Depuis un mois, les partisans du Canadien malmènent Phillip Danault. Comme une piñata dans une fête d’enfants. Une bastonnade — virtuelle — n’attend pas la suivante.

Alexandre Pratt Alexandre Pratt
La Presse

Il refuse l’offre de contrat de l’équipe ? Bang !

Il veut 5,5 millions par saison ? Bang ! Bang !

Il rate un but évident ? Bang ! Bang ! Bang !

Sur les réseaux sociaux, Danault est insulté sans répit. Samedi soir, il a eu le malheur de perdre une bataille derrière son filet. Pas contre un réserviste. Contre le joueur de l’heure dans la Ligue nationale, Auston Matthews. Cette perte de rondelle a mené au but des Maple Leafs de Toronto. Les partisans se sont déchaînés.

Danault devait être cloué au banc. Sorti de l’alignement. Envoyé dans l’escouade de réserve. À la prochaine erreur, je craignais qu’on réclame son transfert dans un goulag, sans possibilité de ravitaillement avant 2061.

PHOTO BERNARD BRAULT, LA PRESSE

Phillip Danault n’a toujours pas marqué de but cette saison.

Comment expliquer cette animosité soudaine ?

Joue-t-il vraiment si mal ?

Analysons les chiffres. C’est vrai qu’en attaque, Danault en arrache. Pas juste un peu. Beaucoup. Seulement un but lors de ses 36 derniers matchs. C’est nettement insuffisant pour un attaquant de son statut, qui a le privilège de jouer avec deux ailiers doués. Ses patrons ont hâte qu’il débloque. Le directeur général Marc Bergevin l’a exprimé sans détour, lundi.

« On s’attend à plus de lui. »

Entendons-nous : personne ne croit que Danault remportera le trophée Maurice-Richard. Il n’a jamais été une « machine à scorer ». Ni dans le junior. Ni dans la Ligue américaine. Ni dans la Ligue nationale. C’est un joueur qui marque en moyenne une douzaine de buts par saison. Sauf que cet hiver, il n’en a… aucun.

Pourquoi ?

1- Parce qu’il ne tire presque plus. Seulement 17 tirs cadrés cette saison. Parmi les titulaires, seul Paul Byron en compte moins.

2- Il tire souvent à côté du filet.

3- Il joue surtout en périphérie (un seul tir cadré dans l’enclave).

SOURCE : EVOLVING-HOCKEY. COM

Les tirs de Phillip Danault cette saison, répertoriés par le site de statistiques avancées Evolving Hockey. En vert, les tirs cadrés. En orange, les tirs ratés.

Rien pour justifier le gros contrat qu’il convoite.

Par contre, il faut le reconnaître, Danault paie un peu le prix pour son excellence en défense. Ça incite les entraîneurs à lui confier des missions importantes, mais peu sexy, qui limitent ses occasions de marquer.

Des exemples ?

Il est tellement essentiel en infériorité numérique (35 minutes) qu’il ne joue presque jamais en surnombre (4 minutes). L’entraîneur-chef Claude Julien lui fait aussi confiance pour les mises en jeu cruciales en zone défensive. Conséquence : Danault amorce moins souvent ses présences dans le territoire ennemi (29 %) que Jesperi Kotkaniemi (44 %) et Nick Suzuki (42 %). Futile ? Pas du tout. C’est mathématique : vos chances de marquer sont beaucoup plus grandes si vous entamez l’action à 6 mètres du gardien, plutôt qu’à 40 mètres.

Enfin, Phillip Danault est la meilleure option du Canadien pour contrer les adversaires les plus talentueux. C’est pourquoi son trio se retrouve souvent sur la glace contre la première unité de l’autre équipe.

TEMPS DE JEU CONTRE CONNOR McDAVID ET AUSTON MATTHEWS
Phillip Danault : 39 min 27 s
Nick Suzuki : 32 min 3 s
Jesperi Kotkaniemi : 16 min 30 s
Jake Evans : 13 min 44 s
* À forces égales

Malgré la qualité de l’opposition, à forces égales, le trio de Danault génère plus d’occasions de marquer (46) que l’adversaire (30). À défaut de combler les attentes en attaque, on constate que Danault reste un des meilleurs centres de la LNH pour prévenir des buts. Et ce talent, oui, ça vaut quelques millions par saison.

