Pendant la pandémie, un plat régional chinois a acquis une notoriété phénoménale sous la poussée d’influenceurs locaux. Mais oui, « influenceur », ça existe ici aussi.

Publié le 19 février

Les nouilles fermentées aux escargots sont devenues extraordinairement populaires.

Emily Feng, correspondante de la radio publique américaine NPR, a décidé d’en faire un reportage. Un truc léger plein de saveurs et de couleur locale, rien de controversé.

Mais soudainement, tous les gens qui avaient accepté d’être interviewés sont devenus réticents. Certains ne voulaient plus parler. Des policiers, a raconté le mois dernier la reporter, suivaient à la trace ses allées et venues.

Ça, c’est pour les nouilles aux escargots. Alors imaginez quand il est question de la répression des Ouïghours – Mme Feng a fait des reportages dans la région du Xinjiang.

Les récits des correspondants étrangers en Chine vont à peu près tous dans le même sens : restrictions sans cesse grandissantes, surveillance, menaces envers les sources, pressions diplomatiques dans les pays d’origine… Quand ce n’est pas carrément la révocation de visa.

Je rencontre Pablo Díez au Centre des médias de Pékin 2022. Il est dans la bulle comme tout le monde, mais le reste du temps, il habite à 40 minutes de métro d’ici. Le journaliste espagnol de 47 ans est arrivé à Pékin en 2004, pour le quotidien ABC.

« Je suis arrivé pour l’aventure, un peu comme si je débarquais en parachute, dit-il. Les médias occidentaux commençaient à s’intéresser davantage à la Chine. J’ai rencontré tout de suite des Chinois très gentils, qui m’ont accueilli chez eux, et qui sont devenus ma deuxième famille.

« De 2004 à 2012, c’était l’âge d’or de l’ouverture chinoise. Il y avait un bouillonnement culturel, social, économique à Pékin, c’était extraordinaire. Les gens venaient ici de partout en Chine et de partout dans le monde. »

Il a vu la ville se transformer sous ses yeux à une vitesse jamais vue dans l’histoire humaine.

« Dans ma propre rue, dans le centre est, l’édifice le plus haut avait 20 étages en 2005. Chaque jour en revenant du travail, c’est comme si je voyais se construire la Chine moderne. Il y a maintenant à côté de chez moi la tour Citic (China Zun), qui fait 109 étages. Et bien d’autres. Les petits restaurants, les vieilles maisons sont disparus. Les infrastructures sont apparues avec une rapidité incroyable. J’ai fait le premier voyage en TGV Pékin-Shanghai ; aujourd’hui, la Chine a le plus grand réseau de trains rapides au monde. »

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Si certains sont nostalgiques de la vieille Chine, ce développement économique n’en a pas moins amélioré le niveau de vie d’une grande partie de la population.

À cette époque toute récente, les journalistes voyageaient sans restrictions. La Chine voulait se montrer sous son nouveau visage moderne et confiant.

Mais pendant que la Chine économique et technologique avançait, la Chine politique a tranquillement fait le chemin inverse.

En 2005, une explosion à l’usine de PetroChina a causé le déversement de 100 tonnes de benzène dans le fleuve Songhua. Un des pires désastres environnementaux du pays. Des dizaines de millions de personnes ont été privées d’eau potable, et les polluants ont touché des cours d’eau en Russie et jusqu’à la mer du Japon.

« Je me suis rendu à Harbin et là, je suis allé en bateau avec deux inspecteurs de la Santé publique chinoise. Je prenais toutes les photos que je voulais pendant qu’ils recueillaient des échantillons et me montraient le niveau de polluants. Ce serait totalement inimaginable maintenant. »

De même, en 2009, quand des violences interethniques ont éclaté à Urumqi (on a parlé alors de 200 morts), dans le Xinjiang, entre des musulmans ouïghours et des membres de l’ethnie dominante chinoise Han, les journalistes pouvaient se rendre et interroger des habitants.

Maintenant, contrairement à ce qu’on peut penser, il est facile de se rendre dans le Xinjiang (restrictions sanitaires à part). Mais une fois rendu, impossible de parler à quiconque.

