Martin Brodeur poursuit sa carrière de dirigeant comme vice-président exécutif des opérations hockey des Devils, les adversaires du Canadien ce dimanche. Mais avant d’occuper ce rôle, Brodeur a passé quatre ans chez les Blues, où il a côtoyé le gardien du Canadien Jake Allen. Les deux hommes nous racontent l’expérience.

Publié le 27 mars
Guillaume Lefrançois
Guillaume Lefrançois La Presse

Ça se passe en décembre 2014. Les Blues de St. Louis s’envolent vers Chicago pour y affronter les Blackhawks. Est attendu un type qu’on n’aurait jamais imaginé dans un autre avion que celui des Devils du New Jersey : Martin Brodeur.

C’était bizarre pour tout le monde, mais imaginez pour celui qui partageait le filet avec lui. En l’occurrence Jake Allen.

« Tu ne l’imagines pas avec les Blues de St. Louis, rappelle le gardien du Canadien, en entrevue avec La Presse. On était tous nerveux autour de lui. C’est un futur membre du Temple de la renommée, le meilleur gardien de l’histoire.

Je me souviens du premier vol. Dans l’avion, il y avait une table configurée spécifiquement pour jouer aux cartes. Mais les gars se sont tous assis ailleurs pour qu’il ait la table à quatre à lui seul !

Jake Allen au sujet de l’arrivée de Martin Brodeur chez les Blues de St. Louis

Brodeur dans l’uniforme des Blues, ça fait partie des bizarreries de notre époque, comme Mike Modano avec les Red Wings, Pete Rose avec les Expos ou Gowan avec Styx.

Mais pour un jeune Jake Allen, ç’a été le début d’une improbable association avec une légende de sa profession.

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Allen avait alors 24 ans. Le vétéran Brian Elliott était blessé, et Jordan Binnington apprenait son métier dans la Ligue américaine ; personne ne se doutait qu’il mènerait les Blues à la conquête de la Coupe Stanley quatre ans plus tard.

Pendant un petit mois, Allen a donc fait équipe avec Brodeur.

« Ce n’était rien de bien différent pour moi. Mais à l’entraînement, les gars avaient peur de lui envoyer des rondelles sur le masque, donc ils gardaient leurs tirs bas, se souvient Allen. C’était bref, mais quand je vais prendre ma retraite, je vais repenser à ça en me disant que j’ai été privilégié. »

Brodeur avait 42 ans quand il s’est amené dans la ville où sévissait autrefois Willie McGee. Son palmarès : cinq trophées Jennings, quatre trophées Vézina, trois Coupes Stanley, deux buts et un trophée Calder.

L’idole de jeunesse d’Allen n’était toutefois pas Brodeur, mais bien John Vanbiesbrouck, d’où le numéro 34. Mais une fois le « Beezer » à la retraite, Brodeur est devenu « son gars ».

« Il avait son style athlétique, spectaculaire, il contrôlait bien la rondelle. C’est ce qui faisait de lui le meilleur à cette époque. Les gardiens de 30, 35 ans diraient probablement tous que Martin était leur gars. »

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Jake Allen et Martin Brodeur en discussion

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En tant que haut choix de 2e tour (34e au total en 2008) et gagnant du trophée Baz-Bastien (meilleur gardien de la Ligue américaine) la saison précédente, Allen était le meilleur espoir des Blues devant le filet et s’établissait peu à peu dans la LNH.

« C’était lui, le gardien numéro 1. Elliott était là, mais Jake commençait à prendre le dessus », se souvient Brodeur.

Allen demeurait toutefois un gardien en développement, si bien que la première victoire de Brodeur avec les Blues est en fait survenue après qu’il est venu en relève à Allen, qui venait d’accorder trois buts en première période face aux Islanders. Deux semaines plus tard, Brodeur était de nouveau envoyé à la rescousse, après qu’Allen eut cédé cinq fois en 40 minutes au Colorado.

« On perdait 3-0 contre New York. J’ai embarqué et on a remonté, raconte avec précision Brodeur. La deuxième fois, c’était rendu 5-0 contre l’Avalanche. Ce sont des choses qui arrivent. Il était correct avec ça. L’équipe joue mal devant toi, tu ne peux pas tout faire. On se jasait de ça. Je lui disais que des fois, l’effort est là, mais pas le résultat. Le problème, c’est quand l’effort n’est pas là. »

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Brodeur a finalement obtenu cinq départs avec les Blues. Il a ajouté trois victoires, dont une dans le 125e jeu blanc de sa carrière. Le retour en santé de Brian Elliott a mis fin à l’expérience, Brodeur a pris sa retraite, mais il est demeuré dans l’organisation à titre d’assistant au directeur général.

Deux ans plus tard, le 1er février 2017, Brodeur et Allen ont renoué de plus près, quand l’entraîneur des gardiens des Blues, Jim Corsi, a été remercié.

Doug Armstrong m’a demandé de coacher les gardiens, je n’avais aucune idée comment m’y prendre. Il me dit : “C’est toi qui as gagné le plus de matchs dans l’histoire, tu dois savoir quoi faire !”

Martin Brodeur

« Je regardais aussi ce que les autres coachs faisaient. J’ai embarqué. J’essayais d’aider Jake mentalement. Pour la technique, je lui rappelais surtout des détails qu’on oublie à force de jouer : être plus “square” devant la rondelle, mettre le bâton sur la glace, sentir les joueurs autour. Il était vraiment ouvert. On a eu une très bonne relation. »

Allen est reconnu comme un gardien qui n’hésite pas à tenter des passes pour relancer l’attaque, ce qui était une des forces de Brodeur.

« Jake l’avait déjà, rappelle Brodeur. Comme Carey Price, c’est un joueur de hockey, pas juste un gardien. Ils connaissent la game, ils anticipent. C’est sûr que je l’ai aidé pour des décisions, quand y aller, quand ne pas y aller.

« Mais c’est un excellent athlète. Tu vois que ce n’est pas un gardien qui fait juste tomber sur les genoux. Encore maintenant, regarde ses poussées : il est fort. J’ai adoré le coacher. Tu lui disais quoi faire, et il écoutait. Il travaillait très fort. »

L’expérience de Brodeur comme entraîneur des gardiens n’aura duré que quelques mois. Elle est survenue au cœur de la saison la plus chargée d’Allen, qui avait disputé 61 matchs.

« Cette année-là, j’ai peut-être joué le meilleur hockey de ma carrière. Et l’équipe a commencé à très bien jouer. On a remonté au classement. On a battu le Minnesota au premier tour, c’était une des équipes aspirantes à la Coupe Stanley. Et on a très bien joué contre Nashville au deuxième tour. Martin est arrivé, il a inculqué sa philosophie simple à mon jeu et ça m’a servi. »