(New York) Une chose contrarie toujours Barry Larkin quand il regarde sa plaque de joueur par excellence : l’autre nom gravé sur le trophée, celui de Kenesaw Mountain Landis.

Ben Walker
Associated Press

« Pourquoi il y est ? » s’est demandé l’arrêt-court afro-américain élu joueur par excellence de la Nationale en 1995.

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Le trophée du joueur par excellence de la saison 1947, qui fut remis à Joe DiMaggio. Le visage et le nom de Kenesaw Mountain Landis sont bien évidence sur la plaque, en lettres d’or deux fois plus grosses que celles du nom du gagnant.

« J’ai toujours su ce que son nom représentait pour l’histoire des Noirs au Baseball majeur, les injustices et les inégalités que les joueurs noirs ont dû vivre sous son règne », a déclaré cette semaine l’ex-porte-couleurs des Reds de Cincinnati.

Embauché en 1920 à titre de premier commissaire pour aider à régler le problème de paris grandissant au baseball, le legs de Landis est « toujours une histoire compliquée », qui comprend des exemples bien documentés de racisme, a expliqué l’historien officiel de la MLB, John Thorn.

Ce qui est clair, noir sur blanc : il n’y a pas eu de joueur noir dans les Majeures pendant son règne de 25 ans. Jackie Robinson est arrivé en avril 1947, environ deux ans et demi après la mort de Landis.

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Jackie Robinson a été le premier noir à être admis dans le baseball majeur en en avril 1947, deux ans et demie après la mort du commissaire Kenesaw Mountain Landis.. On le voit ci-haut signant son contrat des mineures avec les Royaux de Montréal le 23 octobre 1945. De gauche à droite : le président des Royaux Hector Racine, le copropriétaire et directeur général des Dodgers de Brooklyn Branch Rickey Jr., Robinson, et le vice-président des Royaux Roméo Gauvreau.

« Landis fait partie de l’histoire, bien que ce soit une partie sombre de celle-ci », a indiqué le gérant des Astros de Houston, Dusty Baker.

Lourd héritage

Bien peu de partisans savent que le nom de Landis apparaît sur toutes les plaques remises aux joueurs par excellence. La plupart ne lui donnent que ce nom. Mais il s’y trouve bel et bien, sur chaque plaque remise dans l’Américaine comme la Nationale depuis 1944 : « Kenesaw Mountain Landis Memorial Baseball Award », en lettres d’or deux fois plus grosses que celles du nom du gagnant.

Avec une empreinte plutôt imposante de son visage en plus.

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Kenesaw Mountain Landis en 1938. Le legs de Landis est « compliqué » et contient du « racisme documenté », note l’historien officiel du baseball majeur, John Thorn.

Pour certains joueurs par excellence, il est temps de mettre fin à cette pratique vieille de 75 ans.

« Si vous voulez dénoncer les gens associés au baseball qui ont fait la promotion du racisme en continuant de bloquer l’accès aux joueurs noirs, Kenesaw Landis serait un candidat de choix », a déclaré Mike Schmidt, trois fois élu joueur par excellence.

C’était la norme dans le baseball au début des années 1900. Ça ne veut pas dire que ce soit correct, par contre, a ajouté l’ex-Phillie, qui est Blanc. De retirer son nom des plaques démontrerait toute l’injustice de cette époque. Je remplacerais volontiers toutes les gravures de mes trophées.

Mike Schmidt, trois fois élu joueur par excellence.

« Nous sommes en 2020 et les choses ont changé à travers le monde. Cela peut changer pour le mieux, a ajouté le joueur par excellence de la Nationale en 1991, Terry Pendleton. Des statues sont déboulonnées, les gens évaluent la pertinence de certains monuments. Nous devons aller au fond des choses, faire ce qui doit être fait. Oui, il est peut-être temps de changer le nom de cet honneur. […] Le trophée de joueur par excellence est suffisamment important qu’il n’a pas besoin de porter le nom de quiconque. »

Plusieurs honneurs convoités du baseball portent le nom de grands hommes : Robinson, Hank Aaron, Roberto Clemente, Cy Young, Willie Mays et Ted Williams entre autres. Comment celui de Landis s’est retrouvé là ? C’est facile à retracer.