« La dernière fois que je m’y suis rendu, quatre ou cinq agents m’attendaient à l’hôtel et me suivaient. Les gens ont peur de parler aux étrangers, ils savent que ça peut leur causer des problèmes. Si on a un fixer [interprète et aide au journaliste], il va avoir des problèmes. On doit le rencontrer en cachette, s’il accepte de travailler. »

Quand le coronavirus a fait son apparition à Wuhan, il était impossible de parler à quiconque, de se rendre nulle part. « Même à l’hôpital ou au salon funéraire. Pour aller au cimetière, je me suis présenté avec un bouquet de fleurs et ils m’ont suivi jusqu’à la tombe de celui que je disais vouloir visiter. »

Selon lui, d’ailleurs, plus on tarde à démontrer le lien entre l’humain, l’animal intermédiaire (pangolin ?) et le virus, plus l’hypothèse d’un accident de laboratoire prend de la valeur.

Mais revenons à son boulot…

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Parallèlement, sur les réseaux sociaux, le pouvoir communiste déchaîne ses trolls et ses robots contre les moindres critiques du gouvernement. « Ça, je m’y attends, dit Pablo Díez. Mais ce qui me trouble le plus, ce sont les Espagnols qui utilisent Twitter pour attaquer les journalistes comme moi alors que Twitter est censuré en Chine. Leur motivation est souvent simplement une forme d’antiaméricanisme. »

Quand il a écrit que Xi Jinping dirigeait une dictature, le site de son journal (abc.es) a été censuré immédiatement en Chine. L’ambassade de Chine à Madrid a publié une virulente dénonciation des « mensonges » du journaliste, avec son nom en entête.

« C’est devenu très difficile de travailler, mais on finit toujours par trouver des gens assez braves pour nous parler, dénoncer des injustices, souvent à visage découvert. Bien des gens doivent quand même se cacher. »

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PHOTO PHIL NOBLE, REUTERS

Xi Jinping lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques

Que s’est-il donc passé pour que le pays se referme ? Alors que la Chine avait pratiqué une diplomatie d’influence, subtile, elle inonde les médias de messages agressifs avec sa diplomatie du « loup guerrier ».

Il s’est passé… l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, en 2012. « Jusque-là, la Chine était une dictature collective, où les différentes factions du Parti communiste devaient faire des compromis. Quand Mao est mort [en 1976], le parti a craint la prise du pouvoir par un seul homme. Les mandats ne duraient pas plus de 10 ans. »

Xi a changé ça, et tentera de se faire réélire comme président en octobre, au congrès du Parti communiste. Certains analystes disent que la partie n’est pas gagnée, mais Diez est de ceux qui pensent que c’est déjà joué : il a fait des purges massives dans le parti, y compris au plus haut niveau, où une trentaine de dirigeants ont été limogés, notamment dans des campagnes de lutte contre la corruption.

« C’est maintenant une dictature personnelle, et comme dans une secte, toute critique est irrecevable. Xi fait monter la fièvre nationaliste, et combat l’influence culturelle occidentale. Imagine, en 2008, j’ai assisté à un concert pop dans le Grand Hall du peuple ! » L’édifice, situé place Tiananmen, est un lieu mythique du Parti communiste chinois, où se tiennent les grandes assemblées politiques.

Maintenant l’atmosphère est plombée. La télé présente des séries à la gloire des héros historiques (une loi criminalise le fait de s’en prendre à leur mémoire, au fait) ; une sur la guerre contre le Japon fait un tabac. Le film le plus populaire l’an dernier a été La bataille du lac Changjin, un film de trois heures sur la guerre de Corée, où les Américains jouent le mauvais rôle. Commandé par le ministère de la Propagande, qui a raffiné ses méthodes, il a été le film le plus payant au monde après Spider-Man.

Le métier de correspondant étranger a donc perdu beaucoup de ses charmes, dit Pablo. Il retourne d’ailleurs en Espagne « parce que [sa mère a 83 ans ».

Tant pis pour les nouilles aux escargots.