Stephen Bronfman est « déçu », « fatigué » et « bouleversé » au vu d’une nouvelle « difficile à digérer ». On a senti l’émotion du meneur du Groupe Baseball Montréal monter à plusieurs reprises lors de sa visioconférence, jeudi.

Mis à jour le 20 janvier
Jean-François Téotonio
Jean-François Téotonio La Presse

C’est que le comité exécutif du baseball majeur a finalement décidé de ne pas aller de l’avant avec le projet d’un club en garde partagée entre les villes de Montréal et de Tampa.

La nouvelle, d’abord rapportée par La Presse et le Tampa Bay Times, a été confirmée par le propriétaire des Rays de Tampa Bay, Stuart Sternberg, jeudi après-midi, avant que Bronfman ne prenne la parole quelques heures plus tard.

« On croyait tellement dans ce plan-là de villes sœurs avec Tampa, a déclaré l’homme d’affaires montréalais, la mine souriante, mais déconfite. On n’a vraiment pas de plan B. On va laisser la poussière retomber. »

Les mots-clés : « pas de plan B ». C’est donc dire que le retour du baseball à Montréal tout court, non pas seulement en garde partagée, est pour l’instant mort dans l’œuf.

De l’autre côté de l’écran, l’homme affiche un mélange de bonhomie et de désespoir. Il faut dire qu’il travaille sur ce projet depuis 2016. Et en un coup de fil, « ce travail de fond incroyable » est tombé à l’eau.

Les émotions sont fortes, c’était un projet qui me passionnait. […] Peut-être qu’il y a une façon de l’adapter à une équipe permanente, mais on n’y est pas pour l’instant.

Stephen Bronfman

« C’est difficile à digérer. Ils ont dit oui tellement de fois, et finalement ils ont dit non. […] On a fait beaucoup de travail, on a amassé beaucoup de données. Je suis un peu déçu. »

Bronfman aimait l’idée de travailler avec les Rays. Il considère que Stuart Sternberg est un des « meilleurs opérateurs » de la ligue. Mais l’idée de gérer une franchise à lui seul ne l’enchantait pas.

« Est-ce que je veux exploiter une franchise ? J’ai déjà un emploi ! (I got a day job, man !). Je suis fatigué, et un peu frustré. On avait quelque chose de tellement bien. »

Étonnamment, l’homme d’affaires montréalais dit n’avoir jamais parlé directement au baseball majeur ; toutes les discussions se sont faites par l’entremise de Sternberg.

« C’est l’équipe de Stuart, explique Bronfman. On faisait toujours ça avec lui. Il est dans le comité exécutif du baseball. C’est lui qui engageait les discussions. »

Le plan des « villes sœurs » prévoyait la construction de deux nouveaux stades de baseball. L’un dans la région de Tampa Bay, financé par le club et les gouvernements locaux. L’autre au bassin Peel, à Montréal, sur des terrains appartenant en grande partie à la Société immobilière du Canada (SIC), une agence du gouvernement fédéral. L’équipe devait amorcer la saison en Floride, avant de déménager au Québec, en juin.

Selon ce qu’on peut tirer d’une réponse évasive à ce sujet, l’homme d’affaires ne semble pas avoir d’option sur le terrain en question.

« Je ne suis pas [promoteur], je ne sais pas où [le projet du bassin Peel] va aller », lance Bronfman en soupirant.

« On avait une vision. Un jour, j’aimerais partager cette vision, parce que les Québécois et les Montréalais, tout le monde doit voir toute la beauté du projet. J’ai déjà dit que j’avais eu des larmes [en regardant la maquette]. J’aimerais partager les images, parce qu’elles étaient fortes. »

Stuart Sternberg abondait dans le même sens un peu plus tôt. Le projet du stade à Montréal planifiait d’« accueillir des évènements à longueur d’année », révélait-il. « Leur plan prévoyait des éléments avec une grande valeur civique. »

Bronfman mentionne à plusieurs reprises qu’il a « un numéro de téléphone et un courriel », sa façon de dire qu’il va continuer à être impliqué dans un hypothétique processus visant à ramener le baseball majeur à Montréal. Mais il ne sera plus celui qui en prendra les rênes.

