Marie-Philip Poulin n’a plus envie d’entendre les comparaisons entre le hockey pratiqué par les hommes et celui joué par les femmes. Alors qu’une nouvelle ligue professionnelle est sur le point de voir le jour, la capitaine de l’équipe canadienne discute avec La Presse de sa vision du hockey féminin et revient sur le dernier cycle olympique.

Publié le 7 mai
Simon-Olivier Lorange
Simon-Olivier Lorange La Presse

Une ligue professionnelle à portée de main

Pourquoi cette fois-ci serait-elle la bonne ?

Dans le monde du hockey féminin, la question est délicate. Les tentatives de créer une ligue professionnelle solide et durable, à ce jour, n’ont pas été couronnées de succès.

L’effondrement de la Ligue canadienne, en 2019, a notamment effacé les Canadiennes du marché sportif montréalais. La PHF, circuit essentiellement américain, est boudée par les meilleures joueuses du monde en raison d’un modèle d’affaires jugé insatisfaisant. Les faibles standards en matière de salaires et de conditions de travail sont au nombre de leurs griefs.

La pression est donc grande pour que la nouvelle ligue qui devrait voir le jour en janvier 2023 soit une réussite. Marie-Philip Poulin a confiance que oui, cette fois sera bel et bien la bonne.

En entrevue avec La Presse, celle qui a remporté l’or avec l’équipe canadienne il y a moins de trois mois à Pékin explique, notamment, que les investisseurs sont au rendez-vous. La PWHPA, association de joueuses professionnelles créée après la dissolution de la Ligue canadienne, a fait ses devoirs, assure-t-elle. Depuis plus de deux ans, on travaille à établir une structure forte qui résistera au temps, et on a convaincu des bailleurs de fonds de taille de s’engager.

L’organisation étant très étanche, peu de détails sont connus dans ce dossier. Jeff Marek, de Sportsnet, a révélé que le circuit de six équipes canadiennes et américaines verrait le jour l’an prochain. Les joueuses empocheront un salaire moyen de 55 000 $, en plus de bénéficier d’avantages sociaux, du jamais-vu. Le calendrier serait de 32 rencontres.

Poulin confirme l’exactitude de ces informations. « C’est en train de se faire, on veut être certaines que tout tombe en place », dit-elle. Plus important encore : « Les bonnes personnes sont derrière nous. »

PHOTO PATRICK SANFAçON, ARCHIVES LA PRESSE

Marie-Philip Poulin

J’aimerais dire que oui, c’est assuré d’arriver, mais je ne veux pas m’avancer avant que tout soit concret. Mais je crois qu’on va être là. On va être capables de jouer.

Marie-Philip Poulin

Intérêt

Si, aux yeux de l’olympienne, le soutien financier constitue la clé du succès de la nouvelle ligue, sa pérennité reposera sur un changement de paradigme dans la manière de parler du hockey féminin et de le promouvoir.

L’intérêt pour le sport élite pratiqué par des femmes n’est pas une invention. Il est réel. Aux récents Jeux de Pékin, la victoire sur les Américaines en finale du tournoi de hockey a été l’évènement le plus regardé au Canada de tous les Jeux, et ce, en dépit d’une case horaire ingrate dans l’est du pays.

Quelques mois avant, à Pékin, c’est le triomphe des joueuses de soccer qui avait généré les meilleures cotes d’écoute.

Le hockey doit encore composer avec les éternelles comparaisons entre ses volets masculin et féminin. Non seulement Marie-Philip Poulin en a-t-elle soupé, mais elle estime aussi que c’est toute la façon d’aborder cet enjeu qui doit changer.

« Ce n’est juste pas pareil, tranche-t-elle. On ne veut pas se comparer, savoir qui est la McDavid ou la Matthews. Ce n’est pas le même hockey. Oui, les gars sont plus forts, plus grands, plus gros. Ils donnent des mises en échec. Nous, ce n’est pas ça. Mais on joue physiquement le long des bandes. Le jeu est différent. La rondelle bouge vite, les joueuses sont rapides. »

L’absence de mises en échec au centre de la glace fait en sorte que le hockey féminin est davantage axé sur la possession de rondelle. Le jeu est plus ouvert. « C’est beau à voir, insiste Poulin. Pas que le hockey masculin n’est pas beau. Mais on joue du bon hockey. »

Si tu vois Serena Williams et Roger Federer, tu sais que les deux jouent au tennis, qu’elle est la meilleure de son sport et que lui est le meilleur de son sport. C’est le genre de dynamique qu’on veut créer. C’est le même sport, mais on ne le joue pas de la même façon.

