Comment Babe Ruth s’est-il retrouvé à l’arrêt-court pour une équipe de Hochelaga, une semaine après avoir frappé quatre circuits dans la Série mondiale ?

Alexandre Pratt Alexandre Pratt
La Presse

Ce n’est pas une histoire de pêche. C’est vraiment arrivé. Ce jour-là, le Bambino a même donné à La Presse une entrevue aussi exclusive que surréaliste.

Reculons d’un siècle. En octobre 1926. Babe Ruth, 31 ans, est au sommet de sa gloire. Les publicistes se l’arrachent. Son visage est imprimé sur les emballages de chocolat, les bouteilles de soda et les paquets de cigarettes. « Il est aussi connu, sinon mieux, que [John] Rockfeller et [Thomas] Edison », relate La Presse.

Ses admirateurs se comptent par millions. Parmi eux, on retrouve le Montréalais Fred Gabdois. Un maniaque de baseball. Légèrement mégalomane. Il invite parfois des clubs étrangers pour se mesurer à l’équipe qu’il dirige. Mais cette fois, Gadbois se surpasse. Il paye deux vedettes des Yankees, Ruth et le lanceur Urban Shocker, pour venir se mesurer aux meilleurs joueurs locaux.

Babe Ruth arrive à Montréal quelques heures avant la partie du 17 octobre. Gadbois va lui-même l’accueillir à la gare. Dans les corridors, les passants font une « ovation enthousiaste » au puissant cogneur. Ruth et Shocker vont dîner avec les Chevaliers de Colomb, rue de la Montagne, puis se dirigent vers l’est de l’île. Sur leur chemin, ils s’arrêtent dans une tabagie, où ils croisent un journaliste de La Patrie. « Salut aux sportsmen de La Patrie », écrivent-ils sur un petit bout de papier qu’ils remettent au reporter.

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Babe Ruth à Montréal, le 17 octobre 1926. De gauche à droite : le promoteur Fred Gadbois, Babe Ruth, Urban Shocker et le journaliste Albert Laberge de La Presse. À l’avant-plan, la mascotte du club.

Moins d’une heure avant le début de la rencontre, Ruth et Shocker sont déposés au parc Guybourg, au coin des rues Notre-Dame et Dickson. C’est un très petit stade, sans prétention, rénové pour l’événement. Les deux joueurs sont accueillis par des centaines de partisans, dont certains font le pied de grue depuis cinq heures. À l’intérieur du stade, le journaliste de La Presse, Albert Laberge, se présente auprès de Babe Ruth et obtient une entrevue exclusive.

Laberge est lui aussi tout un personnage. Une tête forte. Renvoyé du collège pour avoir lu des auteurs censurés, il commence à La Presse en 1896, où il tient la chronique sportive. Mais il se fait surtout connaître grâce à son roman La Scouine, dont le réalisme fait scandale. Monseigneur Bruchési place le livre à l’index. Un critique qualifie Laberge de « père de la pornographie au Canada ». Parions que c’est un titre dont le journaliste était fier.

Mais devant Ruth, Laberge est béat. Comme un groupie. Ses questions sont mièvres. Mielleuses. Complaisantes.

Après des politesses à propos de la Série mondiale – « les Yankees ont été malchanceux », indique Ruth –, le journaliste questionne le Bambino sur… les buts sur balles intentionnels. Puis Laberge se désole d’apprendre que « contrairement à ce qui a été annoncé, Ruth ne pourra prendre part à aucune expédition de chasse cet automne. Il a un engagement théâtral de 12 semaines, qui doit commencer incessamment et qui se terminera au moment de l’entraînement ».

« Alors, demande Laberge à Ruth, vous n’aurez pas de repos ? Vous ne pourrez pas passer une petite vacance sur votre ferme ?

— Malheureusement, non. Pas cette année.

— Avez-vous l’intention de rester longtemps encore dans le baseball, ou de vous retirer en pleine gloire ?

