Justin Munden ne l’a jamais su. Même après toutes ces années. Mais sans son intervention, il y a une quinzaine d’années, son entraîneur de l’époque, André Tourigny, ne serait pas en train de préparer l’équipe canadienne junior au Championnat du monde cette semaine.

Mathias Brunet Mathias Brunet
La Presse

Tourigny n’aurait pas dirigé les Mooseheads d’Halifax et les 67 d’Ottawa. Il aurait encore moins participé à l’aventure de l’Avalanche du Colorado avec Patrick Roy. Et il ne se permettrait jamais de rêver à un poste d’entraîneur-chef dans la Ligue nationale de hockey…

Tourigny a 32 ans en 2006. Il dirige confortablement les Huskies de Rouyn-Noranda. Mais il vient de perdre son adjoint Danny Dupont, et la suite l’inquiète. Le fils d’André « Moose » Dupont, à l’aise en anglais, servait de lien entre ses joueurs et lui.

Ce jour-là, Tourigny réunit les cinq joueurs anglophones de l’équipe à son bureau, dont Munden, son capitaine adjoint, pour discuter de la suite. Celui-ci balbutie un peu le français.

Munden le regarde dans les yeux.

« Coach, on aimerait que tu diriges en anglais, lui lance-t-il dans son français cassé.

Tourigny est assommé.

– Voyons donc, c’est pas possible, Justin, chu pas capable de faire une phrase en anglais !

– On va t’aider, coach ! On va comprendre. »

Tourigny regarde ses cinq vétérans anglophones, Munden, Tyler Whitehead, Travis Mealy, Jeff MacAuley et Kyle Doucet, sans mot. Ils insistent. Le découragement s’empare de lui.

« Je voyais dans les yeux de Justin que c’était important pour lui. Et ceux qui me connaissent savent que j’aime mes joueurs. Je suis très exigeant envers eux, et là, c’est à moi qu’ils demandaient quelque chose. Je ne pouvais pas dire non. »

Quand le petit groupe quitte le bureau, Tourigny s’empare du téléphone sur-le-champ. « J’ai appelé le propriétaire, mon ami Jacques Blais, et je lui ai demandé s’il connaissait quelqu’un qui pouvait m’enseigner l’anglais. Jacques se demandait ce qui venait de m’arriver, si je n’étais pas tombé sur la tête… »

En novembre, Tourigny va plus loin encore. « Je me cherchais un adjoint. Au départ, je voulais choisir quelqu’un que je connaissais, mais je me suis dit que si je voulais vraiment améliorer mon anglais, je devais prendre un coach anglophone. Un gars de Boston avait manifesté son intérêt, Eric Soltys. Je l’ai embauché, et c’est comme ça que j’ai appris. »

[Eric] Solts ne parlait pas français, je n’avais pas le choix de lui parler en anglais. Les joueurs m’ont aidé. J’ai foncé dans le tas.

André Tourigny

Tourigny a raconté cet épisode avec émotion, jeudi, lors d’un long entretien avec La Presse.

« Ça a tout changé. C’était quand même un risque pour moi. Je n’étais pas encore établi comme entraîneur. Il y avait un risque pour ma crédibilité d’entrer dans un vestiaire et de leur dire comment faire de l’échec avant. Moi, tout ce que j’étais capable de dire en anglais, c’était “You”, “Go”, “There”. Je n’étais même pas capable de faire une phrase. Mais en prenant des risques, tu avances. Le reste fait partie de l’histoire. »

Notre homme a eu le privilège au fil des ans de diriger Nikita Kucherov, Nico Hischier, il a œuvré dans la LNH auprès de Nathan MacKinnon, Gabriel Landeskog, Ryan O’Reilly, Jarome Iginla, Erik Karlsson et Mark Stone.

Et aujourd’hui, il a l’honneur de diriger l’équipe junior canadienne en prévision du Championnat du monde. « Quand j’ai commencé à coacher, je ne rêvais pas à l’équipe canadienne junior. J’ai été élevé sur une ferme à Sainte-Monique de Nicolet et je ne parlais pas anglais. Être coach de l’équipe du Canada dans ton sport national ? Je n’aurais jamais pensé être là. J’accepte ma chance avec beaucoup d’humilité. »

L’apprentissage a toutefois été difficile.

« Au moins, à Rouyn, j’avais une porte de sortie. La majorité de mes joueurs parlaient français. Ils pouvaient traduire quand je cherchais un mot. Les gars l’acceptaient parce que je faisais des efforts. Mais quand j’ai travaillé avec l’équipe canadienne au Championnat du monde des moins de 18 ans, en 2008, je n’en avais plus, de porte de sortie. La première fois que j’ai expliqué un exercice au tableau, je me souviens de la face de Brayden Schenn. Je lui ai demandé s’il avait compris. Il m’a répondu : “Pas un mot !” Tout le monde est parti à rire. J’ai dit : “Placez-vous sur la glace, je vais vous l’expliquer…” »

En déménageant au Colorado, en 2013, pour agir à titre d’adjoint de Patrick Roy avec l’Avalanche, Tourigny ne le faisait pas seulement pour lui.

