Mercredi matin, Marc Bergevin a rencontré Claude Julien pour lui annoncer une mauvaise nouvelle. Il le relevait de ses fonctions d’entraîneur-chef du Canadien.

Alexandre Pratt Alexandre Pratt
La Presse

« Il y a eu de l’émotion. Ce n’était pas le fun », a convenu Bergevin.

Ce fut un moment déplaisant. Désagréable. Malaisant. Pour l’un comme pour l’autre. Et c’est tout à fait normal. Car un directeur général et son entraîneur-chef n’entretiennent pas une relation de travail classique. Ce sont d’abord des complices. Ils collaborent très étroitement. C’est presque fusionnel. Comme un premier ministre et son chef de cabinet. Ou un rédacteur en chef et son directeur de l’information — une dynamique que j’ai vécue pendant huit ans.

Le travail en binôme est fascinant. Surtout lorsqu’il y a un rapport d’autorité patron/employé. C’est pourquoi, lors de ma première entrevue avec Marc Bergevin, en septembre 2019, je lui ai demandé de m’expliquer en détail sa relation avec Claude Julien.

« Nos échanges sont quotidiens, m’avait-il raconté. J’arrive [au centre d’entraînement] à Brossard à 8 h 30, 9 h avec mon café. Si [Claude] est en réunion, je ne le dérange pas. Sinon, je vais le voir. Et on discute. Il y a toujours, toujours, toujours une situation à gérer. On va parler de l’alignement. Des joueurs blessés. Il va me questionner sur [notre club-école dans] la Ligue américaine. Je te dirais que la majorité des DG agissent comme ça. »

Pendant les parties ? « Jamais, au grand jamais, je ne vais descendre entre les périodes et dire à Claude : fais ci, fais ça. Jamais. Je le laisse gérer. »

Après la rencontre ? Parfois, ils débreffaient. D’autres fois, non. Ça dépendait du résultat. « Notre humeur, comme entraîneur ou DG, elle se décide entre 21 h 30 et 22 h. Si on en joue une pourrie, il y a des chances qu’à 22 h, je sois de mauvaise humeur. Des fois, lorsque ça ne va pas bien, je retourne à l’hôtel. Je laisse les coachs gérer le soir même. Moi, je gère le moyen et le long terme. »

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Marc Bergevin, directeur général du Canadien

Vous pouvez très bien deviner comment ça s’est passé dans l’entourage du Canadien, mardi, après la défaite de 5-4 contre les Sénateurs d’Ottawa. Il s’agissait d’un troisième revers de suite. D’un cinquième lors des six derniers matchs. Marc Bergevin n’était pas précisément de bonne humeur.

« J’ai vu une équipe qui était perdue. Qui manque de sens de la direction. Ce sont des choses qui arrivent dans le sport professionnel. Les coachs donnent des instructions, mais le message ne passe plus. »

Marc Bergevin est donc retourné à l’hôtel de l’équipe. Il a réfléchi. Longuement. À la partie à laquelle il venait d’assister. Aux matchs précédents. Aux périodes difficiles de l’an dernier. Notamment deux séquences de huit défaites consécutives. Sa conclusion ? Le moment était venu de remercier son complice. La décision la plus difficile qu’un DG puisse prendre — quand il peut la prendre. Car souvent, les deux perdent leur emploi en même temps.

Je n’ai pas pris [cette décision] à la légère. J’ai eu une nuit courte. Ou longue. Car quand tu ne dors pas, la nuit, c’est plutôt long.

Marc Bergevin

Plusieurs partisans et journalistes ont remis en question le moment de la décision. Pourquoi cette nuit en particulier ? Pourquoi pas la saison dernière, quand tout allait mal ? Pourquoi pas la semaine dernière, avant le congé de cinq jours ? Pourquoi pas dimanche soir ? Pourquoi ne pas donner une autre semaine à Claude Julien pour relancer ses troupes, et sauver son emploi ?

La vérité, c’est qu’aucun algorithme n’indique à un DG le meilleur moment pour congédier son entraîneur-chef. C’est une question d’instinct. Comme lorsque vous croisez un serpent à sonnettes. Même si c’est la première fois que vous en voyez un, vous savez que c’est ça.

Tout simplement.

« Être certain de [mon] coup à 98 %, c’était insuffisant pour moi, a-t-il expliqué. Je devais être certain à 100 %. C’est pourquoi j’ai pris ma décision la nuit dernière. »

* * *

Marc Bergevin a pris la bonne décision, au bon moment.

Car le Canadien s’enlise. Carey Price cherche ses repères. Les défenseurs cherchent les attaquants. Les attaquants cherchent les défenseurs. Tout le monde cherche son chat. Ou, pour reprendre l’expression de Bergevin, tout le monde court après sa queue.

Ça ne pouvait plus durer. La machine devait être réparée. Vite. Et Claude Julien n’était plus l’homme de la situation.

Au fil de ses discussions quotidiennes avec son entraîneur-chef, Marc Bergevin avait noté un écart grandissant entre les intentions et les résultats. Entre le message envoyé par Julien et celui reçu par les joueurs.

« J’ai eu des conversations avec Claude depuis un petit bout de temps. Le message qu’il véhiculait aux joueurs et ce qui se produisait sur la patinoire, ce n’était pas la même chose. Ça arrive dans tous les sports. Claude est un très bon entraîneur. C’est juste qu’à un certain point, les joueurs ont besoin d’une nouvelle voix. C’est ce que j’ai remarqué au sein du club lors des dernières semaines. »

Aussi, contrairement à la saison dernière, Claude Julien était rendu à court d’arguments pour sauver son poste. Cette fois, il n’y avait pas de blessés. Ni la moitié d’une équipe constituée de joueurs de la Ligue américaine. Souvenez-vous des soirées où Julien devait intégrer Riley Barber, Gustav Olofsson, Christian Folin, Otto Leskinen ou Lukas Vejdemo dans l’alignement. C’était franchement désolant.

Sauf que cette situation est révolue. Depuis, le Canadien a acquis Tyler Toffoli, Josh Anderson, Joel Edmundson et Jake Allen. Le club a été renfloué.

Les attentes des partisans sont élevées. Celles de la direction de l’équipe aussi. Le congédiement de Claude Julien en est la preuve. Le message sous-jacent, c’est qu’être un club qui joue pour ,500, c’est maintenant insuffisant. Que le Canadien doit retrouver sa superbe de janvier, et redevenir un aspirant aux grands honneurs.

Un objectif ambitieux ?

Oui. Surtout avec un entraîneur recrue derrière le banc.

N’empêche qu’entre la passivité et l’ambition, je préfère l’ambition.