(Toronto) Où ça, du hockey? Voilà 35 jours que les Maple Leafs ont été éliminés. En déambulant au centre-ville de Toronto, on se dit que cela pourrait bien faire trois mois ou cinq ans, ça ne changerait pas grand-chose.

Simon-Olivier Lorange Simon-Olivier Lorange
La Presse

Les Raptors règnent désormais sans partage sur la Ville Reine. Il y a bien sûr les Blue Jays, déjà virtuellement éliminés après un tiers de saison. Ou le Toronto FC, qui fait de son mieux dans la MLS. Mais pour l’heure, Toronto porte exclusivement les marques des griffes des Leonard, Lowry et Gasol, qui ont traîné les Raptors jusqu’en finale de la NBA.

Elle s’amorcera demain soir contre les puissants Warriors de Golden State.

«Je n’ai jamais vu ça, c’est complètement fou», constate Kirsten, gérante de la boutique de souvenirs située au rez-de-chaussée du Scotiabank Arena. Encore ici, le décor est 100% rouge-Raptors. Aucune trace de feuille d’érable bleue, bien que les Leafs disputent ici leurs 41 matchs locaux chaque année.

En ce mardi après-midi pluvieux, le magasin est bondé comme si c’était soir de match. Toute la marchandise portant la signalétique de la finale a disparu. Les clients essaient les maillots les uns après les autres comme dans un grand magasin.

Dehors, les préparatifs sont déjà en marche pour aménager le «Jurassic Park», cet espace où quelque 5000 partisans se réunissent pour regarder chaque partie des séries en plein air. Lors du sixième match de la série contre les Bucks de Milwaukee, cette capacité a été largement dépassée, si bien qu’une véritable marée humaine en délire a envahi le quadrilatère en entier.

PHOTO BILL STREICHER, USA TODAY SPORTS

Kawhi Leonard est la pierre angulaire des Raptors.

Le prénom

Les succès des Raptors et le premier passage en finale de leur histoire contribuent bien sûr largement à cette frénésie. Mais un prénom en particulier est sur toutes les lèvres.

«La différence avec le passé, c’est Kawhi», tranche Kirsten.

Kawhi (prononcez ka-ouaille), c’est Kawhi Leonard, véritable locomotive de cette équipe. L’ailier, acquis l’été dernier dans une transaction-choc qui a envoyé DeMar DeRozan à San Antonio, a été le cœur et l’âme des Raptors depuis le début des séries éliminatoires. Son panier gagnant dans la toute dernière seconde du septième match contre Philadelphie est sur-le-champ devenu une pièce d’anthologie. Tout comme son dunk ravageur lors du match d’élimination contre Milwaukee.

PHOTO DOUG IVES, LA PRESSE CANADIENNE

On retrouve même Kawhi Leonard peint sur les murs de la ville!

Le président des Raptors, Masai Ujuri, a déclaré cette semaine que Leonard était le meilleur joueur de la ligue. Et à Toronto, partisans et analystes débattent à savoir s’il est le meilleur joueur de l’histoire de la franchise.

Mais la relation avec Leonard demeure mitigée pour plusieurs. Titulaire de l’autonomie complète au terme de la saison, la superstar des Raptors n’a toujours pas annoncé si elle signerait ou non une nouvelle entente à Toronto. Les rumeurs vont bon train, dans un sens comme dans l’autre.

Une véritable entreprise de séduction bat même son plein. Pensons notamment à la campagne #KaWineAndDine (traduction maladroite: du vin et un dîner pour Kawhi). Ainsi, sur Instagram, des commerçants s’engagent à offrir gratuitement leurs services à vie à Leonard s’il élit domicile dans la Ville Reine.

Équipe globale

Le fait est que Leonard a donné à Toronto ce que la métropole canadienne n’a pas connu depuis plus de deux décennies : une chance légitime de décrocher un titre majeur.

Depuis les deux victoires consécutives des Blue Jays en Série mondiale en 1992 et en 1993, Toronto mange son pain noir. Les Raptors se sont démarqués au cours des trois saisons qui ont précédé l’actuelle, mais chaque fois ils ont baissé pavillon devant LeBron James et les Cavaliers de Cleveland avant la finale.

Le Toronto FC a pour sa part remporté la coupe MLS en 2017, mais dans un circuit qui n’a pas encore le lustre de la NBA, de la LNH ou des Ligues majeures de baseball. Et les Leafs n’ont pas touché au sommet.

«Les gens ont cruellement besoin qu’une de nos équipes gagne», estime Euan, Écossais établi à Toronto depuis une dizaine d’années. Au volant de son taxi, ce fou de sport professionnel passe ses journées à discuter du sort des franchises locales. «Tous les joueurs actuels des Raptors ont une histoire, se donnent corps et âme pour la victoire. C’est une équipe qui rassemble tout le monde derrière elle.»

Cette idée de l’inclusion revient presque systématiquement dès qu’on sonde le moindrement les fans des Raptors. La formation compte en effet sur une base de partisans de tous les horizons, autant sur les plans ethnique que socioéconomique. Une cassure nette avec la base naturelle des Maple Leafs – si ce n’est de la LNH en général –, davantage composée de Blancs issus de la classe moyenne.

De fait, selon le recensement de 2016, plus de la moitié de la population de la grande région de Toronto se disait issue d’une minorité visible.

«Le centre de Toronto et ses proches banlieues sont beaucoup plus diversifiés que ses banlieues éloignées, restées fidèles au hockey», analyse Quincy, employée d’une boutique de chaussures de sport.

Le Toronto Star a d’ailleurs récemment consacré un long reportage à la relation intime qu’entretiennent les communautés culturelles avec les Raptors.

«Le basketball est un sport qui ne coûte pas cher, bien plus accessible pour les jeunes que le hockey. Les Noirs, les Blancs, les Asiatiques: tout le monde s’y reconnaît», renchérit Quincy, elle-même d’ascendance africaine.

En outre, «personne ne peut se payer des billets pour aller voir les Leafs», ajoute Euan. «De toute façon, les Raptors donnent un meilleur spectacle!», conclut-il.

PHOTO JOHN E. SOKOLOWSKI, USA TODAY SPORTS

Le chanteur Drake est l’un des plus grands ambassadeurs des Raptors.

Négligés

Malgré l’enthousiasme des fans, les Raptors amorcent la finale avec le statut de négligés. Bien que l’équipe ait inscrit une victoire de plus en saison que les Warriors, ces derniers sont donnés favoris par 3 contre 1, selon les cotes publiées plus tôt cette semaine à Las Vegas.

Hier encore, Pascal Siakam et Fred VanVleet se sont évertués à dire aux journalistes que c’était une toute nouvelle série et qu’ils allaient tout donner pour contenir Stephen Curry et sa bande, vainqueurs de trois des quatre derniers championnats et présents en finale pour la cinquième saison de suite.

Suivis par une inéluctable aura d’excellence, les Warriors feront d’ailleurs leur apparition dans la Ville Reine aujourd’hui dans le cadre de la journée médias, coup d’envoi officiel de la série finale à la veille du premier match.

Le Globe and Mail rapportait hier matin que le réseau ESPN s’apprêtait à installer 76 caméras au Scotiabank Arena, et que 500 accréditations avaient été délivrées aux journalistes de partout en Amérique.

On peut ainsi dire que, pour la première fois de l’histoire de la franchise, littéralement tous les yeux du basketball seront tournés vers Toronto.

Les Raptors et leurs fans voudront bien paraître devant la visite.

Warriors de Golden State c. Raptors de Toronto, demain à 21h