Le 12 février 1992, le Canadien accueille les Sharks de San Jose au Forum. Le Tricolore explose avec quatre buts en deuxième période et signe une victoire de 6-1. Stéphan Lebeau inscrit trois buts pour réussir son premier – et seul – tour du chapeau dans la LNH.

Guillaume Lefrançois
Guillaume Lefrançois La Presse

Dans La Presse du lendemain, les articles sur le match portent les titres suivants : « Une bonne pêche », « Tous ont bien paru », « Il jouera le même rôle que Roberge », « Carbo : ‟Un atout lors des séries” », « Nilan : ‟Je me retrouve au ciel” » et « Gilchrist est très à l’aise ».

Rien sur Lebeau ? En fait, il faut se rendre au dernier article portant sur le match, coincé entre un commentaire de Robert Duguay et des entrefilets sur la LNH. Titre : « Lebeau : ‟Content qu’il soit de retour” ».

La Presse, cahier des sports, p. 15, 13 février 1992

Celui qui est de retour, c’est Chris Nilan, fraîchement réclamé au ballottage par le Canadien. L’exploit du numéro 47 est donc éclipsé par cette nouvelle ; même l’article sur Lebeau porte sur le retour de l’homme fort !

Regardez les faits saillants du match du 12 février 1992

On compare ça avec l’attention générée par le tour du chapeau de Mathieu Perreault, samedi, et on comprend que les choses ont changé, que le temps d’avant, c’était le temps d’avant, comme on dit à Charlemagne.

De Lebeau à Damphousse

L’information a abondamment circulé samedi soir : Perreault est devenu le premier Québécois à inscrire un tour du chapeau à Montréal, pour le Canadien, depuis Vincent Damphousse le 28 mars 1998.

À TVA Sports, on a posé la question sous forme de quiz. Lebeau était justement au nombre des téléspectateurs. « J’ai essayé Vincent, je l’ai eu ! », a-t-il lancé fièrement au bout du fil.

« Je reçois des alertes de RDS, et j’ai reçu celle-là, j’ai vu que c’était le premier depuis moi en 1998, a expliqué Damphousse, joint au téléphone dimanche après-midi. Ça fait presque 25 ans ! Mais Perreault, lui, va s’en souvenir, parce que c’est sa première année à Montréal, son premier but avec le Canadien, et le tour du chapeau ensuite. Il a 33 ans, ce n’est pas un jeune, il a choisi de venir jouer à Montréal. »

Dans La Presse du 29 mars 1998, le tour du chapeau de Damphousse avait retenu l’attention, mais c’était surtout parce qu’en tant que capitaine du Canadien, il avait eu droit à une accolade de Céline Dion, venue faire la mise en jeu protocolaire. « Damphousse : d’abord la bise à Céline, puis trois buts », dit la manchette.

La Presse, cahier des sports, p. 1, 29 mars 1998

C’était un des trois tours du chapeau réussis par Damphousse à domicile pendant ses sept saisons à Montréal.

Au-delà de la statistique

On se souviendra longtemps de ce match de Perreault, ne serait-ce que pour sa réaction émotive après son troisième but. Des préposés ramassaient les casquettes lancées par les spectateurs, qui ont profité du délai pour ovationner le Drummondvillois et scander son nom. « J’avais des frissons dans le dos. C’était un moment spécial. Je m’en souviendrai toute ma vie », a raconté Perreault après le match.

« C’est sûr que ça vient te chercher comme joueur, estime Lebeau. Les partisans du Canadien ont toujours, historiquement, été très exigeants envers leurs joueurs. Tu veux donc les satisfaire. Mais ils seront très reconnaissants pour ce que tu fais. Oui, ils veulent des résultats et des buts, mais si tu fais juste te donner pour le chandail, ils vont le reconnaître. Qu’il ait été touché, c’est compréhensible. Je l’ai vécu. »

Ce sont des sensations qu’on aimerait vivre régulièrement, mais ce n’est pas facile à réaliser. C’est un peu la quête.

Stéphan Lebeau

Le moment était mémorable, d’abord parce que les tours du chapeau ne sont plus aussi courants qu’à l’époque de Lebeau et de Damphousse. Prenez la saison 1991-1992, celle du match de trois buts de Lebeau, et comparez à 2018-2019, la dernière saison complète de la LNH.