Marie-Philip Poulin

« Aller voir le Canadien et les Canadiennes – peu importe si on garde ce nom –, c’est deux choses différentes », ajoute-t-elle.

Valeurs

Sur le même sujet, la joueuse de 31 ans esquisse un sourire lorsqu’on aborde l’offre qu’elle a reçue des Lions de Trois-Rivières quelques jours à peine après la fin des Jeux de Pékin. La filiale du Canadien dans l’ECHL a publicisé sa proposition, finalement déclinée par la principale concernée.

Avec le recul, elle espère qu’« ils n’ont pas fait ça juste pour le marketing » afin de tirer profit de la médaille olympique. « Je ne savais pas comment aborder ça, avoue-t-elle. Pour moi, ça n’avait pas de sens qu’une femme joue dans une équipe de gars quand on essaie de créer une ligue pour nous toutes, ensemble. »

PHOTO SARAH MONGEAU-BIRKETT, ARCHIVES LA PRESSE

Marie-Philip Poulin lors d'une soirée hommage aux athlètes des Jeux de Pékin

Ce qu’on lui offrait ne cadrait « pas avec [ses] valeurs ».

« On adore quand les équipes [masculines] nous impliquent, assure-t-elle, [pour peu] qu’elles nous estiment pour ce qu’on est. »

Or, « de cette façon-là, ce n’était pas très agréable »…

Un appel du CH

Elle a été autrement plus intriguée par l’appel du Canadien de Montréal. Après l’entrée en poste de Jeff Gorton et de Kent Hughes, on l’a jointe afin de connaître son intérêt à rejoindre l’organisation, probablement dans un rôle lié au développement des joueurs.

« Ce serait le fun ! », lance celle qui ne déteste pas l’idée de « mettre un pied dans le coaching ». Elle a cependant rapidement indiqué que sa priorité était sa propre carrière sur la glace. Elle est d’ailleurs déjà engagée dans le prochain cycle olympique, qui culminera en février 2026 à Milan et à Cortina d’Ampezzo.

Il n’empêche que, dit-elle, « s’ils veulent m’impliquer tranquillement, une année à la fois, ça pourrait être très le fun ».

Après tout, des précédents existent. Kendall Coyne-Schofield est employée par les Blackhawks de Chicago depuis deux saisons, et les Penguins viennent d’embaucher Amanda Kessel. Toutes les deux étaient de la formation américaine médaillée d’argent aux récents JO.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Émilie Castonguay, directrice générale adjointe des Canucks de Vancouver

Poulin se réjouit d’ailleurs de voir des femmes faire leur place dans les départements hockey de la LNH. Elle avoue avoir versé « quelques larmes » lorsque son agente Émilie Castonguay l’a appelée pour l’informer qu’elle acceptait le poste de directrice générale adjointe des Canucks de Vancouver. « J’étais tellement fière ! », raconte-t-elle.

La nouvelle ligue féminine constituera selon elle un tremplin pour les entraîneuses et les gestionnaires d’équipe. Comme pour les joueuses, en dehors de l’équipe nationale, le circuit universitaire est la seule avenue.

« Avoir cette expérience-là et en faire des emplois à temps plein, ce serait exceptionnel », dit-elle encore, soulignant que ces femmes pourraient devenir des mentores.

« Tout ça ensemble, ce serait magique. »

Le superlatif est presque surprenant venant d’une athlète aussi discrète. Ses consœurs et elle rêvent toutefois depuis tellement longtemps de cette ligue encore à naître, elles ne se gêneront donc pas pour se réjouir au moment où leur attente sera récompensée.

Tourner (enfin) la page sur PyeongChang

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Les Jeux de PyeongChang, en 2018, s’étaient soldés par une déception pour Marie-Philip Poulin (à droite) et les Canadiennes. Celle d’une médaille d’argent obtenue au terme d’une défaite crève-cœur en finale contre les États-Unis.

L’euphorie de la victoire a beau s’être lentement dissipée, il n’en demeure pas moins que, depuis leur retour de Pékin, les joueuses de l’équipe nationale vivent sur un nuage.

Elles ont fait le tour du pays, accueillies en héroïnes dans toutes sortes d’évènements. Les clubs de la LNH les ont présentées sous des tonnerres d’applaudissements. Les Blue Jays de Toronto les ont aussi honorées avant un match.

Lorsque Marie-Philip Poulin a rencontré La Presse dans un café de la Rive-Sud, à la fin du mois d’avril, le degré de glamour était, disons, différent.

