Il a beau chercher, Jean Perron ne se souvient pas du tout du match présenté au Forum de Montréal le 31 décembre 1985. Mario Tremblay non plus. Au bout du fil, Lucien Deblois hésite lui aussi, et affirme qu’il n’était sans doute pas en uniforme ce soir-là. « Es-tu sûr que j’avais joué ? Je pense que j’étais blessé… Est-ce que j’étais blessé ? »

Richard Labbé Richard Labbé
La Presse

Vérification faite (merci, YouTube), ils étaient tous là. Perron, le jeune coach fringant derrière le banc, sur le point de mener son équipe vers le plus grand des sommets au printemps. Tremblay, alors l’infatigable vétéran, qui tentait de s’accrocher. Et puis Deblois, lui aussi l’un des vétérans du club, qui essayait de conserver sa place dans la formation.

Alors, que s’est-il passé en ce 31 décembre 1985 au Forum pour que personne ne s’en souvienne ? Il s’est pourtant passé quelque chose d’historique : pour la dernière fois, la toute dernière fois, une équipe de hockey soviétique s’est amenée la veille du jour de l’An pour y affronter le Canadien. Il s’agissait d’une tradition amorcée au même endroit 10 ans plus tôt, en 1975, avec un classique CH–Armée rouge dont on parle encore. Dans ce bon vieux temps, souvent, on se préparait pour la nouvelle année en maudissant les Soviétiques à la télé.

Mais contrairement au 31 décembre 1975, le 31 décembre 1985 n’a pas marqué l’imaginaire. Peut-être à cause du résultat ? Au bout de 60 minutes assez inégales, les Soviétiques du club de l’Armée rouge, menés par les trois buts de Sergei Makarov, sont sortis du Forum avec une victoire sans appel de 6-1, Mats Naslund ayant permis de sauver l’honneur du CH avec un but en fin de rencontre.

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Guy Carbonneau et Sergei Makarov

Mais n’allez pas demander à Mario Tremblay de vous raconter tout ça dans les moindres détails.

« J’ai oublié le match de 1985, peut-être parce qu’en 1985, jouer contre les Russes, ce n’était plus ce que c’était, ajoute l’ex-attaquant. Ce n’était plus le même engouement. J’ai pris part au match du 31 décembre 1975 au Forum, et ça, je m’en souviens, parce qu’on avait des gars dans l’équipe qui avaient été des membres d’Équipe Canada à la Série du siècle en 1972. Ils avaient tellement hâte de rejouer contre les Soviétiques… En 1975, je pense que [l’entraîneur] Scotty Bowman nous avait préparés pendant une semaine ! »

Ce choc du 31 décembre 1975, une nulle de 3-3 entre le Canadien et le club de l’Armée rouge de Moscou, est encore, à ce jour, considéré comme l’un des plus grands matchs de l’histoire du hockey. Peut-être pour tenter de recréer un peu de cette magie, les dirigeants de la LNH ont ensuite invité des clubs soviétiques, de manière régulière et toujours au temps des Fêtes, pour affronter les meilleures formations du circuit, un peu pour prouver que « notre » hockey était bien meilleur.

Pour ça, et aussi pour faire de l’argent.

Alan Eagleson, qui était le patron de l’Association des joueurs, nous avait expliqué que les profits de ces matchs-là devaient servir à bonifier notre fonds de pension. Pour les Soviétiques, c’était beaucoup d’argent aussi.

Lucien Deblois, ancien joueur du Canadien de Montréal

« Quand ils ont menacé de ne pas finir leur match contre les Flyers à Philadelphie [en 1976], la ligue a menacé de ne pas les payer… alors ils sont retournés sur la glace assez vite ! », se rappelle Deblois.

À la suite de ce match contre les Flyers, et surtout à la suite de celui de décembre 1975 contre le Canadien, le concept des « Super séries » contre des clubs soviétiques est rapidement devenu une tradition des Fêtes dans la LNH. Mais après 10 ans de ces matchs sans enjeu véritable, saupoudrés çà et là dans le calendrier entre Noël et le jour de l’An, le concept s’est mis à sentir le réchauffé.

