Une histoire, deux versions des faits.

Alexandre Pratt Alexandre Pratt
La Presse

On voit ça tous les jours. Dans une cour d’école, une entreprise, un palais de justice. Sauf qu’ici, les deux déclarations proviennent… de la même personne.

Cet homme, c’est Yaroslav Alexeyev. Hockeyeur russe de 20 ans, il vient de passer trois hivers au Québec. Deux à Sherbrooke, un à Baie-Comeau. La saison prochaine, il prévoit retourner en Europe. Le journal sportif de référence en Russie, Sport-Express, l’a contacté pour connaître ses plans.

L’entrevue a duré une heure. Yaroslav Alexeyev a eu de bons mots pour la LHJMQ, mais aussi quelques critiques. Un exemple ? Il a qualifié d’« étrange » sa première famille d’accueil, qu’il dit avoir dénoncée auprès de la direction du Phœnix de Sherbrooke.

Puis il a levé le voile sur un sujet tabou : les initiations. Les actes sont décrits avec précision. C’est très sordide. Je vous épargne les détails – sauf un. Les vétérans devaient enfoncer un manche à balai dans l’anus des nouveaux venus, dont certains étaient âgés de 16 ou 17 ans.

C’est pas mal la définition d’une agression sexuelle envers un mineur.

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L’article de Sport-Express, publié le week-end dernier, a été repris sur les réseaux sociaux dimanche matin. Le Phœnix de Sherbrooke a aussitôt ouvert une enquête interne. Le directeur général Jocelyn Thibault a appelé « plusieurs joueurs de l’équipe de l’époque – dont Yaroslav Alexeyev – pour obtenir l’heure juste ».

Résultat ? « Plusieurs faits s’avèrent inexacts », a fait savoir le Phœnix par communiqué.

Quels faits ? Ce n’est pas précisé.

Qui sont les joueurs contactés ? Ce n’est pas précisé.

Y a-t-il même eu des initiations ? Ce n’est pas précisé.

En après-midi, Sébastien Lajoie, directeur des sports de La Tribune, a joint Yaroslav Alexeyev. Le hockeyeur russe avait une nouvelle version à présenter. « Ce que j’ai raconté, ce sont des histoires que j’ai entendues de la part des gars de l’équipe, lorsqu’on faisait des partys ensemble. Ça n’est jamais arrivé à Sherbrooke. »

Avant d’ajouter : « Pourquoi Google a accepté de traduire ça différemment, je ne sais pas. »

La faute à Google ? Je ne pense pas. Ça sonne plutôt comme une (mauvaise) excuse d’un jeune qui regrette l’écho de ses propos.

Le site Russian Machine Never Breaks, spécialisé dans le hockey russe, a fait traduire les extraits controversés par un collaborateur russophone. Le texte ressemble à celui de Google.

Pierre-André Normandin, de La Presse, a montré l’article original à trois personnes maîtrisant la langue russe. Elles ont confirmé que la traduction de Google était bonne, à quelques mots près.

Quant au journaliste de Sport-Express, il a indiqué à mon collègue Normandin que son article était une retranscription fidèle de l’enregistrement de l’entrevue.

Pas besoin d’être Poupou, dans District 31, pour deviner que quelqu’un, quelque part, ne dit pas toute la vérité…

***

De deux choses, l’une.

Ou bien des adolescents ont été agressés sexuellement.

Ou bien des dizaines de joueurs du Phœnix sont injustement associés à des crimes qui n’ont jamais eu lieu.

Dans les deux cas, c’est grave. Ça mérite une enquête. Une vraie.

Le Phœnix a commencé à recueillir des informations. C’est correct. C’était le premier geste à faire. C’est aussi ce qu’avait fait l’Université McGill, confrontée à des allégations semblables au sein de son équipe de football en 2005. À l’époque, le lanceur d’alerte était une victime. Aujourd’hui, la seule trace d’une possible initiation à Sherbrooke nous vient du témoignage de Yaroslav Alexeyev. Un homme qui a d’abord affirmé avoir évité le bizutage en donnant 20 $ aux organisateurs, avant de nier l’existence même des agressions.

Sachant tout cela, les dirigeants du Phoenix sont-ils les mieux placés pour mener l’enquête principale ?

Non.

Le Phœnix est ici juge et partie. Ses intérêts sont multiples.

Le club doit notamment protéger sa réputation. Par exemple, pour convaincre ses meilleurs espoirs de 15 et 16 ans de se joindre à lui plutôt qu’à une université américaine. Un cas très concret : son choix de premier tour au dernier repêchage, Cameron Whynot, hésite toujours entre la LHJMQ et la NCAA. Les allégations publiées dans Sport-Express – avérées ou fausses –ne peuvent que nuire au recrutement du Phœnix.

Imaginons qu’au terme de son enquête interne, le Phœnix révèle l’inexistence des agressions. C’est possible. Même plausible. Il y aura toujours des joueurs, des parents, des agents et des partisans pour mettre en doute ses conclusions et souligner à gros traits son conflit d’intérêts.

Imaginons maintenant le contraire. Que le Phœnix confirme la première version de Yaroslav Alexeyev. Celle publiée dans Sport-Express. Que feraient ses dirigeants ? La plupart des vétérans sont déjà partis. On voit mal l’organisation mettre son programme en veilleuse pendant un an, comme l’avait fait McGill en 2005. Ou avant elle, l’Université du Vermont, en 2000. Dans les universités, le sport n’est pas la raison d’être de l’institution. Au Phœnix de Sherbrooke, oui.

Pour toutes ces raisons, l’enquête doit être menée par une tierce partie. La police ? Il est encore tôt. Pour l’instant, le crime est hypothétique. Mais la LHJMQ pourrait prendre les choses en main. Elle devrait mandater un ex-policier ou un procureur pour faire le travail.

C’est la seule façon de dissiper les doutes sur ce qui s’est passé – ou pas.