Cela fait à peine quelques mois qu’Alexander Romanov a fait ses débuts dans la LNH, mais déjà, il est évident que le joueur de 21 ans incarne l’avenir de la défense du Canadien. Au cours d’une longue entrevue avec lui, La Presse a pu constater que la simplicité et l’énergie qu’il déploie sur la glace constituent un reflet fidèle de sa personnalité. Entretien avec un éternel optimiste.

Simon-Olivier Lorange Simon-Olivier Lorange
La Presse

L’image est devenue à ce point routinière qu’on n’en fait plus de cas.

Sur la glace déserte du centre d’entraînement du Canadien, un joueur arrive quelques minutes avant ses camarades. Il patine seul, peaufine son contrôle de la rondelle, décoche des lancers.

Il échange des passes avec le premier coéquipier qui le rejoint. Ça pourrait aussi bien être avec un entraîneur adjoint : personne n’est encore au travail. On joue au hockey, tout simplement.

COVID-19 ou non, saison hors norme ou non, Alexander Romanov s’amuse. À 21 ans, il réalise le rêve de tous les jeunes hockeyeurs en jouant dans la LNH. Son temps d’utilisation, la barrière de la langue ou l’isolement imposé par la pandémie sont pour lui autant d’éléments secondaires. Car, soir après soir, ses entraîneurs l’envoient dans la mêlée. Et c’est tout ce qui compte.

Romanov, découvre-t-on à mesure que l’on converse avec lui, a le bonheur facile.

En entrevue vidéo, il apparaît détendu. Au moment où il s’est entretenu avec La Presse, mardi dernier en fin d’après-midi, il venait tout juste d’atterrir à Toronto. Affalé dans un divan, vêtu d’un ample chandail lilas, il nous a indiqué qu’il avait tout son temps. Concrètement, cela va de soi, puisque le protocole relatif à la COVID-19 l’empêche de sortir de sa chambre jusqu’à l’entraînement matinal du lendemain. Rapidement, il est devenu évident que, de toute façon, notre interlocuteur n’était pas du genre à se compliquer la vie.

Ce qu’il vit depuis son arrivée en Amérique du Nord, en janvier dernier, se résume simplement. « Une expérience inestimable », dit-il, par le truchement d’une interprète.

Après seulement 36 matchs, son adaptation est bien sûr loin d’être finie. Très loin, même. Son coéquipier Jake Allen rappelait encore cette semaine que le fait de s’installer dans la LNH pour de bon « pren[ait] du temps, de l’expérience ». Mais le gardien a aussi indiqué avoir reconnu « dès le jour 1 » que Romanov appartenait à l’« élite ». « Dans deux, trois, peut-être quatre ans, il y sera parvenu », a-t-il prédit.

Ce n’est pas plus mal, admet le principal intéressé. Il n’est pas pressé.

Attentes

L’arrivée de Romanov avec le Tricolore n’était pas seulement souhaitée par les partisans. Elle était attendue de pied ferme. Réclamée à hauts cris, pourrait-on avancer.

Autour du Russe flottait aussi une aura de mystère. Son titre de défenseur par excellence du Mondial junior en 2019 avait fait exploser sa popularité. Mais dans la KHL, au sein du CSKA Moscou, il était l’arrière le moins utilisé d’une brigade menée par Nikita Nesterov. Sa production offensive en deux saisons là-bas : 11 points en 86 matchs.

PHOTO DARRYL DYCK, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Alexander Romanov s’est fait remarquer au sein de la formation russe lors du Championnat mondial junior de 2019, récoltant au passage le titre de défenseur par excellence du tournoi.

Lors des plus récentes séries éliminatoires, son temps de jeu a été réduit à moins de cinq minutes. Les rumeurs allaient bon train : on le punissait parce qu’il planifiait un saut avec le Canadien.

Quand on évoque la situation, et d’une manière plus large le mur opaque qui sépare toujours la KHL de la LNH, Romanov sourit. Sa maigre utilisation, croit-il, était attribuable à un « mélange de facteurs ». « Sûrement parce que j’étais jeune et que je manquais d’expérience. »

Chez le prolifique CSKA, il évoluait au sein d’une « équipe exceptionnelle » avec des « gars formidables ».