« Je me suis dit que mes enfants allaient apprendre très tôt l’anglais, qu’ils n’auraient pas besoin de passer par où je suis passé. »

Tourigny dirige les 67 d’Ottawa depuis deux ans. Le club est majoritairement anglophone. Il a atteint la finale de la Ligue junior de l’Ontario il y a deux ans, avant d’être battu par Nick Suzuki et le Storm de Guelph. Son équipe avait une fiche de 50-11-1 cette année lorsque la pandémie a mis fin à la saison. Ça lui a valu le titre d’entraîneur junior de l’année au Canada. Que de chemin parcouru !

« Malgré tout, je ne suis pas sûr d’être bilingue. J’ai encore un accent très fort. Ça n’est pas juste la langue, ce sont tes oreilles aussi. Parfois, je me fais reprendre et je ne saisis pas la différence entre ce que je viens de dire et la façon dont je dois le dire. Ça prend un certain niveau de compréhension. »

Un contexte difficile

On ne choisit pas ses années. Tourigny s’amène dans un contexte difficile en raison de la pandémie.

« Tout ce qui a déjà été fait ne tient plus. On ne pourra pas utiliser la même recette, en raison de la durée, en raison de la condition des joueurs qui se présenteront au camp. Habituellement, les joueurs arrivent fatigués à Noël, ils traînent de vieilles blessures et tu dois leur trouver un horaire qui leur permettra de récupérer. C’est complètement l’inverse cette année. Il faut augmenter la cadence et les mettre en situation de match pour qu’ils trouvent un rythme. »

La sélection des joueurs sera également plus complexe. « Si les gars avaient eu un camp d’été avec nous, un camp de la Ligue nationale, leur camp junior, leur saison junior, une série contre les Russes, on aurait vu la progression du joueur. En ce moment, on a trois semaines pour le voir. Il faudra être prudent. »

Tourigny et son staff retrouveront des joueurs rouillés. Seuls ceux de la LHJMQ ont entamé la saison. « Je m’attends à ce que les joueurs du Québec soient dans une très bonne condition physique. Ils n’ont pas joué assez pour être fatigués, mais assez pour avoir un certain rythme et une cohésion dans leur jeu. »

Les équipes européennes seront largement avantagées puisque leurs meilleurs juniors sont à l’œuvre depuis plusieurs semaines. « C’est un sujet un peu tabou ici, répond Tourigny. On essaie de l’éviter. C’est l’une des raisons pour lesquelles notre expérience va durer 51 jours. On ne voulait pas un camp de deux semaines quand ces gars-là jouent depuis trois, quatre mois. On ne se mentira pas, le fait qu’ils jouent, et qu’ils jouent dans les ligues professionnelles en plus, leur donne un gros avantage. »

Tourigny ne s’attend pas non plus à pouvoir compter sur le premier choix au total, Alexis Lafrenière. « Les Rangers [de New York] nous ont clairement dit que tant que la Ligue nationale prévoyait commencer le 1er janvier, il n’en était pas question. Si ça recommence début janvier, on ne s’attend pas à le voir. »

Un certain Kaiden Guhle

Le premier choix du Canadien en 2020, le défenseur Kaiden Guhle, jouira d’un préjugé favorable au camp d’entraînement de l’équipe canadienne. Tourigny l’adore.

PHOTO PETER POWER, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Kaiden Guhle

« Ça te prend plusieurs styles de défenseurs dans une équipe. Et si tu veux gagner, ça te prend un Kaiden Guhle. C’est difficile d’en trouver un de ce style-là qui, en plus, est rapide. Un gros bonhomme qui frappe, qui joue bien défensivement et qui lit bien le jeu, souvent, ça vient avec une mobilité réduite. Ça devient un gars de deuxième et troisième paire parce que son coup de patin fait défaut. Kaiden Guhle a tous ces attributs. »

Tourigny aurait lui aussi repêché Guhle au 16e rang. Les yeux fermés.

« J’étais analyste à la radio au 91,9 Sports le soir du repêchage et quand le tour du Canadien est arrivé, [l’animateur] Anthony Marcotte m’a demandé de me prononcer. J’ai répondu qu’ils ne pouvaient pas ignorer Kaiden Guhle à ce rang. J’avais ma propre liste. Les dix premiers étaient les mêmes, puis [le gardien Yaroslav] Askarov au 11e rang, Seth Jarvis, 12e, Guhle, 13e, puis Anton Lundell au 14e rang. J’avais dit que n’importe qui parmi ces 14 premiers sur ma liste aurait pu être un top 5 au repêchage dans n’importe quelle autre année. C’était une cuvée spéciale. »

Même s’il lui en reste beaucoup à vivre sur le plan professionnel, Tourigny est heureux du chemin parcouru. « Au Colorado, j’ai beaucoup appris de Patrick [Roy]. D’Alex Tanguay aussi. J’ai connu des légendes du hockey que j’appelle par leur prénom aujourd’hui. »

Et ses vétérans anglophones de Rouyn-Noranda ? Sont-ils conscients de l’impact qu’ils ont eu sur lui ? « Probablement pas, répond Tourigny. Je ne leur en ai jamais parlé.

« Je suis resté en contact avec Justin [Munden]. Il sait que je l’aime beaucoup. Mais si tu lui en parlais, il ne se souviendrait peut-être pas de l’épisode. Mais moi, oui. »