— Je resterai dans le baseball aussi longtemps que le sport aura besoin de moi.

— Et croyez-vous que le baseball va continuer à devenir de plus en plus populaire ?

— Le baseball ne peut manquer de devenir de plus en plus populaire. C’est le sport national du plus gros pays du globe. »

Au moins, on aura appris que Babe Ruth n’irait pas tirer du chevreuil cet automne-là…

***

Pendant l’entraînement d’avant-match, Babe Ruth donne un aperçu de sa puissance. Il frappe la balle par-dessus la clôture – une première dans l’histoire du parc Guybourg. La foule est en délire. Il réussit l’exploit sept fois. Il présente ensuite un trophée au gérant de l’équipe championne de la ville de Montréal.

Puis la partie commence. Le Bambino, vêtu de son uniforme gris des Yankees, frappe d’abord une chandelle que le voltigeur perd de vue. Ruth vole le deuxième but. À sa présence suivante, il se rend sur les sentiers à la suite d’une erreur, mais Urban Shocker le surprend à contre-pied.

En défense, Ruth commence le match au premier but. Sauf que l’arrêt-court de son équipe est une vraie passoire. Laberge évoque « une série d’erreurs désastreuses ». Ruth va donc le remplacer de l’autre côté de l’avant-champ. Au terme d’une manche, plutôt que de rentrer au banc, la vedette du jour décide d’aller s’asseoir au beau milieu de la foule. Parmi les spectateurs, c’est la folie.

« Tous ceux qui l’ont vu ont été conquis par ses manières affables, écrit Laberge. Il a mis son nom sur toutes les balles et les programmes qu’on lui a présentés. Il a serré toutes les mains qu’on lui a tendues […] Il a un caractère bon enfant. »

Ceux qui ont acheté un billet dans les estrades populaires se ruent sur les sièges payants, trop chers pour avoir trouvé preneurs. Les badauds à l’extérieur du stade trouvent une brèche dans la clôture et s’installent dans les places laissées vacantes.

Sur le terrain, Ruth assure le spectacle à lui seul. Lorsque l’arbitre est blessé après avoir été atteint d’un lancer, le Bambino enfile masque et plastron et le remplace pendant une manche.

À sa troisième présence au bâton, Ruth prend du retard. Le compte est d’une balle et deux prises. Urban Shocker lui sert une balle basse. Ruth ne rate pas sa chance. Il catapulte l’offrande par-dessus la clôture du champ droit pour un circuit. Il répète son exploit en neuvième manche. Cette fois, la balle va encore plus loin.

« Les deux plus beaux circuits jamais frappés à Montréal », s’extasie Laberge.

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Une page de La Presse du 18 octobre 1926

« Il a frappé la balle avec une force terrible, l’envoyant non seulement par-dessus la clôture, mais au-dessus des saules géants, sur le terrain avoisinant le parc. Selon toutes apparences, la balle s’est élevée à 125 à 150 pieds de hauteur, et elle est allée tomber à une distance d’environ 400 pieds. »

Lorsque Babe Ruth se présente au monticule en fin de neuvième manche, son club mène 4-3. Sauf qu’il y a un problème. Toutes les balles ont disparu. Le gérant Jos Choquette en avait acheté 48. Mais le Bambino en a frappé neuf hors du stade. Il en a signé des dizaines. Il y a eu quelques fausses balles. Si bien qu’il n’en restait plus pour terminer la partie. L’équipe de Babe Ruth fut déclarée victorieuse.

« Lorsqu’il a quitté le terrain, la foule s’est précipitée à sa suite. Les uns pour le voir de plus près, les autres pour le féliciter de ses exploits. Il a été rudement bousculé », rapporte Laberge.

Puis le Babe est retourné dans ses terres, laissant aux Montréalais le souvenir d’une partie aussi improbable que divertissante.