Pourquoi la Ligue nationale s’entête-t-elle à vouloir à tout prix terminer la saison et organiser des séries ? La réponse simple, c’est l’argent. Mais encore ? Quels sont les enjeux réels derrière l’annulation de la saison ? Tour d’horizon.

Guillaume Lefrançois Guillaume Lefrançois
La Presse

Portrait de la situation

Au moment de la suspension des activités, la LNH devait encore disputer 15 % de son calendrier, en plus des séries. En ajoutant grosso modo 90 matchs éliminatoires aux 189 duels de saison, on arrive à 20 % du calendrier total qui est en danger. C’est toutefois la portion la plus payante de la saison, tant pour les équipes (le prix des billets explose) que pour les diffuseurs (les publicités se vendent plus cher).

La LNH est-elle assurée ?

Nous avons consulté trois experts et quelques sources du milieu à cet effet et plusieurs croient qu’elle ne l’est pas. Martin Boyer, professeur au département de finance de HEC Montréal : « Peu de ligues ont une assurance de ''business interruption'', estime le professeur Boyer. Ça existe pour des tournois et des événements, mais pour des saisons complètes, je n’en ai pas connaissance. Le coût d’annuler une saison est tellement grand que la prime serait disproportionnée, pour le nombre de fois où ça arrive. Ce serait la deuxième fois en 100 ans dans la LNH ! » Louis-Thomas Labbé, président et chef de la direction de GPL assurance/Gallagher Québec, un des principaux courtiers en assurance pour entreprises, est du même avis. Il croit que la ligue pouvait faire le calcul d’un pire scénario où « deux ou trois endroits seraient touchés, et au pire, on se met tout ensemble et on absorbe le coût. C’est ce que j’assume. Car couvrir la LNH en entier, tout un continent, c’est un risque énorme ! » Au moment de publier, la LNH n’avait pas répondu à un courriel de La Presse demandant des précisions à ce sujet.

La force majeure

En revanche, Ray Lalonde, aujourd’hui analyste, jadis le gourou du marketing chez le Canadien, croit que les équipes peuvent invoquer les cas de force majeure afin d’être couvertes. « Je te le garantis qu’elles ont ça comme couverture ! Mais veulent-elles aller là ?, se questionne Lalonde, au bout du fil. Si tout le monde invoque la force majeure, ce n’est pas très bon pour les relations à long terme entre les parties. C’est parfois mieux de chercher une entente, au lieu de sortir ton joker et de dire à ton diffuseur : je ne te rembourse pas, cas de force majeure. » La force majeure est aussi plus facile à invoquer quand une décision politique l’appuie. Or, les équipes sont réparties dans 5 provinces et 17 états, en plus du District de Columbia. Et un de ces états, la Floride, a déterminé mardi que la lutte professionnelle est un service essentiel…

Le contrat de télévision américain

Le contrat de télévision aux États-Unis, qui lie la LNH à NBC, expire au terme de la saison 2020-2021. Or, l’entente avait été négociée avant la récente explosion des valeurs, liée notamment à la concurrence que se livrent les nouvelles plates-formes de diffusion. Elle rapporte en tout 2 milliards de dollars américains sur 10 ans à la LNH. En comparaison, ESPN/ABC paie 24 milliards sur 9 ans à la NBA (entente conclue en 2016). Pourquoi on vous parle de tout ça ? Parce que si la LNH annule les séries, NBC pourrait bien demander que le contrat soit prolongé d’un an. « Oui, c’est possible. Mais il faut que ce soit dans le contrat. Sinon, ce sera de la négociation de gré à gré. Il n’y a pas d’office de protection du consommateur qui va trancher ça ! », souligne Martin Boyer, de HEC Montréal. On comprend ici que la LNH a hâte d’arriver au terme de l’entente.