J’ai tout adoré. Le personnel d’entraîneurs et toute l’organisation étaient du plus haut niveau. Absolument tout m’a plu.

Alexander Romanov, à propos de son séjour avec le CSKA Moscou

Ses débuts avec le Canadien, en janvier dernier, n’ont rien fait pour dégonfler l’engouement à son égard. Ses qualités de patineur ont rapidement épaté la galerie. Et les entraîneurs lui ont donné toutes les chances possibles de se faire valoir dès les premiers matchs.

À sa toute première rencontre, il a passé 21 min 30 s sur la patinoire, un sommet chez les défenseurs gauchers du club, devant Ben Chiarot. On l’a employé dans toutes les phases du jeu. Il a terminé la soirée avec une mention d’aide – une passe parfaite qui lance Tomas Tatar en échappée –, six tentatives de tir, quatre lancers bloqués et une mise en échec. Il s’agit, à n’en point douter, de l’entrée en scène la plus fracassante d’une recrue à la défense chez le Canadien depuis P.K. Subban en 2010.

Moins, mais mieux

Or, les choses ont bien changé. Depuis le 6 février, il a joué 1 min 20 s en attaque massive. Au total.

Et après l’entrée en poste de Dominique Ducharme en février, en remplacement de Claude Julien, on ne l’a presque plus utilisé à cours d’un homme, jusqu’à ce que Ben Chiarot se blesse à une main.

Maintenant, on s’attend de lui à ce qu’il s’en tienne, sauf exception, au jeu à 5 contre 5. En on lui demande d’en faire moins, en somme, mais de le faire mieux.

On l’a momentanément utilisé à droite, puis en alternance des deux côtés. Le voilà maintenant bien installé à gauche. Après avoir surtout évolué avec Brett Kulak, il a récemment été jumelé à Victor Mete.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Brett Kulak en discussion avec Alexander Romanov lors d’un entraînement au Complexe Bell de Brossard

Le jeune duo a connu de bons moments, mais Mete a été cloué au banc en troisième période jeudi contre les Jets de Winnipeg. L’entraîneur-chef Ducharme a toutefois réitéré sa confiance en Romanov.

De tout cela, le jeune homme ne s’émeut… de pas grand-chose, finalement.

Le fait de jouer avec Kulak ou Mete ne lui demande pas vraiment d’« adapter [son] style, dit-il. On réussit à se comprendre entre défenseurs, on sait qui joue comment. Tant qu’on répondra au plan de match de l’entraîneur, ce sera parfait ».

Le passage de Julien à Ducharme, « ça n’a pas vraiment entraîné de changement pour moi ».

Sur ses minutes perdues en avantage numérique, sa réponse est surprenante. « Je ne pensais même pas que j’allais jouer en avantage numérique au départ ! s’exclame-t-il. Je suis arrivé sans jamais avoir joué à 5 contre 4 dans la KHL, et je me suis retrouvé sur l’avantage numérique [du Canadien]. C’était surréel ; ce genre de chose n’arrive jamais ! Mais je comprenais que c’était temporaire. »

Tous ces chamboulements n’ont pas eu d’effet sur sa confiance en lui, assure-t-il.

On m’a donné la chance de faire mes preuves. Il y a des choses qui ont fonctionné, d’autres, non. Avec le temps, je vais prouver que je suis un bon défenseur pour l’avantage numérique. L’important, c’est que ça profite à l’équipe.

Alexander Romanov

Intégration

Affable, le verbe facile, Romanov respire l’optimisme. Et cela tombe plutôt bien, car pour des raisons indépendante de sa volonté, son intégration à la vie montréalaise n’est pas des plus aisées.

Avec sa copine – sa femme, en fait –, il a déménagé dans la métropole en janvier dernier. Le choc a été brutal.

