Chaque semaine, deux journalistes de la section des sports s’affrontent dans une joute rhétorique parfois sérieuse, souvent moins. Cette semaine, Richard Labbé et Alexandre Pratt débattent à savoir si Barry Bonds et les autres joueurs de l’ère des stéroïdes ont leur place au Temple de la renommée du baseball.

Richard Labbé Richard Labbé
La Presse

Alexandre Pratt Alexandre Pratt
La Presse

Richard Labbé

Salut, Alexandre, comment vas-tu ? Je te sais un peu historien du baseball, et si je ne m’abuse, tu connais toutes les répliques par cœur de l’imposant documentaire Baseball de Ken Burns, paru dans les années 1990. Tu me dirais que tu possèdes des versions de ce chef-d’œuvre en Beta, VHS, DVD et Blu-ray que je ne serais même pas surpris. Eh bien, tu sais comment ça commence à peu près, non ? Tiens, voici ce que Wikipédia a à dire de bon sur les White Sox de 1919 : « Le scandale des Black Sox fait référence à des évènements ayant eu lieu avant, pendant et après la Série mondiale de 1919, alors que huit membres des White Sox de Chicago furent bannis des Ligues majeures après avoir été reconnus coupables d’avoir intentionnellement fait perdre leur équipe. » Tu sais ce qui me frappe avec ce passage, Alexandre ? C’est l’année, 1919. Ça veut dire que la triche au baseball, ça fait longtemps que ça dure, et je dirais même que c’est dans l’ADN du sport. Alors, cher collègue, dis-moi donc pourquoi Barry Bonds, tricheur notoire s’il en est, devrait être honni, puisqu’il n’a fait que perpétuer la fière tradition de tordre les règles ?

Alexandre Pratt

Salut, Richard. Tu as raison. Le baseball et la triche sont comme Brady et le Gronk : inséparables. Et cette relation a commencé bien avant les ChiSox de 1919. Connais-tu l’histoire du lanceur Pud Galvin ? Un des meilleurs lanceurs des années 1880. Il est d’ailleurs au Temple de la renommée. Son truc ? L’élixir de Brown-Séquard. C’est quoi, ça ? De la testostérone extraite des testicules d’un singe, qu’il s’injectait avec une seringue avant ses départs. Paraît que ça crinquait son homme. Après ça, il n’y avait plus de limites. Dans le champ, à Detroit, il y a longtemps eu une réclame publicitaire mettant en vedette un autochtone. Ses yeux bougeaient. Ça faisait rire tout le monde. (Une autre époque…) Sauf que sais-tu pourquoi ses yeux bougeaient ? Parce que des espions des Tigers interceptaient les signaux du receveur. Si les yeux clignaient, ça annonçait une balle à effet au frappeur. Sinon, une rapide. Ingénieux, non ?

RL

Alors c’est exactement le fond de mon argumentaire, aussi le dessus : si tout ça est admis, si les Astros de Houston peuvent encore pousser la triche un peu plus loin et recevoir une tape sur les doigts de la ligue en retour, si quantité de lanceurs sont au Temple même s’ils ont mis de la vaseline sur la balle pendant toute une carrière, si tout ça est admis, quel est donc le problème avec Barry Bonds ? Il n’a fait que tordre les règles pour se donner un avantage, comme des centaines d’autres l’ont fait avant lui.

AP

Parce qu’il existe une échelle de la tricherie. La vaseline, la laine d’acier, le papier émeri, le vol de signaux, c’est dans les mœurs depuis plus de 100 ans. Si c’est fait discrètement, c’est toléré par les autres joueurs. Un palier au-dessus, il y a la tricherie technologique. Ce qu’ont fait les Astros. Ça, c’est moins accepté. Si tu te fais pincer, attends-toi à recevoir une couple de rapides hautes à l’intérieur. Puis tout en haut, il y a le dopage. D’abord, il procure un avantage indéniable sur la concurrence. Mais surtout, il est dangereux. Des athlètes en sont morts. Alors, cautionner le dopage en admettant Barry Bonds et Roger Clemens au Temple, quel message ça envoie à nos enfants ? Risquez votre santé pour lancer la balle 4 km/h plus vite ?

RL

Pardon, comment ? Une « échelle de la tricherie » ? Eh bien. On la trouve où, cette échelle ? Et puis surtout, elle est de quelle couleur ? D’un coup que je tombe dessus par hasard, j’ai un fils de 11 ans qui frappe bien la balle et à qui je pourrais faire brûler des étapes, si sa mère est d’accord, bien sûr… Mais soyons sérieux. À mes yeux, ça ressemble un peu plus à de l’hypocrisie. On accepte ceci pour tolérer cela ? On dénonce ce gars-là pour donner carte blanche à un autre ? N’importe quoi. À partir du moment où le baseball a accepté et encouragé tout ce que tu as écrit (et aussi le liège dans les bâtons… au fait, ça existe encore, du liège ?), Barry Bonds ne peut plus jouer le rôle du vilain dans ce film-là. Barry Bonds est devenu Barry Bonds parce que la culture du baseball lui a permis de le faire. Point barre.

AP

Le plus hypocrite dans tout ça, c’est que le baseball majeur s’en lave les mains. Car ce n’est pas lui qui décide qui est admis au Temple. Ce sont les journalistes. Une aberration. Les reporters devraient cesser de voter. Ce n’est pas leur travail. Ça forcerait ainsi le baseball majeur à prendre ses responsabilités et à trancher sur le sort des dopés. Parlant de tricherie au Temple, ils vont faire quoi, dans la NFL, avec Tom Brady et les ballons dégonflés ?

RL

C’est une bonne question. Cela dit, s’il fallait sortir des différents temples toutes les statuettes des joueurs qui ont commis des péchés, à divers degrés, il y aurait des rangées vides en entier…