Lors de mon premier séjour aux sports, en 1999, peu de Québécoises occupaient des postes stratégiques au sein d’équipes nationales ou de clubs professionnels. Si on organisait des retrouvailles, on pourrait faire ça dans une cabine téléphonique. Et il resterait de la place.

Alexandre Pratt
Alexandre Pratt La Presse

Lors de mon deuxième séjour aux sports, en 2009, il y avait plus de femmes dans l’industrie. Plus de stagiaires. Plus de conseillères. Plus de coordonnatrices. Mais encore peu de présidentes. De vice-présidentes. De membres siégeant à des conseils d’administration.

Depuis 2019, je suis de retour aux sports pour un troisième séjour. Et cette fois, c’est vraiment différent. Des Québécoises font leur place. À tous les niveaux. Dans toutes les disciplines. Ça progresse. Très vite. Tellement vite qu’il n’est pas exagéré de parler d’une Révolution tranquille du sport québécois.

Des faits ?

* Depuis quelques semaines, les quatre postes les plus importants dans le sport amateur québécois sont tous occupés par des femmes. Isabelle Charest est ministre responsable du Sport. Dominique Breton est sous-ministre adjointe. Julie Gosselin est présidente du conseil de Sports Québec, et Isabelle Ducharme est directrice générale du même organisme.

* Annie Larouche vient d’être nommée directrice des opérations du nouveau club de basketball de Montréal.

* Le Canadien de Montréal compte trois vice-présidentes : France Margaret Bélanger, Anna Martini et Geneviève Paquette.

* Les Maple Leafs de Toronto viennent d’embaucher Danielle Goyette pour diriger le développement de leurs joueurs.

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Danielle Goyette

« Il était temps ! », s’exclame Nathalie Lambert. Pendant 20 ans, l’ancienne championne olympique fut l’une des seules Québécoises à occuper un poste stratégique dans le sport. D’abord comme entraîneuse. Puis comme cheffe de mission. Depuis 2016, elle préside le comité technique de courte piste à la Fédération internationale de patinage.

« Je constate une très belle évolution des femmes dans le sport. Les progrès sont vraiment notables. Mais tu sais quoi ? Je viens de lire un article sur Danielle Goyette, qui est la première femme à occuper un tel poste dans la Ligue nationale. J’ai hâte qu’on n’ait plus de titres comme “La première femme à…”. Que ce ne soit plus une nouvelle. On n’est clairement pas rendus là encore. »

Un des défis, c’est le recrutement. Beaucoup plus d’hommes que de femmes posent leur candidature pour des postes stratégiques. Mais là aussi, la révolution est en marche. À HEC Montréal, environ la moitié des étudiants inscrits au programme de management du sport sont des femmes, souligne le directeur du pôle sport, Éric Brunelle.

Et HEC Montréal veut nourrir cette ambition. Le groupe d’Éric Brunelle lancera ce mercredi une initiative pour encourager la relève féminine dans le sport québécois. Onze femmes en seront les premières ambassadrices. Toutes des dirigeantes avec des parcours inspirants, comme Nathalie Lambert, France Margaret Bélanger, Annie Larouche et Julie Gosselin.

Que feront-elles exactement ?

Elles donneront des conférences aux étudiants. Elles feront du mentorat. Elles conseilleront aussi les professeurs de HEC dans le choix des formations. « Ce sont des femmes motivantes, avec du vécu. Elles pourront inspirer autant les jeunes femmes que les jeunes hommes », se réjouit Éric Brunelle.

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Annie Larouche fait partie de ces femmes qui montent. Après un quart de siècle chez les Alouettes de Montréal, dans divers postes, elle vient d’être nommée directrice des opérations de la nouvelle équipe montréalaise de la Ligue canadienne élite de basketball.

PHOTO FOURNIE PAR ANNIE LAROUCHE

Annie Larouche

« Quand j’ai commencé dans le sport, il y a 25 ans, le Canadien et les Expos étaient des boys clubs. À l’époque, je n’avais pas de modèle. Les rares femmes dans les clubs travaillaient à la billetterie ou comme adjointes administratives. Mais depuis quelques années, je remarque un changement net. Ça s’améliore. Pas tant parce qu’on donne une chance aux femmes que parce qu’elles ont fait leur place. »

« C’est important de voir des modèles, ajoute-t-elle. Chez les Alouettes, j’ai eu la chance d’apprendre avec Claude Rochon et Mark Weightman. Mais il y avait aussi des modèles féminins. J’avais beaucoup d’admiration pour Carole Légaré, qui s’occupait de l’événementiel. Ou pour Catherine Raîche [aujourd’hui avec les Eagles de Philadelphie]. Ou encore pour Manon Simard au CEPSUM. Elles sont des modèles de persévérance. J’ai beaucoup appris d’elles. »

