Au fil des jours, au fil des visioconférences, on découvre peu à peu les formules du nouvel entraîneur-chef du Canadien.

Guillaume Lefrançois Guillaume Lefrançois
La Presse

Jeudi soir, par exemple, après la défaite de 4-3 du Tricolore en prolongation contre les Jets de Winnipeg, Dominique Ducharme nous a rappelé – involontairement – ses quelques années passées en France en disant que son équipe avait « payé cash » certaines erreurs. Mais bon, ça demeure anecdotique.

Ce qui l’est moins, c’est son rappel constant de contrôler ce que l’on peut. Ducharme n’invente rien : c’est une formule qu’à peu près tous les joueurs et entraîneurs emploient. Mais là où ça devient intéressant, c’est que Ducharme prend un cliché, mais réussit à lui donner un sens concret.

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Dominique Ducharme, entraîneur-chef du Canadien

Ainsi, en expliquant le premier but des Jets, un coup de chance si on s’arrête au fait que Paul Stastny l’a marqué avec son patin, Ducharme a apporté une nuance intéressante. « Parfois, c’est de la malchance, mais ce qu’on peut contrôler, ce sont des jeux à haut pourcentage de réussite », a expliqué l’entraîneur-chef par intérim.

Voilà un principe bien noble à transmettre. Ducharme le prêche et l’applique aussi à son propre travail. C’est par ailleurs un principe essentiel lorsqu’arrivent les Jets de Winnipeg et leurs deux premiers trios, ultra-talentueux. S’il y a une chose que Ducharme ne contrôle pas, c’est bien le niveau de talent de cette équipe qu’il reverra six autres fois cette saison. Pensez-y : le Canadien a-t-il même un attaquant qui pourrait déloger qui que ce soit au sein des trios Stastny-Scheifele-Wheeler ou Connor-Dubois-Ehlers ? À l’aile gauche, le Jonathan Drouin des derniers matchs (nous y reviendrons) pourrait peut-être tasser le vétéran Paul Stastny. Mais au reste, poser la question, c’est y répondre.

Le déséquilibre de talent saute aux yeux, et c’est ce qui explique que les Jets aient remporté les trois matchs jusqu’ici face au Tricolore. Ce déséquilibre n’est pas fatal, remarquez : le CH est parvenu à soutirer deux points dans ces trois défaites. Sauf qu’une fois en prolongation, le manque de talent de pointe du CH est beaucoup plus difficile à cacher.

Ce qui mène donc à des situations comme le début de la prolongation, où les trois joueurs déployés par Paul Maurice (Stastny, Mark Scheifele, Blake Wheeler) totalisent 25 buts cette saison, tandis que le trio envoyé par Ducharme (Jesperi Kotkaniemi, Paul Byron, Jeff Petry) en totalise 10.

Une fois cette première vague passée, le duel suivant n’avantageait guère plus Montréal : Kyle Connor, Nikolaj Ehlers et Pierre-Luc Dubois (26 buts) contre Drouin, Nick Suzuki et Ben Chiarot (8 buts). « Ils envoient leurs deux gros trios, des gars rapides et talentueux qui excellent quand il y a beaucoup d’espace, a analysé Shea Weber. On s’est tout de même débrouillés. Ils ont marqué parce que deux de nos joueurs sont entrés en collision. Mais c’est un gros défi. »

Ça n’a pas empêché le CH de passer près de l’emporter. Le problème, c’est que la meilleure occasion du match est venue sur le bâton de Byron, qui n’est plus le joueur qui marquait sur 20 % de ses tirs dans ses belles années. Byron n’a pas pu exécuter son meilleur tir, et Connor Hellebuyck a réussi un arrêt acrobatique. Cette défaite rappelle néanmoins cruellement à quel point des années de vaches maigres du Canadien en recrutement et en développement des joueurs, dans les premières du règne de Marc Bergevin, sont longues à rattraper. Le portrait va certes en s’améliorant ; Alexander Romanov continue à jouer avec assurance, même s’il n’est pas parfait, et les jeunes qui ne sont pas encore dans les rangs professionnels (Kaiden Guhle, Cole Caufield, Jordan Harris) font belle impression.

