Le kayakiste Pierre-Luc Poulin s’est qualifié pour les Jeux olympiques de Tokyo, jeudi matin, en toute discrétion, mais entouré des siens au bassin de l’île Notre-Dame

Simon Drouin
Simon Drouin La Presse

Pas de grandes célébrations ni de cris de joie. Une simple accolade silencieuse sur le quai. Sans doute par respect pour leurs uniques adversaires, dont la moitié voyaient filer leur chance d’atteindre les Jeux de Tokyo.

Ce n’est certainement pas comme ça que Pierre-Luc Poulin avait imaginé sa qualification pour ses premiers Jeux olympiques.

L’étreinte donnée à ses parents, Nancy et Denis, à laquelle s’est joint son frère aîné Maxim, n’en a pas été moins savoureuse. « Aujourd’hui, c’est l’histoire d’un rêve qui se concrétise », a bien résumé le kayakiste de 25 ans, sa chienne Ruby dans les bras.

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Le kayakiste Pierre-Luc Poulin avec sa chienne Ruby.

Avec ses coéquipiers Nicholas Matveev, Mark de Jonge et Simon McTavish, Poulin venait de remporter l’épreuve de K4 500 m des Essais canadiens, jeudi matin, au Bassin olympique de l’île Notre-Dame. Vainqueur de la première course la veille, le quatuor favori a devancé d’une longueur de bateau l’équipage composé de Brian Malfesi, Laurent Lavigne, Vincent Jourdenais et Dominik Crête.

« Il n’y a pas de mots, a réagi Poulin, 25 ans. Depuis 2001 que je rame, que je côtoie du monde qui a été aux Jeux olympiques au club de Lac-Beauport et partout au Canada. J’ai toujours voulu faire partie de ce monde-là. »

Le 13 février, à un mois des Essais, il a eu peur que cette ambition ne s’évanouisse d’un trait. En se penchant pour ramasser une pagaie, après un entraînement en Colombie-Britannique, il s’est déboîté le majeur de la main droite.

Je me suis déchiré des tissus mous dans la main. C’était peut-être fini pour moi cette année. Quand j’ai su que c’était une blessure sérieuse, j’ai pogné un méchant deux minutes.

Pierre-Luc Poulin

Diagnostic : rupture de la bandelette sagittale. « Ils appellent ça une main de boxeur. Je trouve ça cool comme nom quand même, pour être honnête. Tant qu’à avoir une blessure, aussi bien que ce soit celle-là. Ça fait mal, vraiment mal. C’était impossible d’utiliser ma main. »

Trois jours plus tard, Poulin s’est fait opérer à Québec. Toute l’équipe autour de lui s’est mise à l’œuvre pour contribuer à son rétablissement.

« Ils ont réagi tellement rapidement. Je me suis dit : “OK, je suis capable de le faire pareil. Je vais impressionner du monde avec ça.” Toute mon équipe aussi a cru en moi. Mes coéquipiers Nick, Simon, Mark. Mes coachs Mathieu [Pelletier] et Fred [Jobin]. Ils ont dit : “Ça va fonctionner quand même.” »

Par mesure de prudence, Poulin portait une attelle pour les deux courses de sélection de Canoë-kayak Canada, remises en mai à Montréal pour lui permettre de guérir.

« J’ai gagné les Essais en K2 1000 m en 2016, mais on n’était pas allés aux Olympiques parce qu’on n’avait pas obtenu le quota. Là, je m’en allais aux Essais dans la forme de ma vie, pour une course où on avait déjà un quota. Il fallait gagner. J’étais prêt. D’avoir reçu cette brique-là sur la tête, mais d’avoir rebondi comme je l’ai fait, ça me donne des ailes pour le reste de l’été. »

Une affaire de famille

Point positif de ce déplacement des sélections en K4 à Montréal, ses parents et son frère, presque les seuls spectateurs sur place avec Ruby, ont pu assister à la compétition.

