Scénario inhabituel pour un athlète en cette ère du confinement : Gabriel Slythe-Léveillé n’avait pas le temps de répondre aux questions de La Presse cette journée-là.

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

Il avait une bonne raison : il travaillait. La boutique de course à pied Endurance est fermée, mais les commandes en ligne et au téléphone se poursuivent. Ce n’est forcément pas la cohue coutumière d’avril, normalement le plus gros mois de l’année, mais le (timide) retour du beau temps réveille les joggeurs en dormance.

« L’activité sportive numéro un ces temps-ci, c’est pas mal la course à pied, souligne Slythe-Léveillé. Beaucoup de nouveaux coureurs nous appellent donc pour avoir des conseils. Il y a quelqu’un dans le magasin tous les jours de 10 h à 17 h pour donner un coup de main. »

Prise de commandes, emballage, livraison en voiture électrique : Gabriel fait donc partie de l’équipe d’employés qui continue à faire tourner la boutique montréalaise, propriété de son père, Pierre.

À la mi-mars, Slythe-Léveillé était en stage en Afrique du Sud avec son groupe d’entraînement de Montpellier. Le champion canadien du 400 mètres haies tenait la forme de sa vie. Prochaine étape : commencer la saison de compétition au plus vite, dans l’espoir de réussir le standard de qualification olympique.

À 26 ans, il se donnait une dernière chance d’atteindre son objectif personnel et, par le fait même, de suivre ainsi les traces de ses parents. Sa mère, Christine Slythe, a pris part aux JO de Los Angeles en 1984 (800 m) et de Séoul en 1988 (400 m haies). Pierre Léveillé était aussi à Los Angeles au 400 m haies.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Gabriel Slythe-Léveillé est le champion canadien du 400 mètres haies.

Le tsunami du nouveau coronavirus a tout balayé. « Honnêtement, sur le coup, je l’ai trouvé vraiment dur, dit Gabriel. J’étais dans un environnement idéal et ma forme était exceptionnelle. J’ai eu l’impression de recevoir un gros coup de barre dans les genoux. C’était un peu comme voir mes rêves disparaître. »

Slythe-Léveillé sait que le chrono à réussir est très rapide. Mais il voulait tout faire pour y arriver et en avoir au moins l’occasion avant de raccrocher les crampons. « C’est plus ça qui me faisait mal au cœur. »

Quelques semaines plus tard, il a digéré sa déception. Il s’estime heureux de travailler et de ne connaître personne atteint de la COVID-19, d’autant plus que sa mère est urgentologue à l’Hôpital de Saint-Jérôme.

L’entraînement se poursuit

Il est bien équipé pour l’entraînement en salle. Il a un tapis roulant, un vélo et un simulateur de route à sa disposition. Il va parfois courir sur la piste de Repentigny. Ça lui permet de mettre les pointes, mais il doit composer avec les marcheurs qui promènent un chien ou de jeunes familles qui circulent à vélo.

Ce n’est pas pareil. Je ne peux pas faire de trucs de qualité et je n’ai pas accès à des haies non plus. Je ne peux pas faire d’entraînements spécifiques. Il y a aussi la température.

Gabriel Slythe-Léveillé

« Quand il fait quatre ou cinq degrés, qu’il pleut, vente, fait froid, que tu t’habilles en long avec une ou deux couches, tu ne peux pas aller trop vite de peur de te blesser », ajoute-t-il.

Slythe-Léveillé s’ennuie surtout de son groupe de Montpellier, où il s’est établi en janvier 2018 pour la qualité de ses partenaires d’entraînement et de son entraîneur, Bruno Gager, qui a conduit Pierre-Ambroise Bosse à la quatrième place aux JO de Rio. Au Québec, avec son club Corsaire-Chaparral, il était rendu seul sur la piste.

Maintenant, retournera-t-il dans le sud de la France ? Les conditions de voyage le permettront-elles ? C’est la grande inconnue. Bachelier en comptabilité de l’Université de Sherbrooke, il prévoyait d’entreprendre un diplôme d’études supérieures en septembre, ce qui doit le mener à l’examen des comptables professionnels agréés.

« En m’installant là-bas, je me suis donné tous les outils pour réussir. Si je décide d’accrocher mes spikes, ce sera avec la tête haute. Là, tout est reporté d’un an. Je pourrais me dire : ça me donne un an de plus pour me préparer, je vais être encore plus fort. Mais ce sont d’autres sacrifices. Si je m’arrête, j’aurai aussi l’impression que mes deux, trois dernières années investies à Montpellier seront toutes anéanties. Ça fait partie de ma réflexion. »

En attendant, il est prêt à servir les coureurs québécois.