1991-1992 : 101 tours du chapeau (en 880 matchs)
2018-2019 : 97 tours du chapeau (en 1271 matchs)

Mais si les noms de Perreault et de Damphousse sont prononcés dans la même phrase, c’est aussi en raison de la sempiternelle question québécoise chez le Canadien.

Depuis le départ de Damphousse, David Desharnais a été le Québécois le plus productif du Canadien, tant pour les buts que pour les points.

« Depuis que je suis parti, il y en a eu, des Québécois, mais c’était des défenseurs ou des joueurs plus défensifs comme Danault, souligne Damphousse. Mais des gars de points, il y en a moins eu. Il y a eu un effort pour ramener des Québécois, comme [Cédric] Paquette, comme Perreault. Il y a aussi le fait que ces gars-là ont eu la chance de choisir où ils veulent jouer, et ils voulaient venir ici. Le timing était bon. »

Évidemment, l’arrivée de joueurs européens et le développement du hockey américain ont eu pour effet de diluer le nombre de Québécois dans le circuit.

Dans cette même période depuis le départ de Damphousse, plusieurs joueurs d’ici ont été productifs, mais ont échappé au Canadien pour diverses raisons. Certains, parce qu’ils ont été repêchés trop tôt : Vincent Lecavalier, Alex Tanguay, Jonathan Huberdeau.

Mais d’autres, comme Patrice Bergeron, Martin St-Louis ou le Franco-Ontarien Claude Giroux, ont tout simplement été boudés par le Tricolore. Il y a également ceux qui auraient pu se joindre au Canadien, mais qui ont passé leur tour. On pense ici à Daniel Brière à l’été 2007.

La faible représentation de joueurs nés au Québec a fait la manchette le 10 mai dernier, quand le Tricolore a disputé un match sans Québécois dans la formation, une première en 110 ans d’histoire. L’organisation s’était alors défendue en invoquant des « concours de circonstances », puisque Jonathan Drouin et Phillip Danault n’étaient pas disponibles pour jouer. Mais la saga a de toute évidence créé des remous à l’interne.

L’été venu, le Tricolore a embauché Perreault, Paquette et David Savard, les trois principaux Québécois sur le marché des joueurs autonomes. Idem à Laval, où l’organisation a pigé dans le Panier bleu et y a trouvé Jean-Sébastien Dea, Kevin Roy et Gabriel Bourque, entre autres.

Au repêchage, Trevor Timmins a réclamé trois Québécois (une première depuis 2005), en plus du Néo-Écossais Riley Kidney, qui œuvre aussi dans la LHJMQ.

C’est sans oublier l’étrange remarque de Marc Bergevin en point de presse mercredi dernier. La question portait sur l’identité de l’équipe – l’identité sportive, entendons-nous –, et dans sa réponse, Bergevin s’est mis à passer du français à l’anglais en racontant son message à ses joueurs.

« Je m’excuse, je parle en anglais, c’est que je leur parle souvent en anglais parce qu’en français, il y en a juste cinq-six qui m’écoutent. C’est mieux que l’an passé anyway. »

Reste à voir si ce retour vers les joueurs nés au Québec durera ou si ce ne sera qu’un soubresaut. Évidemment, une partie de la réponse repose sur l’avenir de Bergevin et du groupe de décideurs.

En bref

Direction Seattle

Le Canadien a pris la route de l’Ouest américain, dimanche. L’équipe s’entraînera à Seattle ce lundi, afin d’y affronter le Kraken pour la toute première fois, mardi. Les hommes de Dominique Ducharme se pousseront ensuite en Californie pour des duels contre les Sharks de San Jose, les Kings de Los Angeles et les Ducks d’Anaheim. Après le match de samedi, Ducharme a confirmé que le défenseur Joel Edmundson était de retour à Montréal, après être rentré au Manitoba pour se rendre au chevet de son père, atteint d’un cancer. Edmundson soignait aussi une blessure avant cet épisode, mais Ducharme a dit espérer qu’au retour de l’équipe, le grand défenseur serait « pas mal proche » de s’entraîner avec ses coéquipiers.