« À Moscou, tout était ouvert, raconte-t-il. La ville a été fermée environ deux mois. On a ensuite retrouvé une vie normale et on voyait souvent nos amis. Alors que maintenant, à Montréal, on est seulement les deux, tout seuls, sans proches ni amis. Comme tout est fermé, on ne peut profiter des cafés ou des restaurants ; il n’y a rien à visiter, nulle part où passer notre temps. »

Il trouve une évidente distraction chez le Canadien. Mais pour sa conjointe, Sofia, le temps paraît bien plus long. En Russie, cette spécialiste de la gymnastique fréquentait l’Université d’État de Moscou, l’une des plus prestigieuses du pays. Elle a pris une année sabbatique pour s’installer à Montréal.

Elle s’exprime difficilement en anglais, n’a pas de réseau russophone à proximité et se retrouve complètement seule pendant les séquences de matchs sur la route du Canadien. « C’est difficile pour elle », convient Romanov.

Le couple, toutefois, s’accroche au fait que le meilleur est à venir.

« On ne peut qu’être optimistes, tranche le défenseur. Ça ne peut pas être pire. Ça va finir par rouvrir. Probablement pas cette saison, mais dans le futur, on va retrouver un semblant de normalité. On a très hâte, on n’attend que ça. »

Pression

Dans le vestiaire du Canadien, par contre, Romanov assure déjà se sentir chez lui.

L’accueil de ses nouveaux coéquipiers a été chaleureux.

Tout le monde m’a aidé, je ne peux pas pointer une seule personne. Tout le monde me pose des questions. Chaque joueur a contribué à ce qu’on m’accepte.

Alexander Romanov

La barrière de la langue, selon lui, a été moins contraignante qu’on pourrait le croire. « Loin de maîtriser » l’anglais, il ne se sent pas encore en mesure d’entretenir une conversation soutenue, mais il comprend la grande majorité de ce qu’on lui dit.

N’empêche, « je m’exerce et je m’améliore constamment, précise-t-il. À ce rythme-là, je devrais bien le parler très bientôt ».

La pression de jouer à Montréal ne l’intimide pas davantage. Complètement détaché du bruit médiatique, il a tout de même reçu des messages de partisans sur les réseaux sociaux. Jusqu’ici, dit-il, les remarques n’ont été que positives.

Romanov, par ailleurs, sait depuis longtemps comment composer avec les attentes élevées à son égard. Son père, Stanislav, a connu une longue carrière professionnelle en Russie. Et son grand-père, Zinetula Bilyaletdinov, ex-défenseur de l’équipe nationale soviétique, a été entraîneur dans la KHL jusqu’en 2019. Romanov a raconté aux médias montréalais avoir beaucoup appris de lui.

Le poids de se faire un prénom ne lui fait ni chaud ni froid. De sa famille, il ressent « davantage du soutien » que de la pression. De toute façon, « je joue au hockey pour avoir du plaisir », rappelle-t-il, avant d’ajouter : « Ce n’est plus le moment de briller de mon père et de mon grand-père : c’est mon tour. »

Pour l’heure, le plus grand défi qui se pose devant lui est le calendrier ultra-serré auquel doit se soumettre son équipe. À la suite d’une pause forcée par l’éclosion contrôlée de COVID-19 chez le Tricolore, les 25 derniers matchs de la saison ont dû être compressés dans une fenêtre de 43 jours à peine. « Rien n’est simple, ni pour moi ni pour les vétérans. »

Quand on lui demande quelle a été la plus grande épreuve qu’il a surmontée dans sa vie, il marque une pause, franchement embêté. Après une longue réflexion, il avoue en riant que, hormis quelques blessures mineures, il n’aurait pas grand-chose à nous raconter.

A-t-il simplement vogué sur un long fleuve tranquille ou bien a-t-il affronté l’adversité avec la même philosophie qu’il affiche aujourd’hui ? La réponse se situe probablement entre les deux.

N’empêche, s’il atteint les sommets qu’on lui promet, des obstacles se dresseront invariablement sur sa route.

Il en faudra toutefois beaucoup pour lui faire perdre le sourire. Et encore davantage pour lui voler le plaisir de jouer.

— Avec la collaboration spéciale de Vitalia Chukhovich pour la traduction en russe et en français pendant l’entrevue