Les autres centres

Mine de rien, Danault n’est pas le seul centre du Canadien au cœur d’une léthargie. Depuis 10 matchs, Kotkaniemi n’a marqué aucun but. Jake Evans non plus. Suzuki sauve l’honneur, avec deux. Pour un grand total de… Attendez que je sorte ma calculatrice… Pour un grand total de deux buts. La pire performance de la division canadienne récemment.

BUTS PAR LES CENTRES DEPUIS 10 MATCHS
Maple Leafs de Toronto : 16
Oilers d’Edmonton : 14
Jets de Winnipeg : 9
Canucks de Vancouver : 7
Flames de Calgary : 5
Sénateurs d’Ottawa : 5
Canadien de Montréal : 2
* Avant les matchs de lundi

Pour Evans, c’est un blanchissage total. Depuis 10 matchs, il n’a inscrit aucun but, aucune mention d’aide, aucun point en 125 minutes. Cela dit, comme Danault, Evans hérite de plusieurs missions défensives. Pendant cette période, il fut l’attaquant du Canadien le plus employé en infériorité numérique, celui qui a bloqué le plus de tirs (6) et qui a affiché le meilleur pourcentage de réussite au cercle des mises en jeu (55 %).

Kotkaniemi, par contre, a profité de temps de jeu de qualité. Au cours des 10 dernières parties, il est le centre qui a amorcé le plus souvent ses présences en zone offensive. Il a aussi joué 16 minutes en supériorité numérique. Sans grand succès. Pendant cette séquence, il a été limité à une seule petite aide en surnombre.

Dans son cas, Bergevin prône la patience.

« [Kotkaniemi] est parmi les 10 joueurs les plus jeunes de la Ligue nationale. Il connaîtra encore des difficultés lors de son développement. Mais il est sur la bonne voie. Il joue à une position difficile. Les centres ont de grandes responsabilités. Le jeu en zone défensive, en zone neutre, en attaque… Les mises en jeu… Il continue d’apprendre. Mais nous croyons qu’il grandit de la bonne manière. »

Les statistiques tendent à lui donner raison. Contrairement à Danault, Kotkaniemi atteint presque toujours le gardien ou le filet lorsqu’il tire. Environ neuf fois sur dix. C’est excellent. Il se tient également plus près du gardien, d’où il a décoché neuf tirs de qualité. Ce qui fait défaut, c’est l’efficacité. Est-ce dû à un manque de confiance ? De chance ? De talent ? Les données me laissent croire que Kotkaniemi est surtout victime de malchance.

Pour terminer, une petite remarque à propos de Suzuki. Il a affirmé récemment qu’il pouvait mieux jouer. C’est vrai. Sauf que je ne suis pas inquiet. Il continue d’accumuler les points avec une constance impressionnante pour un jeune de 21 ans.

Par contre, il devra s’améliorer au cercle des mises en jeu. Depuis 10 matchs, c’est pénible. Seulement 36 % de réussite. C’est très peu. Ça lui confère l’avant-dernier rang de la LNH parmi les centres titulaires.

RÉUSSITE AUX MISES EN JEU DEPUIS 10 MATCHS
Jack Hughes, Devils : 34,8 %
Nick Suzuki, Canadien : 36,1 %
Nicklas Backström, Capitals : 38,5 %
Dylan Strome, Rangers : 39,9 %
Alex Kerfoot, Maple Leafs : 40,2 %
* Au moins 75 mises en jeu, avant les matchs de lundi

Pourquoi je le souligne ? Parce que c’est un aspect important du jeu.

Moins de mises en jeu gagnées, moins de temps avec la rondelle.

Moins de temps avec la rondelle, moins de temps en zone adverse.

Moins de temps en zone adverse, moins d’occasions de marquer.

La bonne nouvelle pour le Canadien, c’est qu’il ne joue pas avant samedi. Ça lui donne donc une semaine pour s’exercer à tous ces petits détails, qui pourraient faire la différence au mois de mai entre un championnat de division et une deuxième position.