qui est à l’écoute de ses joueurs aussi. »

À propos de Montréal

Sagna est-il venu à Montréal parce que c’était une ville francophone ? Non. Il affirme que cela n’a pas été pris en compte au moment de faire son choix.

« Mes enfants ont grandi à Londres. Ils sont bilingues. Ma femme parle parfaitement anglais. Pour moi, ici, c’est parfait. C’est un peu le système américain, avec une touche française. 

« C’est paisible. En France, les gens sont un peu trop aigris. Je conçois qu’il y ait des problèmes. Mais c’est pesant. C’est malheureux de voir ce qui se passe avec les gilets jaunes. [Cela dit], je les comprends tout à fait. Plein de choses ne vont pas dans le bon sens. Ici, j’ai l’impression qu’il n’y a pas de problèmes [rires]. Personne ne “bipe” en voiture. Ce sont des petites choses qu’on remarque tout de suite. Les gens sont respectueux, souriants. 

« Je discute souvent avec d’anciens coéquipiers français. Ils voient que je suis bien ici. Ils sont curieux. Ils connaissent New York ou Miami, mais pas Montréal. Pour ma part, à mon arrivée, j’étais choqué de voir combien il faisait chaud. C’était en août. Puis j’ai passé l’hiver ici. La nature, c’est exceptionnel. Mes garçons, eux, aiment le hockey. C’est intéressant de voir à quelle vitesse ils s’adaptent. Ça a l’air difficile de patiner. Surtout avec l’équipement et la puck à contrôler [rires] ! »

Prochain match de l’Impact : aujourd’hui, 17 h, contre Orlando City au stade Saputo