On a beau n’y rien comprendre, impossible de terminer cette vidéo sans avoir le sourire fendu jusqu’aux oreilles.

Guillaume Lefrançois
Guillaume Lefrançois La Presse

On y voit Darren Dietz – un gars de Medecine Hat, « a good Canadian kid », dirait Don Cherry, le sirop d’érable doit lui couler dans les veines, vous comprenez l’idée – accoutré en homme du XIXe siècle, prendre le micro et… parler russe !

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Ça se passe au match des Étoiles de la KHL, et Dietz lit Matin d’hiver, d’Alexandre Pouchkine, l’un des plus grands poètes russes. Imaginez Andrei Markov déguisé en Honoré Beaugrand et lisant La chasse-galerie sur la patinoire du Centre Bell.

« La veille, dans l’avion, ils m’ont demandé : “Peux-tu apprendre ce poème ?” On aimerait faire un petit spectacle sur la patinoire. J’ai tout de suite accepté. Mais je n’avais pas réalisé que je ferais ça devant 13 000 spectateurs ! »

Il l’a finalement fait, avec quelques variantes, mais qu’importe; le public était conquis !

Des cours au quotidien

Si le nom de Darren Dietz vous dit quelque chose, c’est normal. Le Canadien avait repêché ce défenseur droitier au cinquième tour en 2011. On l’avait même vu pendant 13 matchs en fin de saison 2015-2016. Ce furent ses seuls matchs dans la LNH. Mais son histoire, depuis, est renversante.

Après une autre saison dans la Ligue américaine, direction Noursoultan (anciennement Astana), capitale du Kazakhstan. Le club (le Barys) compte sur un contingent intéressant de Nord-Américains, mais assez rapidement, Dietz ressent un vide.

« Plusieurs coéquipiers parlent russe, l’entraîneur donne ses explications en russe. Oui, on a un traducteur, mais tu ne comprends jamais tous les détails. Je voulais comprendre ce qui se passe, mieux connaître mes coéquipiers, car cette partie-là du hockey me manquait. »

Il se met donc à l’apprentissage du russe, une des deux langues officielles au Kazakhstan (l’autre étant le kazakh). Mais pas en se contentant de télécharger une application. Que non ! En embauchant un professeur personnel, qu’il voit à l’école à Noursoultan, sinon par vidéoconférence.

« Quand je suis sur la route, on fait nos cours par Skype ou WhatsApp. Encore ce matin, j’en ai fait un. Ma plus grande crainte, c’est de perdre mon russe pendant la saison morte, donc je continue mes cours », explique Dietz, de retour chez lui en Alberta.

Par la force des choses

Vue depuis Montréal, son histoire rappellera aux plus sages l’époque où plusieurs anglophones du Canadien apprenaient le français. Larry Robinson, Bob Gainey, Ken Dryden et Bobby Smith, entre autres, accordaient des entrevues en français; Gainey a continué à le faire en tant que directeur général du Canadien !

« Quand Montréal m’a repêché, je voulais apprendre le français, mais j’étais plus jeune et je n’avais aucune idée du dévouement nécessaire. Tu dois vraiment avoir beaucoup de volonté. »

La grande différence, c’est qu’à Montréal, même si j’essayais de parler français, tout le monde parlait anglais, donc ça devenait plus commode pour les deux de passer à l’anglais.

Darren Dietz

« Au Kazakhstan, il y a une bonne communauté anglophone, mais dans la rue, la majorité des gens ne parlent pas anglais, donc ça enlève cette option. Ça te force à parler leur langue. »

Dietz estime humblement que son russe est très « élémentaire ». « Je me débrouille au quotidien, pour faire mes courses, pour parler au téléphone. Si les gens sont patients, ils me comprennent. Je leur demande de parler lentement. Ça serait facile de ne pas prendre le temps avec un étranger ! Mais les gens sont patients et ils me corrigent au besoin.

« Pour une conversation plus naturelle, c’est un défi. Une journée, je me sens bien, je parle beaucoup, mais d’autres jours, ça ne sort pas. »

Son initiative en a fait un favori à Barys. Patrice Cormier en sait quelque chose, puisqu’il était son coéquipier en 2018-2019.

« C’est comme quand Sidney Crosby parlait français à Rimouski, les gens freak out, explique l’attaquant néo-brunswickois, qui jouait à Kazan cette saison. Il est bon pour apprendre la culture et la langue, se mettre les deux pieds dedans. C’est bon pour lui et ça montre qu’il veut vraiment être ici. »

Une étoile

PHOTO FOURNIE PAR LE SERVICE DE PRESSE DU BARYS DE NOURSOULTAN

Dietz brille sur la patinoire depuis son arrivée en KHL.

Vous aurez noté que l’anecdote en début d’article se passe au match des Étoiles. C’est que Dietz brille aussi sur la patinoire depuis son arrivée en KHL ! « S’il n’est pas le meilleur défenseur de la ligue, il est dans les deux ou trois meilleurs », estime Cormier.

Après une récolte respectable de 19 points en 44 matchs à sa première saison, il a conclu la campagne 2018-2019 au premier rang des défenseurs de la KHL avec 53 points en 62 matchs. Cette saison, il comptait 32 points en 52 sorties.

Ironiquement, il croit que c’est justement parce qu’il ne comprenait rien à son arrivée dans la KHL qu’il a connu un déclic, après quatre saisons principalement dans la Ligue américaine.

PHOTO FOURNIE PAR LE SERVICE DE PRESSE DU BARYS DE NOURSOULTAN

Darren Dietz a conclu la campagne 2018-2019 au premier rang des défenseurs de la KHL avec 53 points en 62 matchs.

« Le Canadien avait une vision et un rôle pour moi. Soit que je n’ai pas pu comprendre ce rôle, soit que ce n’était pas fait pour moi, je l’ignore, dit-il. En arrivant dans la KHL, c’était un nouveau départ. Au début, comme je ne comprenais pas le russe, l’entraîneur ne pouvait pas vraiment me dire quoi faire ou me corriger, donc j’ai simplement joué comme je le pensais ! »

S’il continue ainsi, ses succès pourraient très bien lui valoir un retour en Amérique du Nord. Ça ne sera toutefois pas avant 2022, puisque son contrat est encore valide pour deux ans. Il aura donc amplement le temps de continuer à s’intégrer à sa société d’accueil.