Ce retour à la réalité est rapide et brutal. Et sur le plan de la perception, ses effets sont lourds. Le gros coup tenté par le Canadien n’a pas fonctionné. Et à moins d’une acquisition surprise bientôt, cette tentative ratée deviendra le fait marquant de l’été de Geoff Molson et de Marc Bergevin. Résultat, la saison n’est pas encore commencée et l’équipe a déjà encaissé un revers qui laisse des traces.

Philippe Cantin Philippe Cantin
La Presse

Contrairement à un contrat proposé à un joueur autonome sans compensation, l’offre hostile est publique. Elle gonfle les attentes des partisans, qui – avec raison – se mettent à rêver. Bergevin a été éloquent à propos de Sebastian Aho lundi. Le jeune homme aurait été accueilli en héros à Montréal s’il avait enfilé le chandail tricolore. Alors quand l’affaire s’écroule, elle laisse un goût amer en bouche.

Le propriétaire des Hurricanes, Thomas Dundon, n’a pas fait durer le suspense. Bonne idée. Un délai aurait nourri la machine à rumeurs. On se serait demandé si l’équipe était assez solide financièrement pour verser une prime d’embauche de 11,3 millions US avec un si court préavis. En annonçant rapidement sa décision, il coupe court à ce type de remarque.

Les Hurricanes envoient aussi un bon message à leurs autres joueurs et à leurs fans. Et même si le nouveau contrat d’Aho ne fait pas entièrement leur affaire, ce dossier est réglé pour cinq ans. En clair, grâce au Canadien, ils s’en tirent plutôt bien puisqu’ils évitent le psychodrame d’une négociation houleuse avec leur meilleur joueur (lui-même grand gagnant de toute l’opération). Pour une organisation aux assises toujours fragiles dans son marché, c’est un immense avantage.

Le directeur général des Hurricanes, Don Waddell, attendra néanmoins au dernier moment prévu par la convention collective pour rendre l’affaire officielle. Il s’offre ainsi une petite revanche sur le Canadien, dont la marge de manœuvre est réduite durant ces quelques jours. C’est un enfantillage, bien sûr, mais ça illustre combien le concept d’offre hostile rebute plusieurs organisations.

Si un vote était tenu dans la LNH aujourd’hui, le CH ne remporterait pas le prix de la popularité. Cela dit, mon collègue Guillaume Lefrançois me signale cette observation de Ray Shero en conférence téléphonique hier : « Personne ne devrait s’excuser pour ça, a dit le DG des Devils du New Jersey. Bergevin a beaucoup de respect pour Waddell. Ce n’est rien de personnel contre lui. […] Ton travail est d’améliorer l’équipe, tu as le repêchage, le ballotage, les joueurs autonomes… L’offre hostile est simplement une autre option. »

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Contrairement aux Hurricanes, le Canadien ressort ébranlé de l’affaire.

D’abord, la rapidité avec laquelle le dossier Aho s’est refermé démontre que l’organisation a mal évalué le ressort financier des Hurricanes. Cette fameuse « vulnérabilité » évoquée par Bergevin n’existait pas. On semble avoir pris ses rêves pour la réalité, ce qui est troublant dans un dossier semblable. Voilà sans doute pourquoi on s’est contenté d’un demi-plongeon plutôt que d’y aller à fond en bonifiant l’offre à Aho. Cela aurait pourtant augmenté la pression sur les Hurricanes et rendu la compensation plus attrayante.

Ensuite, le Canadien se retrouve en mauvaise position en vue de la prochaine saison. À moins d’être prêt à déboucher le champagne pour célébrer l’arrivée d’un gardien réserviste qui – même s’il semble très sympathique – a connu des ennuis la saison dernière, avouons que l’équipe est moins forte aujourd’hui que le jour de son élimination.

Sans être le fan numéro un d’Andrew Shaw, je reconnais qu’il apportait une certaine énergie à l’équipe, en plus d’exercer une influence positive au sein du groupe. Maintenant qu’il est à Chicago, qui le remplacera ? Et si Jordie Benn ne sera jamais candidat au trophée Norris, il a tout de même joué plusieurs minutes la saison dernière. La profondeur de la défense, déjà suspecte, le devient encore davantage avec son départ à Vancouver.

Les partisans du Canadien trouvent espoir dans la qualité de la relève. Après des années de vaches maigres, l’avenir est en effet prometteur à ce chapitre. La prochaine cuvée s’annonce plus douée que celle des Michael McCarron et Nikita Scherbak. Mais la prudence demeure de mise.

Jesperi Kotkaniemi a joué 79 matchs dans la LNH et Ryan Poehling, un seul. Nick Suzuki et Josh Brook, aucun. Tous ces jeunes auront besoin de temps pour s’imposer. Et ce n’est pas encore cette année qu’Alexander Romanov et Cole Caufield tenteront de percer la formation.

En clair, Bergevin a beaucoup de travail devant lui. Il a répété lundi avoir confiance en son équipe. Mais dans cette ligue, les clubs qui ne s’améliorent pas durant l’été font – au mieux – du surplace. La plupart du temps, ils régressent.

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Geoff Molson a-t-il eu une influence prépondérante sur la décision du Canadien de faire une offre hostile à Aho ? Cela est tout à fait possible, puisque Bergevin n’a jamais semblé emballé par cette idée dans le passé.

Si c’est le cas, on peut comprendre la motivation du président et copropriétaire du Canadien. Son équipe n’a remporté que deux matchs éliminatoires au cours des quatre dernières années. Dans ce contexte, l’organisation n’avait rien à perdre en osant un geste audacieux. Je salue cette initiative, même si l’offre aurait dû être plus agressive.

En revanche, le fait que le Canadien ait tenté un coup auprès d’un joueur autonome avec compensation démontre combien son pouvoir d’attraction auprès des meilleurs joueurs autonomes sans compensation (comme Matt Duchene cette année) est faible.

Pourquoi ? Est-ce véritablement la faute du taux d’imposition ? Pas sûr. En Californie aussi, par exemple, les impôts sont élevés. Et les joueurs ne profitent pas du taux de change très favorable de leurs collègues qui vivent et dépensent au Canada alors qu’ils sont payés en dollars américains.

L’interminable hiver ? C’est sûr que le soleil est plus abondant en Floride.

Mais si le motif prépondérant était surtout lié au hockey ? Les meilleurs joueurs disponibles croient-ils vraiment que le Canadien sera un candidat sérieux à l’obtention de la Coupe Stanley dans un avenir proche ? Rappelons-nous : le jour où les Maple Leafs ont balayé les doutes à ce sujet, Toronto est devenu une destination prisée dans la LNH. Et cela malgré les impôts et la météo.

En obtenant Aho, le Canadien aurait fait un pas de géant. La cote de l’équipe aurait bondi aux quatre coins de la LNH. Mais le raccourci a plutôt conduit à une impasse et l’organisation doit faire demi-tour. Pour les partisans, la patience est de nouveau de mise.

Sur papier, le Canadien a été une bien meilleure équipe que la saison dernière. Hélas, ce fut pour moins de 24 heures.