(Brossard) Sébastien Farrese est penché devant sa génératrice, dans un froid inhabituel pour un 18 novembre. Ce franchisé de l’entreprise Bubble Football tire la corde cinq fois, six fois, la machine refuse d’obtempérer.

Guillaume Lefrançois Guillaume Lefrançois
La Presse

« Hé, fais-moi pas ça ! » On voit presque les mots d’église défiler dans sa tête.

Le parc Sorbonne est désert, mais dans quelques minutes, huit élèves de l’école internationale Lucille-Teasdale accourront sur le gazon pour une activité de soccer-bulle. La génératrice – qui a fini par démarrer, rassurez-vous – sert justement à gonfler les bulles.

En ces temps où tout sport de groupe – sauf dans le cadre d’un groupe-bulle – est prohibé en zone rouge, avec une carte du Québec aux couleurs des deux Dakotas, ce genre d’évènement est rare. Et fait le bonheur des élèves de première secondaire qui jouent ce jour-là.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Les élèves qui participent à l’activité sont heureux de pouvoir se dégourdir après avoir passé des mois à la maison, en confinement.

« Ça représente un défoulement, car on a longtemps été avachis sur notre sofa, devant la télévision. Ça fait du bien. L’école a pensé à nous, elle nous a donné un plus, elle n’a pas juste rouvert », nous lance l’éloquent Yasser, assurément un futur président du conseil des élèves (vous l’aurez lu ici en premier).

« On ne peut peut-être pas voir nos amis des autres classes, mais au moins, on est avec nos amis proches », poursuit-il.

L’école veut notre protection, donc elle a fait un beau mélange pour qu’on soit protégés contre la COVID et qu’on s’amuse quand même.

Yasser

« Pur bonheur »

Il y a du soccer, mais aussi des exercices moins structurés. Après une pause pour permettre aux plus frileux d’ajouter quelques couches, Sébastien Farrese invite les jeunes à faire des flips, des pirouettes, ce qui se fait en deux temps, parfois plus.

Un élève se lance, et ce qui devait arriver arrive : il reste pris la tête en bas, les pieds en l’air, la bulle bien stable sur le sol. « Peux-tu le pousser ? », demande-t-il à un camarade. Le malheureux agite les jambes, finit par faire basculer la bulle et retombe sur ses pieds. « Bravo ! », lance Farrese.

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Au-delà du soccer, les jeunes sont invités à faire des « flips », des pirouettes, ce qui laisse place à des incidents assez rigolos.

« C’est du pur bonheur ! C’est de l’engouement, de la motivation, décrit la directrice de l’école, Christine Nadeau. C’est de faire autre chose qu’une activité scolaire. Et c’est de continuer de se voir en groupe-bulle. »

Parce qu’après l’école, ils sont chez eux et il n’y en a plus, d’activités. C’est ça, sinon il n’y a rien. Ça crée un esprit d’équipe. On a été chercher le positif du groupe-bulle.

Christine Nadeau, directrice de l’école secondaire Lucille-Teasdale

Naviguer dans les contraintes

Dans un certain sens, le soccer-bulle est le sport d’équipe de distanciation par excellence. Avec le diamètre de ces gros ballons transparents que portent les élèves, les deux mètres de distance sont respectés en tout temps ! Et comme les bulles résistent au froid, il y a moyen de jouer en plein air toute l’année.

« On fait seulement des classes-bulles comme clientèle ces temps-ci, explique Sébastien Farrese. Les jeunes restent avec le même groupe. Je désinfecte et nettoie les bulles quand ils ont terminé. On est des franchisés, on veut qu’ils nous rappellent ! »

À l’école Lucille-Teasdale, on avait commencé le soccer-bulle l’an dernier, avant même la pandémie. Mais l’activité devient encore plus commode dans le contexte actuel, même si d’autres sports, tels le handball, le badminton et la natation, sont maintenus. « Le port du masque est obligatoire en tout temps. S’ils jouent au volleyball, ils portent leur masque. Comme s’ils étaient dans un cours d’éducation physique. »

Le défi est toutefois de s’organiser en respectant les mesures sanitaires, dont le maintien du fameux groupe-bulle. Le travail va jusque dans la nomenclature. Ainsi, ce qui se passe devant nos yeux est une activité « extrascolaire », et non pas « parascolaire », nous explique Mme Nadeau.

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Les élèves demeurent avec le même groupe pour pratiquer leur activité. Les gros ballons permettent aux jeunes de garder les deux mètres de distance en tout temps.

« On voulait s’assurer que les parents comprennent bien. La nuance, c’est que du parascolaire, ce sont des activités où il y a des compétitions, soit entre les écoles, soit entre les groupes. Ça, on n’a pas le droit d’en faire. Les activités extrascolaires, ça se passe exclusivement en groupe-bulle, et le choix des activités a été fait à la suite d’un sondage auprès des élèves. C’est un choix du groupe, de la majorité. Ça va de la photographie au bubble football. »

Mais pour la direction, l’exercice n’est pas de tout repos. « Complexe » est le terme qu’emploie Christine Nadeau.

« Il y a le nombre de participants requis pour que les entraîneurs se déplacent. On a dû convaincre des gens, parce que parfois, on avait six personnes plutôt que dix. Mais le plus difficile, c’est vraiment d’organiser les mesures sanitaires : les masques, laver les mains, superviser les déplacements à la salle de bains. Mais une fois que c’est organisé, que c’est clair, ça va très bien. »

Ce milieu scolaire a aussi été relativement chanceux ; sur les 1010 élèves et quelque 85 membres du personnel, Mme Nadeau estime qu’il n’y a eu que 8 cas de COVID-19.

Alors avec un taux d’infection aussi bas, les élèves ont droit à un semblant de vie normale, du moins jusqu’au retour à la maison, où c’est le retour à la réalité.

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Bien que les activités « extrascolaires » soient plaisantes pour les enfants, pour la direction de l’école, c’est tout un casse-tête.

« Toute la journée, à part 25 minutes, on est à l’intérieur, en classe, et on a beaucoup d’énergie, rappelle Amina. Donc d’avoir une activité après l’école, c’est bien parce qu’on peut se défouler. »

« C’est le fun. Ça épuise notre énergie rapidement, ajoute Laurie. Je vais garder le petit peu d’énergie qu’il me reste pour faire mes devoirs ! »

Réorientation de carrière

Si le nom de Sébastien Farrese vous est familier, c’est normal. Ce Québécois a été l’entraîneur des gardiens des Bulls de Belleville, dans la Ligue junior de l’Ontario (OHL), pendant 10 ans. Il a notamment dirigé Malcolm Subban (Blackhawks de Chicago) et Philipp Grubauer (Avalanche du Colorado). Mais en 2015, les Bulls ont déménagé à Hamilton, ce qui posait problème pour ce père de famille qui faisait de nombreux allers-retours vers la région de Montréal. « En 10 ans, j’ai roulé au-dessus de 400 000 km ! Quand l’équipe a déménagé de Belleville à Hamilton, mon aller-retour devenait 8-8 [800 km à l’aller, 800 au retour], au lieu de 4-4. Mon fils avait 7 ans, je ne voulais pas juste le voir une ou deux fois par mois. Maintenant, j’habite à Sainte-Anne-des-Plaines, à cinq minutes de chez lui, je le vois souvent, c’est parfait ! La seule chose qui me manque du hockey, c’est l’esprit de corps. »