Le gouvernement du Canada a pris la bonne décision en interdisant aux Blue Jays de Toronto de disputer leurs matchs locaux au Centre Rogers cette saison.

Philippe Cantin Philippe Cantin
La Presse

Le gouvernement de l’Ontario et l’administration municipale avaient donné leur accord, renforçant ainsi la pression sur Ottawa. Mais après une longue réflexion – le calendrier s’amorce jeudi –, le verdict est tombé : les risques de transmission de la COVID-19 sont trop élevés pour accepter cette demande.

On ne peut certes pas reprocher au gouvernement fédéral un manque d’appui au sport professionnel durant la pandémie. Après tout, c’est au Canada que la LNH reprendra ses activités le 1er août. Mais le plan proposé est plus sécuritaire que celui du baseball majeur. Les 24 équipes en lice prendront leurs quartiers dans les « bulles » de Toronto et d’Edmonton et seront soumises à des consignes sanitaires strictes.

PHOTO JOHN E. SOKOLOWSKI, USA TODAY SPORTS

Il n’y aura pas de baseball cette saison au Centre Rogers de Toronto.

L’approche du baseball est plus risquée. Bien sûr, les matchs seront disputés à huis clos, et les joueurs devront respecter la distanciation physique à l’extérieur de la surface de jeu. Mais, sauf pour les Blue Jays, qui s’installeront peut-être à Buffalo, les clubs disputeront leurs matchs locaux dans leur stade. Résultat : toutes les équipes voyageront de ville en ville comme à l’habitude. Une recette pour la catastrophe ? Possible.

Il suffit de jeter un coup d’œil au calendrier des Blue Jays pour comprendre les réticences du gouvernement du Canada. Leurs trois premiers matchs sont en Floride, contre les Rays de Tampa Bay, et les deux suivants à Washington. Toute leur délégation, ainsi que leurs premiers visiteurs, auraient ensuite franchi la frontière pour l’ouverture locale, le 29 juillet.

Évidemment, pas question de quarantaine puisque les matchs se succèdent au rythme habituel. Comment le gouvernement aurait-il pu justifier pareille dérogation aux restrictions imposées aux Canadiens depuis des mois ?

Aux États-Unis, la progression de la COVID-19 est inquiétante. On atteint chaque jour ou presque des records de nouveaux cas. Et la réaction de l’administration Trump est d’une ineptie inouïe.

Voici d’ailleurs ce que nous a appris le Washington Post le week-end dernier : le président souhaite retrancher d’un projet de loi les milliards de dollars prévus pour permettre aux États de conduire des tests et retrouver les gens ayant eu un contact avec des porteurs du virus. On connaît la théorie du diviseur en chef : en diminuant le nombre de tests, les nouveaux cas connus seront moins nombreux. Et ses chances de réélection seront meilleures.

Face à cette aberration, comment le gouvernement du Canada peut-il faire confiance à celui des États-Unis ? Comment accepter le plan du Baseball majeur, qui, contrairement à la LNH, à l’Association nationale de basketball (NBA) et à la Major League Soccer (MLS), a écarté le concept des « bulles » ?

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En rejetant la demande des Blue Jays, Ottawa crée un précédent susceptible d’avoir une incidence sur les trois équipes canadiennes de la MLS, tout comme sur la saison 2020-2021 de la LNH, dont le lancement est prévu le 1er décembre prochain.

Au soccer, l’objectif de la MLS est de poursuivre le calendrier après le tournoi en cours en Floride.

(Avant d’aller plus loin, notons que la MLS relève pour l’instant avec succès le défi sanitaire. Les 16 et 17 juillet, plus de 1100 membres de la délégation – joueurs, arbitres et personnel de soutien – ont été testés, et tous les résultats ont été négatifs.)

Mais, après ce tournoi, est-ce réaliste de penser que les équipes de Montréal, de Toronto et de Vancouver accueillent des clubs américains pour des matchs ? La frontière canado-américaine, fermée jusqu’au 20 août, rouvrira-t-elle ou une nouvelle prolongation sera-t-elle promulguée ?

Si elle demeure fermée, pourquoi accorder une exemption à la MLS après l’avoir refusée aux Blue Jays ? D’autant plus qu’une amélioration rapide de la situation aux États-Unis est improbable. Bien sûr, le nombre de matchs au soccer est modeste par rapport au nombre de parties au baseball, mais le principe de quarantaine demeure inapplicable.

Autre question : a-t-on vraiment le goût de recevoir à Montréal des équipes de la Floride comme Orlando et Miami ?

Et toujours à propos de la frontière : si elle rouvrait, des restrictions seraient-elles imposées ?

Dans la LNH, l’objectif est de retrouver une certaine normalité des activités en 2020-2021. Et même si les matchs sont présentés à huis clos partiel ou complet, le Canada voudra-t-il composer avec le va-et-vient des équipes visiteuses ?

Les joueurs, au Canada comme aux États-Unis, ne vivront sans doute plus dans une « bulle » à l’amorce du calendrier. Ils côtoieront leurs familles, dont les membres mèneront aussi leur vie quotidienne avec ses dangers inhérents de transmission du virus.

Le développement d’un vaccin changerait la donne. Mais serait-il offert en grande quantité dès cette année ?

L’arrivée de Joe Biden à la présidence des États-Unis serait aussi rassurante dans la lutte contre la COVID-19. L’élection a lieu en novembre, mais sa date d’entrée en fonction serait le 20 janvier 2021. L’administration Trump resterait aux commandes jusque-là.

PHOTO OLIVIER DOULIERY, AGENCE FRANCE-PRESSE

Joe Biden, candidat démocrate à la présidence des États-Unis

En expliquant la décision à propos des Blue Jays, le ministre fédéral de l’Immigration, Marco Mendicino, a écrit : « Ce qui est particulièrement préoccupant est le fait que les Blue Jays de Toronto seraient tenus de jouer dans des endroits où le risque de transmission du virus demeure élevé. »

La situation aura-t-elle changé l’automne prochain ? On l’ignore. Ce virus nous déjoue tous les jours. Mais le gouvernement ne ferme pas la porte en cas d’amélioration, notamment en vue d’une éventuelle participation des Blue Jays aux séries éliminatoires : « Nous demeurons ouverts à l’examen de plans de reprise future après la saison si le risque de transmission du virus diminue. »

Un gros « si », on le sait bien.

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Nous rêvons tous du jour où la COVID-19 sera maîtrisée. Mais d’ici là, la prudence s’impose. Dans son communiqué, le ministre Mendicino reconnaît l’importance des sports professionnels pour l’économie et les Canadiens.

« En même temps, notre gouvernement continuera à prendre des décisions à la frontière en fonction des conseils de nos experts en santé afin de protéger la santé et la sécurité de tous les Canadiens », ajoute-t-il.

C’est la voix de la raison. Même si on aime le sport professionnel, il est inutile de précipiter le retour à la normale.