L’attaquante n’en était pas moins enthousiaste dans l’énumération de ses activités des jours précédents, même si le retour de la « vraie vie » se laissait voir à l’horizon.

Cette grande tournée du pays, disait-elle, lui a permis de partager avec le public cette médaille d’or gagnée à l’autre bout du monde, sans famille ni amis pour encourager l’équipe.

Une médaille, au demeurant, remportée après deux années « difficiles pour tout le monde », notamment pour les athlètes élites qui ont passé de longs mois à « s’entraîner dans leur cuisine ».

« Je lève mon chapeau à toutes les filles, qui étaient prêtes après deux années aussi dures, lance Poulin. Comme leader, ça me rend très fière. »

Déception

Ce titre olympique, c’est donc une page qui se tourne sur une préparation pénible, mais aussi sur un long cycle de quatre ans que Marie-Philip Poulin est heureuse de laisser derrière elle.

Les Jeux de PyeongChang, en 2018, se sont soldés par une déception. Celle d’une médaille d’argent obtenue au terme d’une défaite crève-cœur en tirs de barrage en grande finale contre les États-Unis.

Évidemment qu’une médaille d’argent n’a rien de gênant. Mais dans un sport dominé par deux nations, l’objectif n’est pas de finir deuxième.

Les regrets de Poulin dépassent toutefois la simple défaite.

Je ne suis pas fière de la manière dont j’ai leadé cette équipe.

Marie-Philip Poulin

La déclaration est surprenante, presque choquante, venant de celle qui est vue comme une des plus grandes leaders du sport au pays. Toutes les personnes qui l’ont croisée la décrivent comme une rassembleuse, une meneuse par l’exemple, qui ne laisse rien au hasard.

La critique, c’est évidemment la joueuse qui se l’adresse à elle-même. Les JO de PyeongChang étaient ses premiers à titre de capitaine. La formation s’était largement rajeunie. Des piliers comme Hayley Wickenheiser et Caroline Ouellette n’y étaient plus. Idem pour Jayna Hefford, citée instinctivement par Poulin comme l’une des grandes leaders qu’elle a croisées.

« Mon unique focus, c’était : il ne faut pas que je choke. J’aurais dû demander de l’aide, mieux communiquer avec les entraîneurs, mes coéquipières, mes assistantes-capitaines. [La défaite] a été dure à avaler. J’ai beaucoup appris. »

Ce n’était pas une question de pression. Car, rappelle-t-elle, « dès que tu portes le chandail de Hockey Canada, il y a de la pression ».

« C’est plutôt comment prendre cette pression pour la changer en motivation à faire ce que tu aimes le plus », nuance-t-elle.

Avec quelques pas de recul, j’ai appris à demander de l’aide. Tout ne repose pas sur moi. J’adore m’entraîner, faire des heures supplémentaires, mettre tous les efforts, mais j’ai une équipe exceptionnelle autour de moi.

Marie-Philip Poulin

C’est donc forte de cet apprentissage qu’elle a attaqué la longue route vers Pékin. Elle parle de l’« amitié incroyable » qui s’est forgée au sein du « groupe de leaders ».

« Pendant la pandémie, on s’est parlé constamment de ce qu’on voulait changer. On se textait à tout moment, on se disait ce qu’on pensait. Ça a fait une grosse différence. »

Au sein de cette équipe championne, « tout le monde a trouvé son rôle. C’est ça, une équipe : quand tu te sens toi-même, tu peux performer au meilleur de tes capacités. Ça fait toute la différence. »

Marie-Philip Poulin, c’est connu, n’est pas la plus exubérante des personnes qu’on croise dans une vie. Elle préfère montrer l’exemple sur la glace que prononcer de grands discours.

« Je pense que j’ai trouvé ma voix depuis quatre ans », dit-elle tout de même.

Venant de celle qui est considérée comme la meilleure joueuse du monde, ce n’est pas à prendre à la légère.

Vers le Championnat du monde

Après une longue pause loin de la glace, les membres de la sélection nationale profitent du mois de mai pour se remettre à l’entraînement avec, dans leur ligne de mire, le Championnat du monde, présenté à la fin du mois d’août au Danemark. Marie-Philip Poulin explique qu’au lendemain des JO, c’est un tout nouveau cycle qui s’amorce, si bien que quelque 80 joueuses devraient converger à la fin de l’été vers un camp d’entraînement qui regroupera en outre les meilleures des programmes U18 et U22. « C’est l’occasion de voir où toutes les filles en sont », dit la Québécoise.