C’est fou ce qui se passe en ce moment, cette ville qui vibre en temps réel aux hauts et aux bas du Canadien. Le club gagne et prend l’avance 2-1 dans la série contre les Golden Knights de Vegas : la finale est assurée, et on pense déjà à la manière de vaincre le Lightning de Tampa Bay ou les Islanders de New York. Puis, c’est égal 2-2 : tout ça n’aura été qu’un beau rêve. Terrain fertile pour la correspondance entre Yves et Léa, sur fond bleu-blanc-rouge.

Le rat et la marmotte

Léa Stréliski
Léa Stréliski Humoriste, collaboratrice invitée

Cher Yves,

Ma fille dit qu’elle a vu une marmotte se faufiler dans le potager. Elle dit qu’elle a filé sous une voiture garée.

Mais plus j’y pense, plus je me dis que c’était peut-être un rat. J’en ai vu un encore hier matin, un gros rat dégueulasse. Je pense que c’est parce que leur queue est si longue que les rats sont affreux. On dirait un être indépendant de leur corps. Un serpent, comme greffé là. Il avait l’air de chercher de la bouffe dans les poubelles, tu sais comment ils sont ? Pas trop regardants. Enfin, sauf dans Ratatouille.

« Ratatouille. » Ça prend bien des Américains pour nommer un rat français et cuisinier de la sorte. Y a le mot rat dedans et c’est le nom d’un plat donc perfect ! Je roule des yeux. Nous, on l’entend pas vraiment le mot rat dans ratatouille, parce que phonétiquement, tu prononces pas un « a » en début de mot de la même manière. Mais en anglais, tu entends bien leur « rat » dans leur façon de déformer « Ratatouille ».

Bref, je partirai pas dans les guerres linguistiques entre le français et l’anglais et tous les clichés qu’on leur inspire. On a déjà assez des arbitres qui nous emmerdent.

Je me suis fait plaisir, je me suis perdue dans les cartes postales du passé sur YouTube pour revisiter l’équipe. Revoir les rivalités d’autrefois. Je ne mentirai pas, Yves, ma quête, mon Saint-Graal, c’était que je me souvenais qu’un arbitre avait un jour mangé un coup de poing de Maurice Richard. Poing qu’on a coulé dans le bronze devant le Centre Bell, mais qui, à l’époque, lui avait valu d’être expulsé de la saison et avait déclenché la fameuse émeute de 1955.

« C’est tous des Anglais. Faut que le Canadien commence par gagner contre les arbitres. » Le monsieur est assis avec un autre homme devant son téléviseur. Ça doit être la fin des années 1950. Je te dis que ça date pas d’hier qu’on peste contre les juges de ligne. Y a des fantômes qui rôdent solide ces temps-ci. Qui viennent du temps où la glace était aussi une arène politique. Mais tu sais ce que c’est, le politique, c’est comme le sexe, y en a partout.

Tu penses que c’était un rat ou une marmotte, Yves ? J’ai besoin de savoir parce que je le sais que je suis naïve. Je le sais que je regarde le hockey depuis seulement un an, je sais que j’ignore tout des jeux de coulisses. Je regarde le hockey sans me soucier des guerres de pouvoir et d’argent qui peuvent dans la ligue faire pencher la balance d’un bord ou de l’autre.

Tu vas me dire que partout dans le monde, dans le sport, il y a de la triche. Quand quelque chose vaut beaucoup d’argent, il y a des bandits. Il faut toujours se méfier. Mais ici, à quel point ?

Il n’y a pas une si grande différence entre une marmotte et un rat. C’est poilu, c’est un rongeur, ça a des longues dents. Mais tout de même, Yves, je préférerais croire que c’est une marmotte.

Ce qu’on aime détester

Yves Boisvert
Yves Boisvert La Presse

Chère Léa,

Une chance que ma mère n’est pas sur Twitter, elle n’aurait pas été fière de moi dimanche.

Un peu comme cet éditorialiste de L’Action catholique qui aurait conclu un texte par « Que Staline se le tienne pour dit » (en vérité, c’est une légende inventée par Gérard Filion, du Devoir : le gars n’avait jamais écrit ça), je me suis carrément adressé au « département de la sécurité des joueurs » de la LNH.

Oui, madame.

J’ai regardé le département droit dans les yeux, et je lui ai dit ce que je pensais du système de justice sur ses patinoires.

Et tu voyais par son silence qu’il n’avait rien à dire pour sa défense, le département.

Attention, Léa : contrairement à mon fils, qui soupçonne de sombres machinations contre le Club, je crois qu’il n’y a rien de personnel dans ce que Ron Fournier lui-même, sorti de sa retraite du 98,5 FM, a qualifié d’arbitrage « pourri ».

Ils laissent trop passer pendant la saison ; ils laissent tout passer pendant les séries. C’est pas de l’incompétence, c’est une philosophie. C’est comme ça de toute éternité, et tant que les zouaves du pontife Bettman seront les mêmes, rien ne changera. Soyons sérieux : « nos » joueurs aussi ont plaqué par-derrière dangereusement, joué du gouret sur les corps adverses, etc.

Sur la glace comme dans les rues ou dans ton salon, quand la police ferme les yeux, c’est la loi du plus fort qui triomphe. Je te renvoie au préambule de la Déclaration universelle des droits de l’homme : « il est essentiel que les droits de l’homme soient protégés par un régime de droit pour que l’homme ne soit pas contraint, en suprême recours, à la révolte contre la tyrannie et l’oppression ».

J’ai l’air de déconner, mais pas vraiment. Si les coups les plus évidents, les plus dangereux, ne sont pas punis, ça autorise répliques, escalade… Et ça nous ramène à la logique de justification des bagarres pour punir les coups salauds. On les appelait les « policiers », ces bagarreurs à peu près disparus…

En même temps, Léa…

Comment dire ? Je nous regarde nous énerver devant l’injustice, et je me demande si l’amateur de hockey n’a pas besoin de la violence comme on a besoin d’un méchant dans un film pour enfants. Elle soude les partisans comme rien d’autre.

Oui, oui, je parle de toi et moi.

Je ne suis pas ici en train de resservir autrement l’argument des gens qui ne veulent pas interdire la bagarre : « les gens aiment ça, ils se lèvent pour les regarder ! »

Ben oui, nono, ils tournent aussi la tête aussi pour voir quand y a un accident de la route, ça veut pas dire qu’ils aiment ça.

Je ne parle pas de ça.

Je parle de ne pas aimer la violence, d’être sincèrement outré, dégoûté par le spectacle de la violence. Mais en même temps, dans cette ritualisation sportive, il y a une source de drame et de haute émotion incomparable. On puise quelque chose dans la haine. On ne lutte pas seulement contre l’adversaire, Léa ; c’est tout un système qu’on affronte. C’est un combat contre l’oppression, une lutte sanglante pour la justice.

Je ne fais pas l’apologie de cet arbitrage d’autruches. C’est des éperviers que ça nous prend, comme arbitres.

Je me demande seulement s’il n’y a pas un coin sombre de notre être qui se nourrit de cette violence dont on se sent personnellement victimes. Un truc qui rend la victoire encore plus grande. Plus délicieuse. Plus nécessaire.

J’y crois encore, tu sais.