Les frères Poulin se sont lancés dans le canoë-kayak grâce à l’ancien camelot de la famille, Maxime Boilard, quatrième en canoë aux Jeux olympiques de Sydney en 2000. Au fil des années, la résidence des Poulin est devenue un refuge pour coéquipiers et adversaires en compétition ou en stage d’entraînement au lac Beauport.

Fidèles à leurs habitudes, les Poulin ont garé leur motorisé dans un camping de Saint-Philippe, sur la Rive-Sud, pour aller suivre les courses au Bassin. « Je disais à mon épouse que ça fait 17 ans qu’on vient ici, a raconté Denis Poulin. C’est la réalisation d’un rêve de famille. »

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Pierre-Luc Poulin entouré de son frère aîné, Maxim (à gauche), et de ses parents, Nancy et Denis

Maxim, 27 ans, a atteint l’équipe nationale en canoë, terminant troisième aux Essais olympiques de 2016. Sa discipline, le C1 200 m, a cependant été abandonnée par le Comité international olympique au profit de l’introduction du canoë féminin.

La réussite de Pierre-Luc le comble de joie : « On a pu se motiver ensemble quand on était jeunes. On a été durs l’un envers l’autre pour repousser nos limites. Je suis juste fier de voir que Pierre-Luc est rendu là. Il n’y a aucune déception de ne pas y être moi-même. »

Je suis satisfait de ce que j’ai fait et je suis vraiment content pour lui qu’il réalise ce rêve-là. Ça me permet un peu de le vivre par son entremise, d’une autre manière.

Maxim Poulin

Juste avant, Pierre-Luc avait rendu hommage à son frère. « Max m’a vraiment beaucoup inspiré et poussé. Il est en canoë, moi, en kayak, mais s’il n’était pas là, aujourd’hui, je ne serais même pas au Bassin olympique. Une grosse partie de ces anneaux-là, qui vont faire partie de ma vie, lui appartiennent aussi. »

Drôle de hasard, Maxim tournait plus tôt en matinée au Bassin une publicité pour Bell où il personnifiait un canoéiste olympique. Elle sera diffusée pendant les Jeux de Tokyo. « À défaut d’être un olympien, je serai dans les pubs… »

« Tout peut arriver »

Après avoir pris part à ses premières courses depuis les Championnats du monde de 2019, le K4 canadien disputera les prochaines… aux Jeux olympiques de Tokyo. En raison de la situation sanitaire liée à la COVID-19, Canoë-kayak Canada a préféré ne pas envoyer la majorité de ses athlètes aux Coupes du monde de ce week-end en Hongrie et du week-end prochain en Russie.

Difficile d’établir un objectif olympique pour le quatuor qui a déjà terminé quatrième dans une Coupe du monde en Pologne, en 2019, et 14e aux Mondiaux en Hongrie, où il a décroché son quota olympique. « On a beaucoup de potentiel », a affirmé le vétéran Mark de Jonge, médaillé de bronze olympique en K1 200 m aux Jeux de 2012. « Dans une bonne journée, on pourrait monter sur le podium. Sinon, on veut assurément faire la finale. Le top 6 est peut-être mon espoir. »

Comme le directeur général Marc Bergevin par rapport aux séries, l’entraîneur Mathieu Pelletier estime que « tout peut arriver » si le bateau atteint la finale réservée aux huit premiers. « C’est un peu le même principe. À mon avis, ce l’est encore plus [qu’au hockey] parce que ce sont des dixièmes de seconde qui séparent le deuxième et les autres. »

Pelletier, qui a pris le relais de Frédéric Jobin, avait des sentiments partagés durant les épreuves de mercredi et jeudi. Il a formé trois des quatre membres de l’équipage vaincu au club de Trois-Rivières, soit Jourdenais, Lavigne et Crête. Jourdenais et le Britanno-Colombien Malfesi auront cependant l’occasion de s’aligner au K2 1000 m à Tokyo.