Mais les Jets, eux, sont servis par leur série de coups de maître, des choix qu’ils n’ont pas eu tout cuits dans le bec. Scheifele a été repêché au 7e rang, Ehlers, au 9e, et Connor, au 17e. On pourrait ajouter Neal Pionk, un joueur obtenu en retour d’un 9e choix au total qui a été bien développé (Jacob Trouba), de même que Hellebuyck, un lointain 130e choix qui est un des meilleurs gardiens du circuit depuis trois ans. Ce déséquilibre de talent, il fait partie de ces choses que Ducharme ne contrôle pas. C’est plutôt entre les mains de son patron, et c’est un déséquilibre qui ne se corrige pas du jour au lendemain.

Une étoile à Drouin

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Tucker Poolman et Jonathan Drouin

Parlant de talent et de choses qu’il contrôle… Drouin est un des bons talents bruts du CH. À l’avant, il n’y a peut-être que Nick Suzuki qui soit plus doué que lui. Mais ça a été écrit assez souvent ces dernières années, le talent de Drouin ne s’est pas toujours manifesté avec la constance désirée.

Ducharme ne peut pas réécrire l’histoire récente du CH, mais il peut maximiser ce qu’il a. Et après quatre matchs, on voit un Drouin qui a pris un gros pas vers l’avant, sinon deux. Son travail dans les secondes qui ont mené au but égalisateur de Corey Perry était une des très, très bonnes présences qu’il a faites cette saison ; il a préparé une chance de marquer de Suzuki, a récupéré une rondelle, et a travaillé comme un forcené.

« Je suis habitué avec Dom, ce n’est pas la première fois qu’il me coache, a rappelé Drouin, au sujet de son ancien entraîneur à Halifax. Je sais ce qu’il attend de moi, je n’ai pas besoin de deviner. Il me challenge, il me pousse, et il connaît mes limites. Il sait comment me pousser et c’est à moi de répondre. Je veux en donner plus pour lui », a expliqué Drouin.

En attendant que les succès collectifs soient au rendez-vous, Ducharme est en voie de signer un succès individuel avec Drouin.

En hausse

Nick Suzuki

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Nick Suzuki (14)

Après un match couci-couça mardi, le jeune centre a rebondi, s’imposant aussi au cercle des mises au jeu (67 %, 12 en 18).

En baisse

Jake Evans

Une autre soirée difficile pour la recrue. En troisième période, il a effectué seulement deux présences à forces égales.

Le chiffre du match

11

C’est le nombre de tirs bloqués du défenseur des Jets Derek Forbort. Une bonne façon d’utiliser sa charpente de 6 pi 4 et 219 lb !

Dans le détail

Soirée québécoise

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Pierre-Luc Dubois

Ça ne nous avait pas forcément traversé l’esprit, mais les quatre buts des Jets ont été marqués par des joueurs natifs du Québec – Mathieu Perreault, Pierre-Luc Dubois et Paul Stastny, qui a vu le jour au nord de Lévis à l’époque où son père Peter portait l’uniforme des Nordiques. C’est Perreault lui-même, en visioconférence après la rencontre, qui a souligné cet état de fait. Stastny et Perreault s’étaient inscrits au pointage dès le premier tiers. « Dans la chambre, ils m’ont dit : il reste juste toi ! », a raconté Dubois, qui s’est repris en prolongation. Stastny, pour sa part, a fait valoir qu’il est « toujours spécial » de revenir jouer dans la province, à plus forte raison dans l’aréna où il a marqué son premier but dans la LNH. C’était en octobre 2006, alors qu’il évoluait avec l’Avalanche du Colorado. « En vieillissant, je ne sais pas combien de matchs je vais encore jouer ici. Alors j’en profite », a-t-il dit.