« Le mentorat, c’est malheureusement le maillon faible du sport, ajoute Nathalie Lambert. Dans le sport, on a moins tendance à faire ça [que dans les autres secteurs]. Ou à se tourner vers les anciens. On n’est pas bons là-dedans. J’espère que c’est une avenue qui sera développée par les HEC. Parce que des mentors, tout le monde en a besoin. »

Julie Gosselin est elle aussi convaincue de l’importance du mentorat. « Plus jeune, je n’osais pas poser des questions aux femmes qui avaient réussi dans l’industrie du sport. J’aurais tellement aimé avoir [le programme de HEC] à ce moment-là ! Aujourd’hui, les jeunes femmes ont plus de facilité à communiquer entre elles. Je reçois des messages sur Twitter, sur LinkedIn, de femmes qui ont besoin de conseils. C’est beau de voir ça. »

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Les femmes sont plus nombreuses qu’avant à occuper des postes de direction. Maintenant, comment utilisent-elles ce pouvoir ? Privilégient-elles des causes traditionnellement négligées par leurs collègues ? Gèrent-elles différemment des hommes ?

Le sujet emballe la ministre Isabelle Charest.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Isabelle Charest

« Pourquoi se priver de ressources compétentes qui amènent une dimension nouvelle ? », demande-t-elle.

« Peut-être que je fais du chauvinisme. Mais connaissant [la façon] dont des femmes accèdent à des postes, elles ont probablement plus de compétences que bien des hommes qui vont appliquer sur le même poste, juste parce qu’ils sont là-dedans. Les femmes qui sont là, elles amènent quelque chose pour vrai. Elles [embauchent] aussi d’autres femmes par la suite. »

Dans un club professionnel, poursuit-elle, « il y a un objectif de servir le client. Ou le consommateur. Dans ton auditoire, il y a des femmes. Il faut que ton produit réponde à [leurs] besoins. [Comme dirigeante], forcément, tu amènes une vision qui est teintée par ton expérience. Par ce que toi, tu recherches. Ça permet de créer une offre beaucoup plus complète. »

Le style de gestion peut aussi être différent.

Nathalie Lambert croit que des dirigeantes ont « un certain souci plus maternel ».

« Lorsqu’une de nos officielles a eu des enfants, je me demandais comment la ramener dans le portrait. Clairement, ça me préoccupait plus que les hommes. J’ai aussi tendance à avoir un souci de la personne que d’autres hommes n’ont pas toujours. Prends par exemple les Jeux olympiques. C’est autant un rêve pour les officiels que pour les athlètes. Quand je fais des suggestions d’officiels, j’essaye de donner une chance à ceux qui n’y sont jamais allés. D’autres ont moins cette sensibilité. »

PHOTO TIRÉE DU COMPTE TWITTER @ACCES_EDU

Nathalie Lambert

La sensibilité. C’est un mot qui revient aussi dans le discours d’Annie Larouche.

« Tout est dans la sensibilité. Dans l’intelligence émotionnelle », dit-elle.

Un exemple concret ?

Lorsqu’elle s’occupait des cheerleaders des Alouettes, elle insistait pour que les femmes enceintes restent dans l’entourage de l’équipe. « Tu vas devenir une maman. C’est la plus belle chose du monde. Mais tu as aussi envie de t’accomplir. D’avoir des responsabilités. Quand tu es cheerleader, à partir de trois mois de grossesse, ça devient plus difficile de danser. Je leur donnais alors des nouvelles tâches. Les nouvelles mères, elles, pouvaient venir aux pratiques avec leur bébé, il n’y avait pas de problème. C’est important de créer cet environnement. »

Julie Gosselin, elle, a beaucoup poussé pour la promotion du baseball féminin au sein du C.A. de Baseball Québec. Au point où c’est devenu un des indicateurs de performance de l’organisme.

« C’est important d’avoir une diversité de points de vue sur le conseil, explique-t-elle. Si on est tous d’accord rapidement sur un point, il y a un sérieux problème. Il faut se compléter. Avoir des réflexions différentes. Les femmes vont amener le soft skill dans la conversation. Leur mot-clé, c’est comment. Comment on va faire ça ? Comment les membres vont réagir ? »

Quant à Isabelle Charest, elle profite de son poste de ministre pour faire progresser une cause qui lui tient à cœur : l’activité physique chez les jeunes filles.

« Les filles en bas âge abandonnent en plus grande proportion le sport que les garçons, déplore-t-elle. Comment peut-on avoir une offre qui répond mieux à leurs besoins ? On finance donc M361. C’est un organisme qui va mettre en place une stratégie de mobilisation pour accroître les femmes dans les postes de leadership et le nombre d’entraîneuses rémunérées. Je pousse aussi beaucoup sur l’accessibilité de l’offre sportive. On n’est plus dans un concept d’élite ou de performance. On veut offrir aux jeunes l’occasion de bouger, d’une façon qui durera toute leur vie. Avoir plus de filles, et plus de filles qui ont le goût de continuer, c’était mon cheval de bataille en entrant en politique. »

Et ça l’est toujours.