Patrice Bergeron disputait un 1000e match dans la LNH hier.

Mathias Brunet LA PRESSE

Le premier centre des Bruins en a profité pour marquer deux fois et prendre seul le troisième rang des compteurs de l'exceptionnelle cuvée du repêchage de 2003, derrière Eric Staal et Ryan Getzlaf.

Bergeron est le seul joueur repêché après la première ronde à figurer parmi les cinq premiers compteurs de son groupe.

À ses 307 buts et 780 points s'ajoutent une Coupe Stanley, une médaille d'or au Championnat mondial junior, deux médailles d'or olympiques et quatre trophées Selke remis à l'attaquant défensif par excellence dans la LNH.

Évoquer ce fameux repêchage de 2003 rappelle de douloureux souvenirs au Canadien et à ses fans.

Je me souviens encore de la réaction de mon collègue Stéphane Leroux, de RDS, mon voisin de table au Gaylord Entertainment de Nashville, en apprenant le choix de Cory Urquhart au 40e rang de la deuxième ronde par le Canadien.

Ce grand spécialiste du hockey junior avait lancé cette phrase courte et lapidaire:

- Urquhart est trop mou. Il ne jouera jamais dans la Ligue nationale...

Leroux ne s'expliquait pas pourquoi le Canadien avait favorisé Urquhart au détriment de Patrice Bergeron, même si Urquhart avait connu une grosse première ronde des séries éliminatoires avec le Rocket de Montréal en obtenant 15 points, dont neuf buts, en seulement sept matchs contre Sherbrooke.

Urquhart avait aussi obtenu 78 points en 71 matchs avec le Rocket, contre 73 points en 70 matchs pour Bergeron avec le Titan de l'Acadie-Bathurst.

Mais Bergeron a mis du temps à apparaître sur les radars des dépisteurs de la Ligue nationale. Sa poussée de croissance a été plus tardive et il a été non seulement retranché par les Gouverneurs de Sainte-Foy dans la Midget AAA à 15 ans, mais aussi à sa première année junior à Bathurst. À l'aube de son année de repêchage, en août 2002, il était destiné à être repêché vers la quatrième ou cinquième ronde.

Bergeron a progressé à un rythme intéressant, mais il fallait avoir l'oeil puisque son jeu n'offrait rien de spectaculaire.

«On avait un "pointeur" dans les Maritimes, Don Matheson, il faisait du recrutement à temps partiel pour nous tout en travaillant pour une commission scolaire en Nouvelle-Écosse, me rappelait ce matin au téléphone le dépisteur québécois des Bruins, Daniel Doré. Don, qui est décédé aujourd'hui, nous avait suggéré en début de saison d'y jeter un oeil. Il parlait d'un choix de milieu de repêchage.»

Doré n'a pas été renversé par la performance de Bergeron la première fois. «C'était à la fin d'un voyage du Titan, les joueurs étaient peut-être un peu fatigués. Mais il avait été assez bon pour m'inciter à le revoir.»

Le recruteur en chef des Bruins, Scott Bradley a été plus choyé. Bergeron a marqué trois buts lors de sa première visite. Bradley s'est vite entiché du jeune homme. «Parfois, un seul match déclenche tout, dit Daniel Doré. J'ai moi aussi continué à le suivre et j'ai découvert ses qualités. En deuxième moitié de saison, il a commencé contrôler le jeu de façon beaucoup plus régulière qu'à l'automne.»

À son grand étonnement, peu de recruteurs de la LNH se sont déplacés cet hiver-là pour voir Bergeron à l'oeuvre. Les Maritimes ne sont pas à la porte, il faut le rappeler. «Il y avait aussi Bruno Gervais avec le Titan, mais les équipes croyaient sans doute qu'il n'y avait pas grand-chose à aller recruter là-bas. En se basant sur le peu de recruteurs là-bas, on était convaincus d'ailleurs qu'il allait être disponible en deuxième ronde.»

Bradley et les Bruins adoraient Bergeron, mais ils ont pris le pari d'attendre et de jeter leur dévolu sur un joueur plus haut sur leur liste en première ronde.

«J'aimais beaucoup Zach Parise et je suppliais mes patrons de le choisir en première ronde, raconte Doré. Je l'avais vu au Championnat mondial junior et il m'était tombé dans l'oeil. Mais ils avaient des réticences.»

Scott Bradley avait le colosse Eric Fehr à l'oeil. Boston a finalement échangé son choix de première ronde, 16e au total, aux Sharks de San Jose pour permettre à ceux-ci de repêcher Steve Bernier. Ils ont récupéré le 21e choix et un choix de deuxième ronde supplémentaire.

Parise a été repêché au 17e rang par les Devils et Fehr au 18e par les Capitals. Boston a opté pour le défenseur Mark Stuart qui, sans devenir un grand joueur, a disputé une dizaine de saisons dans la LNH.

Patrice Bergeron était toujours disponible au 45e rang, avec le choix compensatoire des Bruins reçu pour la perte du joueur autonome Bill Guerin.

«C'est drôle parce qu'après la journée, quatre ou cinq recruteurs d'autres équipes sont venus me voir pour me parler de Bergeron. Ils espéraient tous qu'il se faufile au moins jusqu'en fin de deuxième ronde. Tu voyais qu'il était spécial pour certains recruteurs. Ça arrive que des confrères viennent te voir, mais pas autant pour un seul joueur, et pas comme ça. Tu voyais qu'ils ne racontaient pas de "bullshit".»

Avec le choix supplémentaire obtenu des Sharks, les Bruins ont repêché un certain Masi Marjamaki. Imaginez les Bruins quitter Nashville avec Parise, un marqueur de 30 buts ou plus à six reprises, et Bergeron dans leur organisation.

Pour la petite histoire, Cory Urquhart n'a jamais atteint la Ligue nationale. Il a même eu de la difficulté à s'accrocher à la Ligue américaine. Il a disputé seulement 68 rencontres dans cette ligue, contre 267 dans la Ligue de la Côte Est. Il a pris sa retraite du hockey professionnel en 2012 après une saison avec les Falcons d'Heilbronn, en deuxième division allemande.

Le Canadien n'est pas le seul coupable. Pittsburgh, la Caroline, Tampa (deux fois), Nashville, Dallas, Calgary, New Jersey, San Jose et Los Angeles ont repêché en deuxième ronde avant Bergeron des joueurs qui n'ont jamais pu s'établir dans la LNH.

Au final, il s'agira d'un repêchage à oublier pour Trevor Timmins, son premier, dans un contexte bien particulier avec l'arrivée surprise de Bob Gainey à titre de DG quelques semaines plus tôt et la mise à l'écart d'André Savard.

Le dixième choix au total, Andrei Kostitsyn, malgré trois saisons de plus de 20 buts et un tir foudroyant, n'est jamais devenu le joueur espéré. Maxim Lapierre et Ryan O'Byrne ont disputé plus de 300 matchs en carrière, tout comme Kostitsyn d'ailleurs, mais il y avait trop de talent dans cette cuvée pour se retrouver avec une récole si maigre.

Au moins, le choix de Jaroslav Halak en neuvième ronde a permis au CH de faire amende honorable.

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«On s'est grossi», avait déclaré Claude Julien dans une citation désormais célèbre lors de l'acquisition de Steve Ott, Andreas Martinsen et Dwight King à la date limite des échanges il y a quelques années. Si l'on se fie à Guillaume Lefrançois, revoir un tel scénario n'est pas improbable.