« J’aurai le plaisir d’aider et d’en discuter, mais pas aujourd’hui, lâche-t-il. J’ai une compagnie et une famille et je dois m’en occuper. »

PHOTO LM OTERO, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Rob Manfred, commissaire du baseball majeur

« Le baseball majeur n’est pas prêt »

Mais donc, pourquoi le baseball majeur a-t-il finalement décidé de freiner ? Le projet avait reçu l’appui du commissaire Rob Manfred tout juste avant la pandémie, en février 2020.

Pour Stuart Sternberg, propriétaire des Rays de Tampa Bay, « le baseball majeur n’est pas prêt » à se lancer dans l’aventure d’une garde partagée.

Mais il ne sait pas exactement pourquoi ses homologues au comité exécutif de la MLB ont changé d’idée.

Au départ, l’idée suscitait beaucoup d’hésitation, mais elle a germé. On a eu de bonnes conversations, et les gens comprenaient de plus en plus les avantages de la garde partagée.

Stuart Sternberg, propriétaire des Rays de Tampa Bay

« C’était le cas avec la Major League Baseball. Ils trouvaient que c’était une bonne idée pour le sport, et les mentalités ont évolué. Ce n’est que récemment que les choses se sont détériorées. On ne sait pas trop pourquoi. Ce n’était finalement pas quelque chose qui intéressait la MLB. »

Il lance l’hypothèse voulant que « parfois, les gens ne veulent pas être les premiers » à se lancer dans une telle innovation.

Comme Bronfman, Sternberg trouve la nouvelle « décourageante ». Il assure tout de même que son but « a toujours été, et reste, de faire prospérer les Rays à Tampa ». « On a toujours dit vouloir garder l’équipe ici pour des générations et des générations. »

Le propriétaire des Rays a par ailleurs salué le travail de l’équipe de Bronfman et des gens impliqués dans le projet à Montréal.

Le Groupe Baseball Montréal « était aussi anéanti que nous, sinon plus », a-t-il déclaré. « Les gens de Montréal doivent être tenus en haute estime pour ce qu’ils ont fait. »

« Montréal est une région qui a perdu le baseball, et elle mérite de le retrouver. »

PHOTO YVES TREMBLAY, LES YEUX DU CIEL

Le bassin Peel

Le bassin Peel « ne peut plus attendre »

Le Groupe Baseball Montréal n’avait pas encore annoncé comment il comptait financer l’acquisition du terrain ni la construction du stade, avant que le projet tombe à l’eau. La mairesse de Montréal, Valérie Plante, avait précisé que la Ville n’investirait pas dans la construction d’un nouveau stade.

Plante s’est d’ailleurs dite « déçue d’apprendre que nos Expos ne seront pas de retour à Montréal », jeudi.

Je salue les efforts du Groupe Baseball Montréal et la passion de monsieur Bronfman pour sa ville. Comme mairesse, je dois prendre acte de la décision de la MLB et poursuivre la planification du secteur hautement stratégique du bassin Peel qui ne peut plus attendre pour accueillir des logements et des entreprises dont nous avons besoin pour le développement de notre ville.

Valérie Plante, mairesse de Montréal

« Notre administration entend travailler avec la SIC et le gouvernement fédéral afin que le redéveloppement du secteur prenne en compte les besoins de la population. Montréal est une ville de baseball et je suis confiante que ce n’est que partie remise. »

La Chambre de commerce du Montréal métropolitain a aussi réagi par voie de communiqué, en fin d’après-midi.

La décision « est décevante compte tenu de la qualité de la proposition élaborée par Stephen Bronfman et son groupe, en plus des signaux encourageants qu’ils avaient reçus depuis 18 mois », indique Michel Leblanc, président et chef de la direction de la Chambre de commerce.

« Nous comprenons que cette décision entraîne l’abandon à court terme du projet du retour du baseball majeur à Montréal. Je ne peux qu’applaudir l’engagement de leaders d’affaires et le développement de projets ambitieux susceptibles de renforcer le statut de Montréal comme métropole nord-américaine de premier plan. La Chambre continuera d’appuyer ces initiatives porteuses pour notre économie. »

Avec Alexandre Pratt, La Presse