En 1985, en plus, plusieurs des grands joueurs soviétiques, dont le gardien Vladislav Tretiak, étaient à la retraite. « J’aurais bien du mal à te nommer des gars de leur équipe de 1985, répond Guy Carbonneau. Rendu là, ce n’était plus la même chose, et leurs grands joueurs des années 1970 n’étaient plus là. »

À la une du cahier des Sports de La Presse en ce 31 décembre 1985, le face à face entre le Canadien et la visite de Moscou ne mérite qu’un timide titre de neuf mots, qui témoigne d’une certaine lassitude face à ce concept qui semble de plus en plus périmé.

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Lucien Deblois et Andrei Khomutov

Pourtant, au même moment dans les cinémas de la ville, le film Rocky IV tente très fort de continuer à entretenir la haine du « méchant » communiste. Mais même dans le vestiaire du Canadien, cette haine n’est plus ce qu’elle était. « Ce n’est pas de leur faute s’ils ont vu le jour dans un régime communiste », déclare alors Mats Naslund d’un ton philosophique au sujet de ses adversaires.

Jean Perron, lui, se rappelle surtout qu’il avait un gros match à préparer le lendemain, et qu’il n’avait pas vraiment le temps de grignoter du communiste. « Tout ce dont je me souviens, c’est que ce soir-là, après le match, il a fallu prendre l’avion pour Toronto parce qu’on affrontait les Leafs le 1er janvier, ajoute-t-il. C’est ça qui était important à mes yeux. »

Chez les joueurs du Canadien, aussi, l’idée de jouer contre la visite de Moscou ne provoque guère d’enthousiasme. « Rendu là, je ne me souviens plus du nombre de fois où j’avais disputé des matchs contre des équipes soviétiques, ajoute Lucien Deblois. Je suis arrivé dans la ligue en 1977, et je pense que j’ai joué contre des clubs soviétiques chaque année… En 1985, ce n’était plus spécial du tout. Les gars voulaient juste sortir de là sans se blesser. »

Ce match venait de plus coïncider avec les effluves légers du doux parfum de la Pérestroïka. Déjà, on commençait à chuchoter qu’un jour, des joueurs soviétiques allaient finir par s’amener dans la LNH, et le mythe du mystérieux joueur russe, pourtant très vendeur, commençait à s’effriter. Sergei Mylnikov, gardien du club de l’Armée rouge en ce soir de décembre 1985 au Forum, allait d’ailleurs être revu au Québec quatre ans plus tard, mais cette fois avec un chandail des Nordiques sur le dos… et aussi avec quelques kilos en trop.

Autant les Soviétiques étaient arrivés au Forum avec fracas en 1972 lors de la Série du siècle, autant ils sont partis dans le silence le plus complet le soir du 31 décembre 1985.

Au son de la sirène finale, les images sur YouTube permettent de voir que les joueurs du Canadien ont seulement hâte de sortir de là au plus vite, tout comme le public, qui se lève dans une indifférence généralisée, sans doute pour se dépêcher de rentrer à la maison afin de regarder puis de critiquer le Bye bye en famille, une autre fière tradition.

La visite soviétique, elle, n’allait plus jamais revenir pour affronter le Canadien avant de défoncer l’année.

« C’est peut-être pour ça que personne ne se souvient de ce match-là, conclut Jean Perron. Parce que la magie avait disparu. Moi, en tout cas, ça ne m’a pas marqué… et je ne pense pas que ça ait marqué bien du monde ! »

Probablement pas. En fait, le bout le plus intéressant de ce soir de décembre 1985 survient vers la fin, quand arrive en relève un frêle gardien au masque tout blanc devant le filet du Canadien. Moins de cinq mois plus tard, c’est ce même jeune homme, un certain Patrick Roy, qui se retrouvera à soulever la Coupe Stanley à bout de bras…