Le contrat de télévision canadien

Au Canada, le contrat de télévision avec Rogers et TVA Sports, signé à la fin 2013, est plus payant pour la LNH : 5,2 milliards de dollars canadiens pour 12 ans. Par contre, ce contrat n’a pas rapporté les dividendes escomptés pour les diffuseurs, qui ont eu bien peu de matchs éliminatoires d’équipes canadiennes à se mettre sous la dent. L’an dernier, les deux seules équipes canadiennes qualifiées ont été éliminées au premier tour. En 2016, les 16 équipes étaient américaines ! Cette saison, Toronto, Edmonton, Calgary, Winnipeg et Vancouver avaient de réelles chances de participer au tournoi. Une belle occasion pour les diffuseurs de se « refaire »…

Le cas Wimbledon

À Wimbledon, aucun problème : on était assuré ! Selon le Daily Mail, les organisateurs, qui payaient quelque 1,5 million de livres sterling annuellement en primes d'assurances depuis plus d’une décennie, toucheront plus de 100 millions de livres (177 millions de dollars canadiens) après avoir annulé le prestigieux tournoi de tennis. « Les risques couverts, c’est comme un menu, illustre Louis-Thomas Labbé, président et chef de la direction de GPL assurance/Gallagher Québec, un des principaux courtiers en assurance pour entreprises. Personne ne voudra couvrir tous les risques. Donc tu choisis si tu couvres des catastrophes naturelles, des crises politiques. Et tu peux choisir une couverture pour les pandémies. Ça existe pour des événements localisés à un endroit, comme les Jeux olympiques ou Wimbledon. Eux, ils avaient acheté cette couverture. »

Le Championnat du monde aussi

Un autre cas intéressant : celui du Championnat du monde de hockey masculin, prévu en Suisse et annulé. Dans une entrevue avec le président René Fasel, le quotidien Le Matin nous apprenait que la Fédération internationale de hockey sur glace (FIHG) était couverte pour les pandémies depuis 2012. De plus, une décision du gouvernement suisse appuyait la FIHG (l’interdiction des rassemblements de plus de 100 personnes pour la période du tournoi). Comme à Wimbledon, on comprend qu’il est plus facile pour les organisateurs d’annoncer des annulations…

Le rôle du commissaire

Ce qui nous ramène à Gary Bettman. Le commissaire de la LNH maintient que la saison n’est pas à l’eau, il examine des scénarios de matchs à huis clos, dans des endroits loufoques comme le Dakota du Nord, quitte à paraître déconnecté dans un contexte où le sport professionnel vient bien loin dans les priorités. Bettman continue toutefois à servir les intérêts des propriétaires d’équipes, qui lui renouvellent leur confiance depuis 1993. « Les commissaires sont responsables de l’économie de leur ligue, rappelle Ray Lalonde. Quand tu gères des milliards, tu dois examiner tous les modèles économiques possibles. Si on est le 14 juin et que ça reste ainsi, on s’en reparlera. Mais pour le moment, il n’y a pas de raison de s’impatienter. Si tu repars la machine en mai, de façon isolée, pourrais-tu jouer à la mi-juin et finir à la mi-juillet ? Quitte à y aller en format réduit, avec des séries à 8 équipes au lieu de 16. Tu pourrais ainsi limiter tes pertes. »

L’avenir

Pour l’heure, la LNH continue à jongler avec ses options. Des matchs à huis clos seraient une solution bien imparfaite. D’abord pour la qualité du spectacle, ensuite parce que contrairement à la NFL ou au baseball majeur, la LNH dépend beaucoup plus de ses revenus à la billetterie. Mardi, le DAnthony Fauci, directeur de l’Institut national des maladies infectieuses, a toutefois ouvert la porte au sport à huis clos, sous des conditions très strictes. La LNH tirera évidemment des leçons de l’expérience, comme Wimbledon, par exemple, qui avait décidé de se couvrir contre les pandémies après l’épisode du SRAS d’il y a une quinzaine d’années. « Je ne serais pas surpris que l’on voie plus de produits d’assurances pour les pandémies, prédit Louis-Thomas Labbé. Ça deviendra comme les risques cybernétiques. Il y a 10 ans, personne n’en parlait ! »