Dans les années précédant l’Exposition universelle de 1967, le maire de Montréal, Jean Drapeau, avait une obsession. Il voulait emprunter… la tour Eiffel.

Alexandre Pratt Alexandre Pratt
La Presse

Un projet loufoque. Fantasque. Absurde. Tout le monde trouvait ça ridicule.

Sauf le maire et sa cour.

M. Drapeau a donc entrepris des démarches. Il a déposé une demande officielle auprès de la France. Imaginez la tête du fonctionnaire qui a reçu la missive. Pire : celle de Marcel Tordo, directeur général de Métrobus Publicité, qui fut chargé de répondre. Sa lettre – un bijou de diplomatie – suinte la condescendance et l’incrédulité.

« Si l’opération ne s’avère pas techniquement impossible, le report de toutes les installations qui sont faites sur cette tour, la privation de la jouissance de la Société qui l’exploite, l’expulsion des locataires qui y sont à bail me semblent pour le moins difficiles à réaliser. À titre indicatif, la tour Eiffel a coûté 7 500 000 francs or. »

S’ensuit une description détaillée de tout ce qu’il faudrait démonter puis remonter : 15 000 modèles de pièces métalliques, 2 500 000 rivets, 1652 marches, des ascenseurs…

Après beaucoup d’entêtement, le maire a finalement abandonné le projet. Non sans avoir encaissé une bonne « risée ».

J’ai l’impression qu’il se passe un peu la même chose en ce moment avec le dossier du retour du baseball majeur à Montréal.

Depuis trois ans, Stephen Bronfman planche sur un projet : partager un club avec la ville de Tampa.

Une idée bizarre. Invraisemblable. Déconcertante. Tout le monde trouve ça insensé.

Sauf M. Bronfman, ses associés et le propriétaire des Rays, Stuart Sternberg.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Stephen Bronfman

Ceux-ci ont entrepris des démarches. D’abord auprès du baseball majeur, qui a autorisé l’étude du projet. Puis auprès de la ville de St. Petersburg – voisine de Tampa –, qui possède un contrat béton forçant les Rays à jouer tous leurs matchs locaux dans la région jusqu’à la fin de la saison 2027.

La Ville a accepté d’entamer des négociations. Comme prévu, ça s’est mal passé. Dans une lettre publiée mercredi, le maire de St. Petersburg s’est montré cinglant envers les promoteurs du projet.

« Afin de respecter la présente entente, si l’organisation des Rays désire pousser plus loin son concept d’équipe partagée avec Montréal, elle devra le faire en ayant en tête la saison 2028, ou plus tard. »

Aussi bien dire les calendes grecques.

Puis il a ajouté, sur Twitter : « Ma porte est toujours ouverte si les Rays veulent discuter d’un nouveau stade à St. Pete. Mais nous ne sommes pas une ville pour une équipe à temps partiel. Nous ne sommes pas une région pour une équipe à temps partiel. Nous sommes un marché des Ligues majeures. »

Je devine que la mairesse Valérie Plante – dont l’appui est essentiel – a lu la lettre. Qu’elle doit penser la même chose : Montréal n’est pas une ville pour une équipe à temps partiel.

Je devine que le premier ministre François Legault a aussi lu lettre. Et qu’il doit se passer la même réflexion : le Québec est un marché des ligues majeures.

Pourtant, dans une déclaration envoyée mercredi soir aux médias, le groupe de Stephen Bronfman persiste et signe. « Nous demeurons résolument engagés à l’égard du concept des villes sœurs avec les Rays de Tampa Bay et de sa réalisation dans les meilleurs délais. Notre groupe continue d’avoir un vif intérêt pour le concept innovant proposé. »

L’acharnement peut être une qualité. Mais aussi un défaut.

Pour assurer le succès du retour du baseball majeur à Montréal, le consortium de M. Bronfman devrait plutôt consacrer ses énergies à l’obtention d’une franchise à temps plein. C’est la seule option qui justifie la construction d’un stade sur l’un des terrains les plus prisés du centre-ville de Montréal.

Est-ce irréaliste ?

Non.

Les Rays restent une franchise fragile. Ils peinent à vendre plus de 14 000 billets par match. Aussi, la Ville de St. Petersburg souhaite développer les environs du stade actuel. Mais peut-être avec autre chose que du baseball. Une entente à l’amiable pour que les Rays quittent Tampa reste possible. Ce serait coûteux, mais pas impensable.

L’autre option, c’est d’attendre la fin du bail. À partir de 2028, les Rays pourront jouer où ils veulent. Ça donne suffisamment de temps au groupe de Stephen Bronfman pour bien faire les choses. Notamment pour construire le nouveau stade et éviter deux ou trois saisons de transition au Stade olympique.

Tout compte fait, pour les amateurs de baseball du Québec, les derniers rebondissements s’avéreront peut-être un mal pour un bien.