Bons Jets, mauvais Jets

Les Jets de Winnipeg ont l’un des plus puissants top-6 offensifs dans la LNH, si ce n’est le plus puissant. Et les attaquants de soutien peuvent eux aussi donner du leur. Pourtant, après avoir dominé le Tricolore en première période, les Manitobains ont été contenus à une seule chance de marquer en deuxième (à 5 contre 5). Comment expliquer de tels passages à vide, avec un effectif aussi garni ? « Si c’était aussi simple que ça, on marquerait 10 buts par match […] et on finirait avec 56 victoires », s’est défendu Dubois. Plus analytique, Perreault a indiqué qu’« en première, on gardait le jeu simple et on gardait les rondelles profondément en échec avant : en deuxième, on essayait de petites passes à l’intérieur et ça donnait juste des revirements ». Avant le troisième vingt, on a donc apporté les ajustements nécessaires. « Ce sont des moments nécessaires qu’on doit traverser, c’est pour ça que la saison régulière existe, a conclu l’entraîneur-chef Paul Maurice. Ce sera très important qu’on revienne là-dessus demain. »

Deuxième vague revigorée

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Jesperi Kotkaniemi

Avant l’arrivée de Dominique Ducharme et d’Alex Burrows derrière le banc, la deuxième vague de l’avantage numérique du Canadien, menée par Jesperi Kotkaniemi, tirait de la patte : elle n’avait inscrit que 3 des 10 buts de l’équipe en pareilles circonstances, les 7 autres ayant été marqués par la première vague de Nick Suzuki. Sous la nouvelle administration, non seulement le Canadien est-il devenu une menace avec un homme en plus – 4 buts en 8 occasions étalées sur 4 rencontres –, mais tous les buts ont été inscrits par la deuxième vague de Kotkaniemi, sur laquelle évoluent également Brendan Gallagher, Tomas Tatar, Corey Perry et, depuis peu, Jeff Petry. « Depuis qu’Alex Burrows est arrivé, on est plus calmes avec la rondelle, on ne force pas le feu, a fait remarquer Jonathan Drouin à ce sujet. L’unité de Kotkaniemi et Petry fait du bon travail, ça donne du momentum. »

Ils ont dit

On a montré du caractère. Je trouve que les choses qu’on a moins bien faites, on peut les corriger assez facilement. Les trois derniers matchs, contre Winnipeg, Ottawa et [jeudi] soir, ç’aurait pu être trois victoires. On s’en sort avec quatre points sur six. On est surtout contents de la manière dont on joue, mais ce n’est pas parfait encore.

Dominique Ducharme

Si on regarde le premier but, c’est un jeu qui est parti 30 secondes avant. On a perdu la rondelle en zone neutre sur un jeu qu’on ne devrait pas faire. On tourne la rondelle là, près de la ligne rouge, puis ils reviennent dans notre zone, on dégage. À la suite de la mise au jeu, ça touche un patin… C’est de la malchance, mais on a couru après notre malchance.

Dominique Ducharme

Je ne fais pas ça souvent, alors j’ai essayé de l’oublier, de ne plus y penser. Puis j’ai marqué et ça nous a gardés dans le match. On a été chanceux d’avoir un point, mais c’est frustrant de ne pas en avoir deux.

Tyler Toffoli, sur son revirement qui a mené au but de Mathieu Perreault

C’était son deuxième but en prolongation. Ça, c’est directement deux points au classement qu’il apporte à l’équipe. On est contents de l’avoir avec nous. C’est un bon atout.

Mathieu Perreault sur Pierre-Luc Dubois

« Frenchie » est tellement bon avec son bâton, tellement intelligent… Il a remporté le championnat des pointeurs de la LHJMQ [en 2008], ce n’est pas une coïncidence.

Pierre-Luc Dubois sur Mathieu Perreault

Sans la patience de Nicky [Nicolaj Ehlers] ou l’instinct de KC [Kyle Connor], je n’aurais jamais été libre pour recevoir la passe et marquer.

Pierre-Luc Dubois sur son but en prolongation

À la fin de la saison, ce sont les attaquants qui ont marqué le plus de buts, alors on essaie d’en mettre le plus possible sur la patinoire [en prolongation].

Paul Maurice, entraîneur-chef des Jets, sur son utilisation systématique de trois attaquants à 3 contre 3

Propos recueillis par Guillaume Lefrançois et Simon-Olivier Lorange