Scandale des Black Sox

Juge fédéral de Chicago, Landis a rapidement établi son rapport de force comme commissaire, bannissant « Shoeless » Joe Jackson et les Black Sox pour le scandale de la Série mondiale truquée de 1919.

En 1931, il a décidé que les membres de l’Association des chroniqueurs de baseball d’Amérique (BBWAA) allaient choisir et présenter les titres de joueurs par excellence. Avant cela, les ligues avaient leurs propres systèmes fourre-tout.

Puis, pendant la Série mondiale de 1944, la BBWAA a voté pour ajouter le nom de Landis à la plaque « pour commémorer sa relation avec les journalistes », a rappelé le secrétaire-trésorier de longue date de l’organisation Jack O’Connell.

Un mois plus tard, Landis est décédé à l’âge de 78 ans. Il a été élu au Temple de la renommée peu de temps après.

Landis est qui il est. Il était qui il était. J’appuie sans réserve le retrait de monuments confédérés et Landis était très près des Confédérés.

L’historien officiel de la MLB, John Thorn

Le père de Landis était pourtant un chirurgien dans l’armée de l’Union pendant la Guerre civile. Il a été blessé pendant la bataille de Kennesaw Mountain, en Géorgie, ce qui a inspiré le nom unique du commissaire. Né deux ans plus tard en Ohio – avec une orthographe légèrement différente –, Landis a passé du temps dans l’Indiana avant de gagner en notoriété à Chicago.

Son rôle sur les questions raciales a fait l’objet de débats depuis des décennies.

Landis a mis fin aux matchs entre les joueurs étoiles noirs et blancs du baseball. Il a invité un groupe d’éditeurs de journaux noirs à s’adresser aux propriétaires d’équipes dans une présentation certes cordiale, mais qui s’est révélée complètement inutile au final.

Vers la fin de son règne, il a dit aux propriétaires qu’ils étaient libres de mettre sous contrat des joueurs noirs. Mais il n’y a aucune preuve qu’il ait moussé l’intégration de ceux-ci et le statu quo a perduré.

« Si vous avez le trophée Jackie-Robinson et le prix Kenesaw-Mountain-Landis, vous vous trouvez à deux points diamétralement opposés, a admis Thorn. C’est un problème épineux. »

Décision à venir ?

O’Connell a dit n’avoir reçu aucune plainte d’un des joueurs par excellence depuis qu’il est entré en poste, en 1994. Il a ajouté que le fait d’avoir le nom de Landis sur les plaques ne faisait pas partie de la constitution de la BBWAA.

Tout membre de la BBWAA pourrait soulever une objection sur la présence du nom de Landis. Normalement, le sujet serait discuté à la prochaine réunion de l’organisme, prévu actuellement en décembre lors des assises d’hiver à Dallas. La pandémie de coronavirus a mis en péril presque tout ce qui touche au baseball. Une saison de 60 matchs doit se mettre en branle fin juillet et les lauréats aux titres de joueurs par excellence sont habituellement connus en novembre.

O’Connell a précisé que si quelqu’un soulève la question maintenant, elle pourrait être soumise au conseil de direction pour discussion et éventuellement à un vote. Retirer le nom de Landis « serait simplement une affaire de redessiner la plaque », a-t-il dit.

Pour Larkin, ce serait une façon d’éliminer un élément qui entache le trophée.

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Barry Larkin saluant la foule après un circuit de quatre points -comme frappeur suppléant- contre le lanceur Steve Kline, des Cardinals de St. Louis, le 28 juillet 2004.

Larkin a rappelé que peu après avoir été nommé le joueur par excellence, il a reçu un appel de Joe Morgan, double lauréat du trophée dans la Ligue nationale. Le deuxième but afro-américain de la Grosse machine rouge des années 1970 a discuté de l’héritage de Landis et « il m’a dit qu’il n’a jamais été à l’aise d’être associé à son nom », s’est souvenu Larkin.

Et Larkin est d’accord.

« Son nom ne devrait pas figurer sur une plaque ou un trophée, surtout à notre époque. Si son nom était enlevé, je n’y serais pas du tout opposé. »